La presse en crise

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Instrumentalisation de la presse à des fins politiques, clochardisation des journalistes et liberté d’expression parfois aléatoire – la presse camerounaise survit tant bien que mal dans un environnement peu favorable à son épanouissement.

L’observation de la presse camerounaise révèle un contraste fort saisissant, entre le rythme effréné de la déclaration des titres et la réalité des kiosques. 700 journaux déclarés en dix ans selon le ministère de l’Administration territoriale, mais à peine une dizaine qui honore régulièrement le rendez-vous avec le lecteur. Dans un pays de 16 millions d’habitants, on compte seulement deux quotidiens dont l’un appartient au pouvoir, deux trihebdomadaires et quelques hebdos réguliers. Même s’il faut ajouter à ces publications la pléthore de journaux saisonniers qui paraissent de façon aléatoire, le paysage médiatique reste pauvre.
Une pauvreté aussi matérielle. Seul le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune qui bénéficie des généreuses subventions de l’Etat dispose de toute l’infrastructure nécessaire à la gestion d’une entreprise de presse, même si certains de ses concurrents, le quotidien Mutations, les trihebdomadaires (Le Messager, La Nouvelle Expression) ont entrepris ces dernières années de renforcer leurs parcs informatiques et de créer des agences régionales. Le plafonnement des tirages autour de 15 000 exemplaires, tant pour le quotidien gouvernemental que pour les majors de la presse privée, constitue un indice supplémentaire de la mauvaise santé générale de cette presse.
Les observateurs de la scène politique camerounaise diront sans doute que la performance de la presse camerounaise est comme indexée à l’évolution du paysage politique du pays, et suit ses soubresauts. Le vent de démocratie qui balaie l’Afrique dans les années 1990 n’épargne pas le Cameroun. Une bonne partie de l’opinion gagnée par les idéaux démocratiques réclame le changement à cor et à cri. La rue gronde. La presse privée jusque-là étouffée dans le carcan du monolithisme, retrouve une liberté de ton, qui lui permet de critiquer avec véhémence la gestion de la cité, tout en soutenant les initiatives favorables à l’alternance politique.
La ligne de séparation est alors très nette entre une presse publique docile, véritable caisse de résonance du pouvoir et la presse privée qui à l’occasion corrige les informations déformées par les médias d’Etat. Le pouvoir qui taxe cette presse privée de presse de l’opposition sévit. Suspension, interdiction de journaux, surveillance des imprimeries complètent le travail d’une censure administrative déjà féroce et celui de la répression policière ponctuée de violences sur les journalistes et d’arrestations en cascades.
Mais le soutien populaire, ajouté à la détermination de certains directeurs de publication parfois obligés de traverser la frontière pour tirer leurs journaux font la différence. Des titres comme Le Messager atteignent des pics de 120 000 exemplaires et s’arrachent comme des petits pains. Puis, vient le temps de la désillusion. Bien que fortement ébranlé, le régime du Renouveau en place depuis 1982 réussit à garder le pouvoir à coups de subterfuges. L’opinion se détourne peu à peu des problèmes politiques. C’est la survie quotidienne qui importe désormais. Les journaux privés qui tentent de maintenir la pression commencent à se vendre mal.
Mais les fluctuations de la scène politique ne sauraient à elles seules expliquer la crise de la presse camerounaise. Les professionnels de la communication reconnaissent que d’autres facteurs ont contribué à freiner son essor. La dévaluation du franc Cfa, la monnaie locale, qui a perdu 50 % de sa valeur en 1994, a provoqué un renchérissement des coûts de production, les principaux intrants étant importés de l’étranger. Les éditeurs ont été obligés de rajuster leurs prix.
Cette dévaluation du franc Cfa est précédée de deux baisses des salaires qui emportent pratiquement 70 % du pouvoir d’achat des fonctionnaires et des agents de l’Etat.  » C’est dans ces conditions qu’est apparu le système de location des journaux. Les vendeurs préfèrent louer le journal pour gagner plus d’argent. Dans les bureaux, les gens se regroupent pour n’acheter qu’un seul exemplaire et le lire à tour de rôle ou le photocopient « , indique M. Pius N. Njawé le directeur de publication du Messager dans un entretien accordé au quotidien sénégalais Le Soleil.
Mais il faut ajouter à ces facteurs la faiblesse du réseau de distribution et la rareté des publicités dans un contexte de suspicion, où, pour le gestionnaire d’une entreprise parapublique et même privée, donner une annonce à un journal privé peut être interprété comme un soutien actif à l’opposition politique.
Clochardisation du journaliste
Les journalistes de la presse privée sont les principales victimes de cette situation. Dans une enquête sur les conditions des journalistes publiée dans son édition du 5 mai 2003, Le Messager révèle de grandes disparités salariales dans les entreprises. Si dans les médias officiels les salaires oscillent entre 250 000 francs Cfa (380 euros) et 500 000 francs Cfa (760 euros), un traitement du reste confortable compte tenu du niveau de vie, ils sont rares les journalistes de la presse privée à pouvoir gagner 200 000 francs Cfa (300 euros) par mois. La moyenne des salaires mensuels tourne autour de 70 000 francs Cfa (100 euros).
Les pratiques dans les entreprises vouent les journalistes à une grande précarité. Président du Syndicat national des journalistes du Cameroun et rédacteur en chef du trihebdomadaire La Nouvelle Expression, Jean Marc Soboth résume la situation, dans un communiqué qu’il a publié le 1er mai 2004, à l’occasion de la journée internationale du travail :  » En l’absence d’une convention collective au Cameroun (…), les entreprises de presse évoluent généralement en marge du Code du travail en vigueur, au grand dam du journaliste, travailleur au noir, mal payé, non assuré, qui apparaît dès lors comme l’un des employés les plus méprisés de l’échiquier politique « .
Soboth expose en détail les violations des dispositions du Code du travail dans la plupart des entreprises privées de presse : pas de bulletins de salaires, pas de congés annuels payés, pas de couverture sociale ni de retraite, non-respect du temps hebdomadaire du travail, travail de nuit non rémunéré. Diplômés de l’enseignement supérieur pour la plupart, ces journalistes sont recrutés et formés directement dans les rédactions.
Ils comptent généralement sur les stages de perfectionnement à l’étranger ou ceux organisés sur place par des organisations comme la fondation Friedrich Herbert basée à Yaoundé, pour se perfectionner. Mais les pratiques dans les rédactions privent bon nombre d’entre eux de ces opportunités. Lorsque les directeurs de publication en dépit de leur absence des colonnes ne s’accaparent pas des stages, ils les offrent aux mieux servants.  » Les répercussions sur la qualité du travail sont incalculables « , se plaint le président du SNJC.
Journalisme alimentaire
Journaliste clochard, journaliste corrompu. Dans le jargon camerounais, on désigne par le terme  » gombo « , légume gluant, tous les avantages en nature ou en numéraire que le journaliste obtient de ses sources d’informations. La pratique prend la forme du marchandage des espaces en presse écrite ou radiotélévisée. Informelle au départ, elle s’est rapidement développée au point de susciter des vocations. On le voit dans la profusion de titres aléatoires qui pour la plupart échappent à la ligne de partage presse publique/presse d’opposition tracée avec le retour au pluralisme politique il y a quatorze ans, et qui sont le fait d’esprits mercantiles.
Il s’agit en réalité de véritables mercenaires de la plume, ignorant ou méprisant les règles les plus ordinaires de la déontologie du journaliste.  » Leur objectif plus ou moins avoué et néanmoins perceptible dans les colonnes : mettre en exergue les mérites, les réalisations de telle élite de telle région du pays, et simultanément, couvrir d’opprobre son adversaire présumé ou réel. Parfois, la réplique de tel ou tel ‘ennemi’ ne se fait pas attendre qui, à l’occasion, à son tour, fait déclarer un titre ou se sert d’un journal déjà créé (…). Dans bien des cas, la subtilité n’est pas de mise. Tantôt, le publi-reportage sur tel haut responsable tient lieu d’article de presse (…). Tantôt aussi, l’interview de tel directeur général d’une société publique ou parapublique à tel journal côtoie grossièrement la publicité déclarée de cette structure « , explique Valentin Siméon Zinga, éditorialiste à La Nouvelle Expression, dans un article publié dans Les Cahiers du journalisme de Lille (no 9, automne 2001).
Les directeurs de publication de cette mouvance se recrutent parmi les intellectuels désoeuvrés, les commerçants ou des fonctionnaires intervenant dans la presse par intermittence. Ils ont profité de la simplification de la procédure de création d’un journal – déclaration auprès du préfet de la localité – pour faire intrusion dans la presse. Ils drainent dans leur sillage une horde de collaborateurs, véritables rabatteurs à qui ils délivrent des titres tenant lieu de cartes de presse.
Comme ils ne disposent généralement pas de bureaux, leur rassemblement dans des lieux précis à Douala et à Yaoundé, les deux principales villes du pays, les a fait hériter des appellations de journalistes  » de la rue Mermoz  » et de  » l’hôtel Hilton « , surnoms de mépris inventés par les vrais professionnels pour les identifier. Omniprésents aux manifestations publiques et conférences de presse, ils exigent des organisateurs le paiement d’un per diem de participation.  » Il se pose aujourd’hui le problème de la définition même du journaliste. Le métier est devenu un fourre-tout « , se plaint Richard Kenmogne, directeur de publication de l’hebdomadaire La Missive.
La pratique du journalisme alimentaire s’est nourrie des incohérences du système de régulation. Créé en 1990, le Conseil national de la communication (CNC) n’a jamais fait l’unanimité, la plupart des patrons de journaux privés l’accusant d’inféodation au pouvoir. L’expiration du mandat des membres du CNC en 2001 n’a fait qu’approfondir la léthargie dans laquelle il avait sombré depuis longtemps. Et il ne faut pas compter sur une quelconque autorégulation de la profession.
Le statut d’association de l’Union des journalistes du Cameroun (UJC), l’organisation corporative la plus représentative, ne lui permet pas d’imposer ses décisions à l’ensemble de la profession. Le débat lancé par l’UJC sur la définition du journaliste et la nécessité de nettoyer la profession des imposteurs a d’ailleurs provoqué une scission en son sein et la naissance de l’Union des journalistes libres du Cameroun (UJL) qui rassemble la plupart des acteurs des journaux aléatoires.
Carte de presse
Comment donc réhabiliter la presse camerounaise ? La question semble préoccuper autant le gouvernement camerounais que les journalistes. Ces trois dernières années, le gouvernement camerounais a multiplié les initiatives en faveur de la presse, même si celles-ci ne sont pas unanimement acceptées. En fin d’année 2002, il décidait, après une série de consultations, d’octroyer une aide de 150 millions de francs Cfa (228 500 euros) à la presse privée. Certains journaux l’ont jugée insuffisante, pendant que d’autres la rejetaient estimant qu’une aide plus indirecte, la défiscalisation des intrants par exemple, serait plus efficace.
La création au ministère de la Communication d’une sous-direction de la presse privée, chargée de prendre en charge les problèmes spécifiques de la presse privée, a animé les mêmes controverses, certains la considérant comme la consécration de la séparation entre la presse du pouvoir et la presse dite d’opposition. L’institution d’une carte officielle de la presse charrie toutefois de nombreux espoirs, quant à la chasse aux imposteurs. Car, pour obtenir la carte de presse, il faut prouver qu’on correspond à la définition du journaliste. Les patrons d’entreprises de presse doivent de leur côté prouver qu’ils sont en règle. Ils doivent avoir payé leurs impôts, déclaré leurs personnels, reversé les retenues salariales à la Caisse nationale de prévoyance sociale. La mise en place au début 2003 d’une commission de dix membres chargée de délivrer ladite carte de presse a soulevé une vague de contestations, à cause de la présence dans cette commission de fonctionnaires de différentes administrations n’ayant pas un lien direct avec la pratique du journalisme. Mais depuis, tout semble revenir dans l’ordre. Selon le secrétariat permanent de la commission, quelque trois cents cartes de presse ont été délivrées, tant aux journalistes des médias d’Etat que de la presse privée. De nombreux dossiers ont été rejetés dans le même temps, ce qui laisse supposer une certaine rigueur dans le travail de la commission.
Liberté de la presse : un environnement toujours hostile
L’environnement politico-judiciaire camerounais demeure hostile à la liberté de presse en dépit du discours officiel.  » Les meilleurs spécialistes de l’histoire de la presse camerounaise reconnaissent qu’en 119 ans (1884-2003), aucun régime administratif ou politique (…) n’a œuvré à la consolidation de la liberté de la presse et du pluralisme médiatique au Cameroun autant que celui du Renouveau National qu’incarne S.E. Paul Biya, président de la République  » affirme M. Jacques Fame Ndongo, ministre camerounais de la Communication. Certes la loi du 19 décembre 1990 sur la liberté de la communication sociale et celle du 4 janvier 1996 qui supprime la censure administrative préalable ont abrogé les lois les plus liberticides d’avant. Pour autant, les lois demeurent rigides, et les professionnels du droit parlent d’une sophistication de la répression des délits de presse. La loi maintient le caractère pénal des délits de presse. En portant le délai de prescription desdits délits de six mois à trois ans, elle place une véritable épée de Damoclès au-dessus de la tête du journaliste qui peut à tout moment faire face à un procès. Celui-ci dispose par ailleurs d’un temps jugé trop court pour organiser sa défense, le délai de contre-notification des preuves au juge et à la partie civile ayant été ramené de dix à trois jours.
En pratique, si peu de peines d’emprisonnement ferme ont été prononcées depuis la condamnation du patron du Messager Pius Njawé à deux ans de prison en 1997, les interpellations suivies de garde à vue des journalistes se sont multipliées. Elles interviennent surtout lorsque le journaliste enquête sur des questions sensibles comme les problèmes de l’armée, ou la succession du président de la République. Au cours de l’été 2001, Haman Mana, directeur de publication du quotidien Mutations, a été interpellé et placé en garde à vue pendant quatre jours dans une cellule de la gendarmerie nationale à Yaoundé. On lui reprochait d’avoir publié dans son journal des décrets présidentiels réorganisant l’armée. Pour justifier la mesure, le ministre de la Communication Jacques Fame Ndongo indiqua alors que quatre des textes publiés relevaient du  » secret défense « . La gendarmerie va revenir à la charge contre le quotidien Mutations en début d’année 2003. Cette fois-ci, il s’agit d’empêcher le journal de publier un dossier évoquant les scénarios de fin de règne du chef de l’Etat camerounais. Les gendarmes qui investissent le siège du quotidien dans la nuit du 14 avril 2003 repartent avec une bonne partie des archives du journal, ainsi que des CD-Roms.
Les intimidations, les appels anonymes et les menaces de mort ont contraint nombre de journalistes à quitter le pays ou à pratiquer l’autocensure. La pression est tout aussi forte sur le secteur de l’audiovisuel. Tout porte à croire que l’Etat camerounais redoute particulièrement les radios, connues pour leur capacité à démultiplier l’information. Las d’attendre la libération effective du secteur audiovisuel, plusieurs radios privées ont commencé à émettre dès l’année 1997, trois années avant la loi qui a abrogé le monopole de l’Etat sur les ondes. Mais à ce jour aucune licence d’exploitation de média audiovisuel privé n’a été accordée. Les radios privées ne disposent que d’une autorisation provisoire sans valeur juridique, qui les expose à toutes sortes d’abus. Magic FM a fait l’objet d’une fermeture le 14 mars 2003 suite à une émission politique ouverte aux auditeurs qui avaient profité de l’occasion pour critiquer le gouvernement. Pour échapper à une mesure similaire, Radio Siantou émettant aussi à Yaoundé a dû se séparer de J. Remy Ngono, son chef de chaîne et animateur vedette qui avait lancé Kondre Show, une émission de satire sociale qui n’était pas du goût de l’Etat camerounais. Sous le motif de  » création et d’exploitation d’entreprise audiovisuelle sans licence « , le ministère de la Communication a ordonné au cours de l’année dernière la fermeture d’une dizaine de radios privées pour la plupart à vocation régionale. RTA et Canal 2, deux télévisions privées par câble encore au stade expérimental, ont écopé des mêmes sanctions.

René Dassie, 32 ans, journaliste et ancien chef du service international du tri-hebdomadaire camerounais Le Messager, vit actuellement à Paris où il prépare un troisième cycle de Science politique et communication.///Article N° : 3532

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