La photographie noire, un non-genre ?

Le cas africain-américain

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L’une des plus vastes expositions consacrées aux photographes africains-américains d’aujourd’hui vient de se tenir à New York : « Committed to the Image: Contemporary Black Photographers ». Rien moins que 94 photographes ont exposé, de février à fin avril 2001, au prestigieux Brooklyn Museum of Art. Une exposition pour le moins controversée puisque Rudolph Giuliani lui-même, le maire de New York, a condamné les œuvres blasphématoires de certains photographes (notamment Yo Mama’s Last Supper de Renée Cox, née en 1960 en Jamaïque, qui représente une allégorie de la Cène avec une femme nue à la place du Christ), donnant ainsi à l’exposition une énorme publicité.

Pour opérer le minutieux travail de sélection des œuvres exposées, Barbara Head Millstein, commissaire de l’exposition, a choisi de s’associer à trois photographes – Anthony Barboza, Beuford Smith et Orville Robertson – leur attribuant un rôle décisionnel à part entière : chaque photo retenue pour l’exposition devait être acceptée par les quatre membres de ce petit comité.
Portrait, paysage ; musiciens de jazz, acteurs du combat politique noir aux Etats-Unis, vie quotidienne des peuples de la diaspora ; photo-journalisme, photographie d’art ; réalisme, abstraction, art conceptuel ; photographie « classique » esthétisante, photographie-controverse provocante … « Committed to the image » a décliné styles et thèmes à profusion, les juxtaposant de façon assez brute autour de pseudo-concepts – portrait, country, politics, fantasy … – n’offrant qu’une bien fragile illusion de structure incapable de cacher le grand flou de cette exposition, certes très riche, mais de laquelle il était difficile de dégager un sens. Quel lien entre les 94 photographes exposés ? Hormis le fait qu’ils étaient tous Noirs et qu’à de rares exceptions près, les thématiques abordées mettaient en scène des hommes et des femmes noirs. Ces deux dénominateurs communs suffisaient-ils pour envisager une esthétique particulière, une esthétique « noire », qui aurait traversé et réuni l’ensemble des photographies exposées ?
Photographe noir en attendant d’être photographe tout court
Une rencontre organisée par le musée en présence de quatre des 94 photographes exposés – Marlyn Nance, Bill Gaskins, Todd Gray et Orville Robertson – et d’un public très largement nourri de photographes professionnels ou amateurs noirs, a fourni quelques pistes de réflexion éclairantes.
« Je veux que l’on retienne mon nom et mon oeuvre, et pas la couleur de ma peau ! » a lancé Marlyn Nance. « Nous sommes des photographes avant d’être des photographes noirs, a poursuivi Bill Gaskins. Une exposition comme celle-ci ne devrait même pas exister ; plus exactement, elle ne devrait pas avoir besoin d’exister ! » Et d’ajouter : « Dans un monde’meilleur’, son intitulé devrait être’Committed to the image: contemporary American photographers’. Parler de’photographes noirs’, c’est juste une manière de dresser un cadre pratique artificiel. D’ailleurs, curieusement, le qualificatif’blanc’ n’est, lui, jamais utilisé en tant que catégorie par les critiques ou les conservateurs. » Il est vrai que s’essayer à imaginer une exposition dont le titre serait « les photographes blancs contemporains » est à cet égard un exercice particulièrement révélateur, soulignant les limites des dénominations et genres conçus autour d’une couleur de peau.
Le débat a mis en avant le fait que ce qui reliait l’ensemble des photographes exposés au Brooklyn Museum of Art était avant tout l’appartenance à une même minorité marginalisée et un besoin de plus grande visibilité sur la scène de la photographie américaine. Dans ce contexte, plus qu’une véritable exposition conçue autour d’un concept ou d’un thème particulier, « Committed to the image » est à envisager comme une vitrine donnant la parole à des créateurs noirs trop largement exclus ; une vitrine stigmatisant stratégiquement la couleur, en attendant qu’un photographe noir soit considéré – et exposé – comme un photographe comme les autres.
Une photographie peut en cacher d’autres
Partant de ce constat, l’idée était de montrer au public la variété et l’étendue des styles et langages développés par les photographes noirs et de bousculer l’image d’une photographie qui en contient en fait beaucoup plus que son singulier ne le laisse présager : « On pense que les photographes noirs ne font que du photo journalisme, des photographies à discours social ou politique ou bien de la photographie documentaire ; on pense qu’ils ne parlent que de l’expérience de la diaspora noire, s’est insurgé Todd Gray. Alors, quelque part, le flou dégagé par cette exposition, qui va un peu dans tous les sens, permet de refléter autre chose ; il suggère une photographie plurielle, que l’on ne peut pas regrouper sous un même label. »
Refusant de jouer le jeu d’une ghettoïsation des photographes noirs, Todd Gray a raconté avoir hésité avant de soumettre son travail aux organisateurs de « Committed to the image », précisant éviter en général les expositions portant le label « noir » : « parce que je ne veux pas que mon art soit contextualisé en tant qu’émanant d’un artiste noir ; parce que je refuse d’être stigmatisé en tant que Noir. » Dans la même veine revendicatrice, Orville Robertson a affirmé : « Je me considère comme un photographe américain tout comme un Blanc peut l’être. J’estime d’ailleurs que mes photos pourraient très bien avoir été prises par un Blanc ou bien par un Esquimau ! »
Dépasser les clivages de couleur
Photographe d’origine guyanaise, Richards Spencer estime quant à lui que les problématiques rencontrées par les photographes noirs, les recherches esthétiques qu’ils développent, sont identiques à celles des Blancs : « On cherche tous à échapper au cadre, à trouver des moyens de dépasser la réalité. Blancs comme Noirs, les photographes sortent d’ailleurs des mêmes écoles ». Et Richards Spencer de balayer à son tour les clivages noir/blanc en constatant au sortir de l’exposition parcourue le temps de l’interview : « Il me semble finalement que toutes les photographies présentes dans l’exposition auraient très bien pu être prises par des photographes blancs ». Spécialisé dans les portraits de musiciens de jazz et de la’world’,* dont il cherche à capter l’énergie, il estime qu’il aurait quant à lui tout aussi bien pu décider de chercher à saisir l’énergie d’un chef d’orchestre blanc.
En somme, derrière l’artifice de cette grande réunion de photographes noirs, se profile un désir d’être simplement considéré comme un photographe. Et de ne plus avoir à constater : « Encore une exposition juste pour nous, parce que nous sommes exclus des autres expositions ! » Et si les responsables de « Committed to the image » ont choisi comme titre « black photographers » plutôt que « black photography« , n’est-ce pas finalement pour suggérer qu’il n’existe en définitive pas véritablement un genre « noir » unissant les photographes africains-américains contemporains ? Et que le principal lien rapprochant les photographes noirs aux Etats-Unis est à trouver du côté d’un même combat pour une reconnaissance en tant qu’artiste délivré de tout stigma de race ou de couleur.

* On trouve des photographies de Richards Spencer dans l’autobiographie de Miles Davis.///Article N° : 1935

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Les images de l'article
"untitled" (1993) © Leroy W. Henderson
Portrait de Richards Spencer © Christine Tully-Sitchet




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