La poésie et la prose de Ray Mwihaki, jeune autrice de fantasy à Nairobi

Print Friendly, PDF & Email

Elle est l’un des piliers du collectif littéraire World’s Loudest Library (WLL, littéralement « La Bibliothèque la plus bruyante du Monde »). Sa nouvelle « The Third Set of Stitches » (« La troisième série de points ») a été publiée en 2018 sur la plateforme Omenana[1] et présélectionnée pour les prestigieux Nommo awards, attribués par la Société Africaine pour la Fiction Spéculative[2]. 2019 est décidément une année productive pour Ray Mwihaki puisqu’elle vient de publier son second recueil de poèmes et son deuxième livre pour enfants. C’est aussi une couturière hors pair, qui travaille le wax comme elle travaille les mots. Avec magie. Africultures l’a rencontrée à Nairobi, dans le quartier de Westlands où elle vient travailler, comme beaucoup de jeunes créatifs de la capitale. Elle y retrouve aussi la WLL à lAlchemist, l’un de ses lieux de prédilection.

En 2017 vous disiez à Geoff Ryman dans son interview pour Strange Horizons[3] que pendant longtemps vous n’avez écrit que de la poésie parce que vous vouliez « rester simple et vague pour que personne ne [vous]pose trop de questions ». Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

Oui, c’est plus facile pour moi de me cacher dans la poésie. Je peux dire beaucoup en très peu de mots. Si vous comprenez, vous comprenez, mais si vous ne comprenez pas, vous ne comprenez pas ! Ce qui est bien avec la poésie c’est que tout dépend de votre interprétation. Peut-être que j’écris à propos de quelque chose et vous en tirerez autre chose, c’est fantastique. Vous comprenez, quand vous écrivez de la prose, c’est cette histoire-là, donc je ne peux pas vraiment me cacher.

Pourquoi voudriez-vous vous cacher?

Essentiellement parce que… je suis bipolaire et pendant très longtemps je n’ai pas su ce qu’il se passait ou même qu’il se passait quelque chose. Enfin, le fait de vivre avec un trouble mental c’est juste une raison parmi d’autres. C’était une échappatoire facile lorsque j’ai commencé à percevoir la vie. J’ai commencé à écrire de la poésie de façon active lorsque j’étais en colère ou euphorique. Dans mon premier recueil je célébrais une période très sombre de ma vie. La colère, la douleur, et l’obscurité m’avaient accompagnée et réconfortée pendant des années. Je ne connaissais rien d’autre. Même la beauté de la vie, je la voyais par l’angle de la perte et de la tristesse. Je ne voulais pas que ma mère sache que c’était à ça que je pensais. Je voulais cacher ce que je ressentais dans la poésie, m’exprimer dans une sorte de langage codé. Dès l’école primaire puis jusqu’au lycée j’étais habituée à ce qu’on me critique sans arrêt et à tout propos. Écrire c’était ma façon à moi de me rebeller. On me posait beaucoup de questions sur le sens de ce que j’écrivais en prose et je devais tout expliquer mais je ne voulais pas approfondir, je voulais lâcher prise, je ne voulais pas revivre tout ça et c’est ce que la poésie me permettait : pouvoir me libérer. Et il était inutile de poser des questions puisque chacun pouvait comprendre quelque chose de différent. Mais quand on en vient à la prose alors tout est démonté pièce par pièce et devient vraiment douloureux, parce que je dois vivre chaque instant, trouver un mot pour chaque sentiment.

Vous venez de publier votre second recueil de poèmes, en quoi est-il différent de votre premier recueil, Breaking the Epitaph ?

 Breaking the Epitaph célèbre le découragement face à la vie. La douleur, la tristesse, la colère, et le désespoir. C’était après une tentative de suicide, après avoir enfin réussi à m’ouvrir aux autres. Candles Along Ngunyiri Street est, de bien des façons, un voyage de redécouverte. Cet espace trouble entre la vie et la mort, quand vous n’êtes plus sûre si vous respirez toujours ou si vous êtes pleine de vie et d’émerveillement. Ce recueil joue avec la langue, les souvenirs et les réalités. En grandissant on parlait essentiellement anglais mais on adoptait aussi des mots kikuyu et de kiswahili. C’est comme ça que la plupart des poèmes sont écrits. Je suis heureuse d’être à nouveau parmi les vivants.

Interview disponible dans sa version originale : http://africultures.com/on-poetry-prose-and-being-a-young-fantasy-writer-in-nairobi/

Rejoindre un collectif et devenir membre de WLL a dû être une forme de soulagement pour vous ?

Oh oui ! J’ai rencontré Raph et Steve dans un bar au dernier étage du Théâtre National. J’étais comédienne à l’époque. On s’y retrouvait tout le temps après les répétitions. On buvait un verre, on traînait avec les gens, on décrochait parfois son prochain rôle. Et Raph et Steve[4] travaillaient dans une agence de publicité et y venaient après le travail. C’était un endroit très ouvert. Ce n’était pas un bar classique où on reste assis à sa petite table sans aucune interaction avec les autres. Tout le monde parlait à tout le monde. C’est comme ça que je les ai rencontrés. On est allés à une fête, ils venaient juste de faire le podcast de PMBC[5] et m’en parlaient. Ils s’intéressaient à l’écriture. J’étais encore à la fac à l’époque et je me disais mon Dieu, ces gens vivent la vie que je veux vivre ! Alors on est devenus amis et mon voyage avec WLL a commencé. À l’époque il n’y avait que deux collectifs importants, Jalada[6] et Kwani?[7], qui étaient vraiment au top. Très élitistes à l’époque. WLL était plus en adéquation avec mon état d’esprit du moment. Jalada et Kwani? recherchaient un certain style, un certain type d’histoires. Il fallait entrer dans ce cadre-là. Ce qui était bien avec Raph, Sharon[8], Steve, et tous les membres de WLL, c’est qu’ils ne voulaient pas écrire des histoires bien propres et nettes, « des histoires à financements » en gros – des histoires pour des financements européens, c’est ce que faisaient Jalada et Kwani? On s’est demandé si ce qu’on faisait était du niveau d’une histoire Commonwealth ? Est-ce que c’était assez bon pour ces standards-là ?

Alors on s’est dit : OK, nous on est les autres, ceux qui sont du côté du chaos. On écrit des histoires que les gens ne veulent pas nécessairement écrire, on veut défier ce que vous écrivez, ce que vous écrivez sur l’Afrique. Nous voulons raconter nos histoires telles qu’elles sont parce que nos réalités sont différentes. Alors il faut arrêter de me demander d’écrire des petites  histoires bien pomponnées pour danser devant le roi, ou est-ce que c’est devant la reine maintenant ? Ce temps est révolu. Il y a une nouvelle réalité. Vous ne pouvez donc pas attendre de moi que j’écrive dans le même style. Juste pour que ce soit plaisant, bien propre et assez bon pour que ça plaise à un étranger qui lirait ça quelque part. On veut écrire toute la crasse, toute la saleté. J’aimais le fait que WLL me donne l’opportunité de faire ça, d’explorer ça. Le titre d’un de nos numéros était « Deep Dark Things » et les gens ont écrit sur les sujets les plus étranges ! Waouh, c’était intense ! [Rires] Mais c’était fantastique, c’est ce que j’aime. Je n’aime pas les choses qui sont très nettes et précises, je ne suis pas ce genre de personne. Est-ce que cela fait de moi quelqu’un de brouillon ? Je ne sais pas.

Alors on s’est dit : OK, nous on est les autres, ceux qui sont du côté du chaos. On écrit des histoires que les gens ne veulent pas nécessairement écrire, on veut défier ce que vous écrivez, ce que vous écrivez sur l’Afrique. Nous voulons raconter nos histoires telles qu’elles sont parce que nos réalités sont différentes.

 

Who Dropped the Cake?, 2017, le premier livre pour enfants de Ray Mwihaki

Vous avez fini par proposer votre travail à une autre plateforme, Omenana, qui a publié « The Third Set of Stitches » : comment s’est passé le processus éditorial ?

Je lisais tout le temps les nouvelles publiées sur Omenana, mais je n’ai jamais pensé que les miennes y seraient un jour.

Pourquoi?

Je n’en ai aucune idée. J’en suis encore à prendre de l’assurance avec ma prose. J’étais pleine d’admiration devant des auteurs du style de Tendai Huchu[9] et Derek Lubangakene[10]. Je lisais leur travail sur Omenana et je me disais « ouais, sympa, un jour, peut-être ». Puis Chinelo Onwualu[11] m’a envoyé un email pour me demander si je voulais lui proposer quelque chose. Elle avait lu mon profil sur Strange Horizons et en fait à l’époque Geoff Ryman m’avait demandé si j’avais pensé à envoyer un texte à Omenana. J’ai répondu à Chinelo « Je ne pense pas avoir quoi que ce soit, mais voyons ! » Le processus s’est avéré douloureux parce que c’est une très bonne éditrice : elle m’a fait remettre en question absolument toutes les parties de mon texte. À l’origine c’était une histoire vraiment courte, vraiment très courte, moins de 700 mots – maintenant elle est bien plus longue. Elle n’arrêtait pas de me poser des questions : « À quoi est-ce que tu penses ? » « Pourquoi est-ce que c’est là ? » « Qu’est-ce que tu veux dire ? » « Quelle est la chronologie ? » Et à l’époque j’étais enceinte et pratiquement sur le point d’accoucher, donc j’étais très paresseuse, terriblement paresseuse [Rires]. J’admire ce qu’ils font, je crois que c’est quelque chose que j’aurais bien aimé faire avec WLL. On a commencé un blog mais on n’est pas allés loin, on n’a pas reçu autant de propositions qu’on l’aurait voulu.

En fait, être publiée dans Omenana a mis les choses en route. Maintenant je veux écrire davantage. Voyons jusqu’où ça ira ! Je suis très honorée que cette nouvelle ait été présélectionnée pour le prix Nommo.  Même si elle n’est pas allée jusqu’à la sélection finale, c’est quand même un très bon départ. Ça me motive pour écrire plus, pour écrire mieux, pour voyager jusque dans les entrailles de mon imagination et repousser mes limites.

Où avez-vous trouvé l’inspiration de « The Third Set of Stitches » ?

« The Third Set of Stitches » vient en partie de querelles familiales autour de la propriété terrienne. L’un des personnages de la nouvelle est mon oncle. Même pendant la conception de l’histoire c’est son nom que j’écrivais. L’antagoniste principal. Dans la culture kikuyu, en cas d’héritage, la terre est une monnaie d’échange très importante. Oui, très importante ! Avant on ne donnait la terre qu’aux garçons. Puis on a arrêté de faire ça parce que les gens ont changé et le gouvernement a exigé que les filles héritent aussi. Ici on se bat pour la terre, on se tue pour la terre. Vous allez frapper votre frère, votre frère de sang – non, en fait, votre sœur, parce qu’on lui a donné de la terre et vous, vous en vouliez plus. Le problème ce n’est pas que vous n’en avez pas, c’est que vous en voulez plus, ce qui est idiot. Je crois que les choses devraient être plus libres, cette histoire de propriété, ça corrompt beaucoup.

L’histoire vient de là et de cette habitude de cacher les violeurs, et de les protéger. Parce que si une fille déclare qu’elle s’est fait violer par un habitant du coin, on lui dit « allons lui parler, lui demander de s’excuser » ou « épouse-le, épouse ton violeur », ou « parlons-en », « n’en parlons plus ». Il y avait beaucoup de viols dans notre village mais tout le monde s’est débrouillé pour le cacher. Vous savez qu’un tel est un violeur mais sa famille achète le silence des parents de la fille, où on envoie la fille loin du village, ou on la marie ou quelque chose de ce genre. C’est tout simplement absurde.

Dans « The Third Set of Stitches » il y a des passages écrits en kikuyu.

C’est un poème que j’ai écrit en anglais puis traduit en kikuyu. Aujourd’hui je m’amuse avec le kikuyu. Mon kikuyu est calamiteux. Calamiteux ! Mais personne ne le sait ! (Enfin, certains le savent et se moquent de moi mais c’est mon kikuyu ! J’en suis contente – pour l’instant). On n’a pas grandi en parlant beaucoup de kikuyu. Mon père est Bungu de Tanzanie et ma mère est Kikuyu ; on a grandi en ne parlant que swahili et anglais. Et ma mère se plaignait toujours qu’on parlait kikuyu quand on était petits puis on a arrêté quand on est allés à l’école. Elle voudrait qu’on recommence à le parler.

Il y a des gens qui pensent parfois que nos langues maternelles sont inférieures et moi aussi c’est ce que je pensais. Puis en grandissant, au lycée, une fille d’un autre groupe ethnique m’a parlé en kikuyu et je n’ai pas su répondre. J’ai eu honte. Alors j’ai commencé à le pratiquer avec mes amis. Ma mère nous racontait beaucoup d’histoires kikuyu, mais en anglais. Donc je ne pouvais qu’imaginer à quel point elles étaient intéressantes en kikuyu ! Dans ces histoires, certaines chansons étaient en kikuyu mais on ne les comprenait pas parce que l’histoire avait été racontée en anglais. Maintenant je demande simplement à ma mère de me traduire ces chansons, et mon kikuyu s’améliore. À un certain moment, je me suis juste retrouvée avec l’envie d’écrire en kikuyu, d’écrire en swahili. Les gens disent qu’écrire en swahili est difficile, mais moi ça me plait. Je commence tout juste à m’y mettre, j’insère une chanson, une expression de mon enfance dans ce que j’écris.

Il y a des gens qui pensent parfois que nos langues maternelles sont inférieures et moi aussi c’est ce que je pensais. Puis en grandissant, au lycée, une fille d’un autre groupe ethnique m’a parlé en kikuyu et je n’ai pas su répondre. J’ai eu honte. Alors j’ai commencé à le pratiquer avec mes amis

Nommer est essentiel dans la création littéraire, vous vivez et écrivez sous le prénom « Ray » mais ce n’est pas le nom qui vous a été donné à la naissance…

En fait je m’appelle Rachel mais c’est juste trop chargé, très religieux. Mes grands-parents s’appelaient Rachel et James, mon frère et moi on s’appelle Rachel et James, mes cousins s’appellent tous Rachel et James. Mes grands-parents s’appellent comme ça parce qu’ils se sont convertis et se sont fait baptiser. Mais ils ont perdu leur religion, leur religion traditionnelle. Pourquoi est-ce que moi j’essaierais de m’y plier ? J’ai refusé de donner à mon enfant un prénom anglais.

Quand j’étais enceinte d’un mois je rêvais du prénom Bali. Je sais qu’il y a un Bali en Indonésie mais ce n’est pas pour cela que j’ai choisi ce prénom. Chaque fois que je dis aux gens « Mon fils s’appelle Bali », leur réaction est de me demander « D’où est-ce que ça vient ? » « Qu’est-ce que ça veut dire ? ». Je croyais que je l’avais inventé mais j’ai découvert que ça a un sens en Hindi. Ça signifie bonheur, amour, paix et compassion, mais ça peut vouloir dire tout ce qu’il voudra ! Ça veut dire tout ce qu’il est qui est Bali, il n’est pas nécessaire que ça veuille dire quoi que ce soit d’autre.

De la même façon Ray pour moi renvoie à une forme de liberté, de réinvention et au souvenir qu’un jour meilleur finit, en fait, par arriver.

Life Goes Round, 2019, le second livre pour enfants de Ray Mwihaki

Vous venez de publier votre second livre pour enfants, est-ce que cela engage un processus de création spécifique ?

Les livres pour enfants sont vraiment là pour protéger mon fils d’un récit sur lequel il pourrait tomber et qui l’amènerait à remettre en question sa réalité. Dans le premier, j’essayais surtout de normaliser cette réalité. Mon frère m’a demandé pourquoi il n’y avait pas de père dans Who Dropped the Cake ? (« Qui a fait tomber le gâteau ? »). C’est exactement comme ça que le livre était pensé, l’histoire d’un parent célibataire à la maison avec un chat… les chats sont géniaux. Dans Life Goes Round (« La roue tourne »), j’insiste pour qu’il n’ait jamais peur de recommencer, pour qu’il apprécie les moments comme ils viennent, bons ou mauvais, parce que ce n’est pas permanent.

Je dois dire que la partie la plus douloureuse de ce processus c’est de faire en sorte que l’illustrateur, mon frère James, envoie ses illustrations à temps.

Quel genre de livres lisez-vous ?

En ce moment je lis Kintu, de Jennifer Nansubuga Makumbi – c’est Geoff Ryman qui me l’a fait découvrir – c’est bien ! C’est du réalisme magique. Moi je n’ai pas choisi cette étiquette-là pour mes textes, c’est Omenana qui l’a fait. Je ne sais pas ce que « réalisme magique » signifie, je ne sais même pas ce que ça implique en tant que terme, en tant que facteur de définition. Je classifie mon travail comme fantasy, la plupart du temps.

Quand j’achète des livres, je n’achète pas que des livres appartenant à un certain genre. Si l’histoire est suffisamment intéressante, je le prends. J’adore le travail de Nnedi Okorafor. Waouh, je veux écrire comme elle ! Ses histoires se passent en Afrique (c’est une Américaine d’origine nigériane) et ce que j’aime c’est qu’elles sont très authentiques, elles ont une vraie authenticité : on peut voir les endroits dont elle parle, on peut voir les gens dont elle parle, c’est quelque chose que j’admire beaucoup. J’ai adoré Binti, Binti est court et agréable, j’adore cette façon d’écrire. Who Fears Death est très bien aussi, Onye[12] est mon personnage-esprit.

Nnedi Okorafor est l’une des voix majeures de la littérature afrofuturiste aujourd’hui (même si elle insiste désormais sur le fait qu’elle veut qu’on l’appelle « Africainefuturiste »[13]), et Black Panther a sans doute eu le même impact sur grand écran. Que pensez-vous de ce film ?

Je crois que Black Panther est une idée occidentale de ce que l’Afrique pourrait être… Cette histoire est vraiment fantastique, excellente. Ce sont les gens de chez nous qui jouent dedans et… Je préfère une œuvre faite pour notre public et ensuite pour le reste du monde. De la même façon qu’il y a des œuvres créées pour un public occidental et désormais le reste du monde peut les apprécier ou pas. J’aimerais que ce soit l’inverse. J’aimerais que les histoires africaines soient juste racontées dans leur vérité en utilisant… si ce sont des accents, alors qu’ils soient aussi fidèles que possible aux histoires qu’ils racontent. Black Panther essaie de mélanger plein de cultures en un seul film, mais je préfère les histoires écrites pour nous, faites pour nous, et ensuite le monde peut regarder notre travail à nous. Black Panther ce n’est pas notre travail.

Je suis souvent amenée à être d’accord avec Nnedi sur l’étiquette « africainefuturiste ». Je crois que ça se rapproche suffisamment de ce que j’écris. Même si, encore une fois, je n’aime pas beaucoup les étiquettes.

Je crois que Black Panther est une idée occidentale de ce que l’Afrique pourrait être… […] Black Panther essaie de mélanger plein de cultures en un seul film, mais je préfère les histoires écrites pour nous, faites pour nous, et ensuite le monde peut regarder notre travail à nous. Black Panther ce n’est pas notre travail.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

J’en suis encore au début. En fait c’est un livre de fantasy qui porte sur le féminisme et la place de la menstruation dans la culture africaine. Le fait qu’on n’en parle pas et pourquoi. Je soulève quelques questions. Je voulais faire ça avec une amie qui écrit de la très belle poésie. C’est une grande féministe, elle a un point de vue très intéressant sur ce que c’est qu’être une femme et chaque fois que je la vois je sens que ma propre vision des choses se renouvèle. Elle fabrique des bijoux auxquels elle rattache des histoires, j’ai trouvé ça très intéressant. Je voulais que ce projet soit une interaction entre les personnages d’un livre et des bijoux réels. La plupart des personnages tirent leur nom de ses bijoux.

            Dans certaines cultures en Tanzanie quand une fille devenait pubère, qu’elle devenait femme, on avait l’habitude (même si c’est de moins en moins le cas aujourd’hui) de laisser les lumières allumées pendant quelque temps dans le groupe d’habitations, pour annoncer qu’une fille était prête à être mariée. Je voulais écrire sur ce sujet. Lorsque vous commenciez à avoir vos règles, on vous faisait belle pour devenir la femme de quelqu’un (je n’aime pas ça). Les prétendants étaient bien reçus, même si vous commenciez à avoir vos règles à 10, ou 9 ans. La famille commençait à les recevoir, et il y avait une fête, au cours de laquelle vous deviez trouver votre futur mari. C’est à ce moment-là qu’on éteignait les lumières dans les habitations.

Mon histoire porte sur cinq filles qui ont caché le fait qu’elles ont eu leurs premières règles[14]. Ça se passe dans une réalité alternative dans laquelle les guerriers ne naissent pas, ils poussent, et ils poussent à partir des premières règles qui forment un œuf si on n’y touche pas. Plus vous êtes jeunes, plus votre œuf a de la valeur, parce que le guerrier qui en sortira sera plus fort. Comme on vit dans un monde corrompu, les gens ont trouvé des moyens de voler ces œufs. L’histoire se passe dans le futur quartier d’Eastlands[15], donc les espaces verts dans lesquels les graines sont plantées sont juste de petites étendues de terre : les gens peuvent y aller et essayer de les voler. Ils volent les guerriers, les vendent, et essaient d’en faire toutes sortes de choses. J’essaie encore de mettre tout ça en place. C’est très lié à la cupidité et à la façon dont les femmes sont perçues comme des faire-valoir, des trophées. Une femme a plus de valeur si elle a des enfants. Une femme a plus de valeur si elle est mariée. Je ne suis pas d’accord avec ça.

 

Propos recueillis par Fanny Robles

 

[1] Magazine trimestriel qui accepte les contributions de fiction « spéculative » venues de toute l’Afrique et de la diaspora africaine. Il a été fondé en 2014 par deux auteurs nigérians, Mazi Nwonwu et Chinelo Onwualu. Selon son site internet : « Omenana signifie “divinité” en igbo – on peut aussi le traduire approximativement par “culture” – et incarne notre volonté de retrouver nos histoires les plus folles. Nous recherchons de la fiction spéculative bien écrite qui fasse le lien entre le passé, le présent et le futur, grâce à l’imagination et nous désengage de ce pied du mur auquel nous nous sommes nous-mêmes acculés ».

[2] Fondé en 2016, l’African Society for Speculative Fiction est une organisation qui rassemble des écrivains, éditeurs, artistes graphiques, dessinateurs de bande-dessiné, et réalisateurs africains, qui travaillent dans les champs de la fiction « spéculative » que sont la fantasy, la science-fiction, les histoires inspirées de récits traditionnels, de l’horreur et de la fiction philosophique. Les membres nomment toute œuvre publiée pour l’un des quatre prix Nommo (Meilleur roman, Meilleur roman court, Meilleure nouvelle et Meilleur roman graphique). Dans la cosmologie dogon, les Nommos sont des jumeaux qui prennent toutes sortes d’apparences, dont celle de poissons qui marchent sur terre avec leur nageoire caudale – ils donnent son logo à la Société.

[3] Geoff Ryman est maître de conférences à l’École des Arts, Langues et Cultures de l’Université de Manchester. Sa série “100 African authors of SFF”, publiée sur Strange Horizons, a commencé sur Tor.com en 2016. Cette série comprend 13 chapitres ancrés chacun dans un lieu différent. Chacun commence par une courte description de la vie culturelle locale introduisant une série d’entretiens. Cet impressionnant travail a reçu le prix du meilleur texte de non-fiction de la British Science Fiction Association en 2016.

[4] Raphael Kariuki et Mwangi Ichung’wa.

[5] Malheureusement disparu aujourd’hui, Pods Must Be Crazy (un jeu de mots sur « Gods Must Be Crazy » (« Les Dieux doivent être fous » ou « Les Dieux sont tombés sur la tête », traduction française du film de Jamie Uys The Gods Must Be Crazy) et le « pod » de « podcast ») était animé par Raphael Kariuki, Sharon Omangi et Mwangi Ichung’wa. Le podcast abordait de nombreux sujets, de la musique à la littérature en passant par la vie en général, entrecoupés par les morceaux de DJ Raph.

[6] Jalada (« couverture de livre » en swahili) est un collectif d’auteurs panafricain basé au Kenya. Depuis 2014 il publie 2 à 3 numéros thématiques par an, dont Jalada 02: Afrofuture(s) – des nouvelles et des poèmes portant sur l’Afrofuturisme et l’AfroSF – en janvier 2015. En collaboration avec la maison d’édition kényane Storymoja et Kwani Trust, ils attribuent le Prix Jalada pour la Littérature. En novembre 2018, ils ont co-organisé l’Outriders Africa Symposium: East Africa avec le Festival International du Livre d’Édinbourg.

[7] Kwani Trust était l’un des sponsors de l’atelier qui a abouti à la fondation du collectif Jalada. Cet « Omnibus de Fiction Africaine », dont le nom signifie « Pourquoi ? » en swahili, a été fondé en 2003 par l’auteur kényan Binyavanga Wainaina, grâce à l’argent qu’il a reçu avec son Prix Caine (pour la Littérature Africaine) en 2002. En plus de la revue Kwani?, de plusieurs centaines de pages, Kwani Trust publie des livres de poche et organise tous les deux ans le Festival Littéraire Kwani. Le Kenya et le monde ont pleuré la mort prématurée de Wainaina le 21 mai 2019,  avec une série de commémorations de sa vie et de son œuvre.

[8] Sharon Omangi.

[9] Tendai Huchu figure parmi les « 10 meilleurs auteurs africains contemporains » mis en avant par Africa.com en 2016. L’auteur zimbabwéen est connu pour son premier roman The Hairdresser of Harare (2010). Son œuvre touche à de multiples genres mais ses nouvelles de fantasy et de science-fiction figurent dans AfroSF: Science Fiction by African Writers (2012), l’anthologie de fiction « spéculative » African Monsters (2016), le magazine de science-fiction et de fantasy Interzone et le magazine en ligne de fiction spéculative Electric Spec. Sa dernière nouvelle, “Njuzu”, a été nommée pour les Nommos 2019.

[10] Derek Lubangakene est un écrivain ougandais dont les nouvelles sont parues dans l’anthologie Imagine Africa 500 (2016), Apex Magazine (spécialisé dans la science-fiction, la fantasy et l’horreur) et Omenana. Sa dernière nouvelle, “Origami Angels”, est parue dans le 11e numéro d’Omenana (avril 2018) et a été nommée pour les Nommos 2019.

[11] Chinelo Onwualu est rédactrice en chef littéraire et co-fondatrice d’Omenana. Elle est décrite par Geoff Ryman comme « l’une des figures indispensables de l’histoire de la montée de la SFF [Science-Fiction et Fantasy] africaine moderne. En tant qu’écrivaine elle est là depuis le début, ou presque. En tant que rédactrice en chef littéraire d’Omenana (avec Mazi Chiagozie Nwonwu), elle a déjà influencé l’écriture de toute une génération et continue d’être l’un des points de référence autour duquel tourne le champ tout entier. »

[12] Onyesonwu (Onye) est la protagoniste de Who Fears Death (2010) et donne son titre au roman : Onye signifie « Qui a peur de la mort », un prénom prophétique donné par la survivante d’un génocide à son étrange fille, l’enfant d’un viol qui cherche désespérément à semer celui qui veut la tuer et à comprendre sa propre nature dans une Afrique post-apocalyptique. Le livre est actuellement en phase de développement chez HBO, qui va en faire une série, sous la houlette de George R. R. Martin, auteur des romans qui ont inspiré Game of Thrones.

[13] Nnedi Okorafor, « Je suis une Africainefuturiste. AVANT de commencer à me demander ce que ça signifie et à lancer un débat, s’il-vous-plait commencez par me désigner par ce terme » (Twitter, le 4 novembre 2018). Le 16 avril 2019, Okorafor a annoncé la création d’une société spécialisée dans la production de séries TV africainesfuturistes appelée « African Futurism Productions, Inc. ».

[14] Le livre a pas mal évolué depuis cette interview

[15] Quartier populaire et densément peuplé de Nairobi.

  • 95
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire