La secte de la virginité

De Fahoudine Ahamada-Mzé

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Des voix qui s’entrecoupent dans un univers clos où les personnages se chevauchent sans respecter les codes de bienséance de la littérature en vogue. Le lecteur s’interroge sur qui parle à chaque phrasé qui gicle sur la page. Le temps est probablement venu pour que la littérature comorienne ne s’invente plus dans la linéarité des intrigues trop bien ficelées. Écrire pour ses auteurs va enfin devenir un acte de pure jouissance avec les mots ! Et si ses compatriotes, qui lisent peu ou pas du tout, n’apprécient guère les scénarios complexes et les écritures audacieuses, Fahoudine Ahamada Mze doit être le premier à s’en contrefoutre. Car le lire exige de la persévérance et de la passion, surtout qu’il nous livre là son premier roman sans aucun mode d’emploi. Un roman dans lequel il affirme que le sexe ravagé des jeunes filles en fleur n’est que le miroir déformé d’une société malade d’elle-même, qui croule sous le poids de sa tradition. D’un bout à l’autre de sa chaîne d’existence, les femmes dont il parle subissent le choc des décisions du groupe. Une femme («  la Comorienne ») à destinée rompue, et ce, bien avant sa naissance, dans la mesure où les astres se chargent de déterminer son avenir sur l’autel du machisme insulaire. Fille d’une communauté sacralisant la virginité (« qui troque inexorablement une vie, une jeunesse et une vieillesse pour une goutte de sang nuptial »), fonctionnant telle une secte (« les mythes traditionnels et religieux sont là pour servir de bâton au berger fossoyeur de vagins ») et contre laquelle le poète le plus détraqué, qu’il se nomme Loudi ou Assad M. ou encore l’Araignée, ne peut rien. Un roman qui rompt avec le fatalisme des situations et l’amertume des destins.
Un drôle de texte dans lequel l’auteur donne l’impression de vouloir « assassiner » son lecteur, tout en faisant dire à l’un de ses personnages qu’il écrit là « une histoire sans queue ni tête, sans corps ni ossature », dont le seul but serait de « donner des angoisses à l’état pur ». Mais à qui ? « Ce que j’ai à dire, personne dans la communauté ne veut l’entendre, même pas ma propre mère » s’exclame un personnage. Un aveu déguisé de la part d’un transfuge du clan ? Fahoudine Ahamada Mze ne s’adresserait-il pas plutôt à ses compatriotes de la république des lettres ? Pour qui écrit-on ? Pour soi, pour les siens ou pour l’universel ? Ce jeune comorien, installé en cité phocéenne, est l’archétype même de l’auteur qui triche avec sa prose pour mieux flinguer la bêtise des siens. Son premier opus, également paru cette année, sonnait déjà comme un procès. « L’honneur des lâches » -son titre- pourfendait une élite trop consensuelle dans ces îles. Quant au prochain, annoncé pour bientôt, il porte un titre sans équivoque : « La prostitution en héritage ». C’est le deuxième tome d’une trilogie, auquel participe « La secte de la virginité ».
Amateur de titres qui flashent, Fahoudine serait-il devenu l’homme de la « énième » polémique littéraire dans l’Archipel ? Au-delà du fait que les Comoriens ne supportent pas d’être croqués de manière critique dans les livres, il faut se rappeler qu’il y a quelques mois, certains de ses compatriotes lui étaient tombés dessus pour un bon mot lancé comme un pavé contre l’orgueil d’un de ses pairs. Il avait accusé Salim Hatubou, écrivain prolifique du microcosme national, de tirer aussi vite en écriture qu’un lapin dans un clapier. Simple provocation ou véritable volonté d’en découdre avec un frère aîné en littérature ? « La secte de la virginité » rappelle quelques faiblesses rencontrées dans le « Le sang de l’obéissance » du même Salim Hatubou, bien que l’énergie des deux auteurs se situe aux deux extrêmes. En tout cas, il est clair que ce roman sur « la secte » va lui valoir bien des inimitiés dans sa communauté d’origine. L’intrigue parle de viol et d’inceste (« Tout en moi sera promesse à l’inceste ») et les amours étouffés ne lui servent que de prétexte pour indexer une fois de plus cette société figée… où les techniciens de surface (TDS) jouent aux fils prodiges revenus de Marseille durant la coûteuse saison des grands-mariages (« la gangrène qui tue le peuple comorien ») avec des crédits à vie sur leur dos.
Un seul de ces spécimens, l’horrible Mwezaadabu, personnage taillé dans le marbre de l’obscurantisme séculaire, suffit pour jeter l’opprobre sur tous. Il ira jusqu’à s’autoproclamer « troisième vénération du village », après Dieu et son prophète Mohammed, qu’il considère d’ailleurs comme son aïeul. Et pan ! pan ! sur les mythes « charifiens ». L’auteur ne rate pas ses cibles, y compris lorsqu’il s’attaque aux notables, qu’il appelle « la noblesse du « maele » (« la noblesse du riz ») ou à la lâcheté de celles qui tuent le rêve par leur silence (« culpabiliser la victime est le meilleur moyen de tuer tout remord ») face à l’insoutenable. Un des narrateurs parle de « destin de naufragés » à la fin du roman. À moins que ce ne soit le même personnage qui se déploie à l’infini depuis les premières pages jusqu’à la fin, histoire de mieux leurrer le lecteur sur les intentions réelles de l’auteur. Ce « conteur d’anecdotes » qui se cache derrière chacun de ses avatars fictifs, en éclatant le récit avec des « je » dont les petits noms rappellent étrangement ceux que porte le citoyen Fahoudine dans la vraie vie. En dédicace du livre, on a cette phrase signée de lui, qui résume toute une démarche : « Nommer, enfermer les maux dans une page/ parce que pour l’instant, je ne peux faire que ça ». Vaste ambition pour un auteur qui entame là ses premiers rounds…

///Article N° : 7129

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