La Symphonie marocaine

De Kamal Kamal

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Ce qui frappe dans La Symphonie marocaine, c’est son lyrisme débridé. Ne cherchons pas le vraisemblable : nous sommes dans le rêve et ça fonctionne. Les gueux, voleurs, prostituée ou marginalisés vivant misérablement dans les vieux wagons d’une ferraille ferroviaire jouent tous en solistes d’un instrument de musique classique ! C’est bien sûr la musique qui fait passer la pilule du crédible et nous enchante, à commencer par l’arrangement d’un vieux thème mélancolique façon Nass el-Ghiwan qui ponctue le film. Ces citoyens de la ferraille qui ne sont pas sans évoquer les Freaks de Tod Browning (1932) arrivent à mobiliser les anciens élèves de musique de l’un d’entre eux, Kafi, pour jouer la symphonie qu’il a composée afin qu’un représentant de l’Albert Hall de Londres puisse l’auditionner. Hamid, qui a perdu son bras dans la guerre du Liban, se battra jusqu’au bout pour que la symphonie et ainsi l’harmonie puissent triompher.
« Seuls ceux qui donnent de leur cœur restent dans la mémoire des peuples », conclut par un encart l’homme-orchestre Kamal Kamal qui signe non seulement la réalisation mais aussi le scénario, la musique et le montage ! Hymne à l’amour contre la haine, le film mobilise tout ce qu’il peut pour asséner ce message. Il le fait magnifiquement par moments, dans des envolées lyriques portées par le choeur et la musique mais aussi la chaleur des interprètes et une mise en scène endiablée où la caméra tourne éperdument jusqu’à entourer les musiciens d’une spirale de feu. Il en rajoute parfois un peu beaucoup, notamment dans une fin où les milliers de bougies et les angelots transforment l’hymne en un opéra kitsch digne de La Paloma de Daniel Schmid (1974) mais sans la distance car Kamal Kamal croit tellement à ce qu’il dit qu’il nous convaincrait presque de nous aimer les uns les autres et de pardonner à nos bourreaux ! Il communique cet enthousiasme au public qui adhère spontanément à ces envolées lyriques. Le cinéma permet alors de communier ensemble dans le désir idéal de paix face à la barbarie : il n’est pas impossible que dans le contexte actuel cette fonction devienne primordiale.
Après les massacres de Sabra et Chatilla, Hamid a voulu « combattre le monstre » mais s’est fait monstre lui-même et reste obsédé par la gravité de son acte. La symphonie se fait ainsi symphonie humaine et appelle à renoncer à la culture de guerre et la folie des hommes en prônant le pardon, illustré par l’épisode de la réconciliation avec la violoncelliste juive. Mais si la symphonie est aussi marocaine, c’est parce que cette ode à l’harmonie inclut justement toute la diversité culturelle marocaine, y compris les Juifs. Elle est marocaine parce que pour la jouer, il faut faire un grand ménage et embellir la ferraille pour en faire le théâtre cérémoniel de l’unité mais aussi de l’égalité. Car ce film, dans la lignée des Ali Zaoua et autres films récents de cette cinématographie, ose une critique sociale qui ne manque pas de parler au public marocain. Il fait dire à un personnage que les jeunes de la classe dirigeante du « Revolver piano bar » sont eux aussi « tous des voleurs, mais eux ils ne voient pas qui ils volent, et c’est comme ça qu’ils sont heureux et en bonne santé ». Dès lors, la symphonie est aussi marocaine parce que, une évocation nouvelle dans le cinéma marocain, dans le Royaume aujourd’hui, l’intervention d’une princesse habillée du kaftan marocain est encore nécessaire pour que le public se rassemble pour applaudir. Cette symphonie reste cependant celle des bons à rien qui peuvent passer le smoking de la dignité. Les bons à rien de la société sont comme les bons à rien du monde que sont les peuples humiliés : « ils sont tous rouillés mais ils ont quelque chose à l’intérieur ». C’est à la restauration de cette positivité dans l’image de soi et le discours sur soi d’un peuple qui oeuvre aujourd’hui à se définir un avenir commun que cherche à contribuer ce film entraînant et généreux.

///Article N° : 4451

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