Le Regard

De Nour-Eddine Lakhmari

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Etonnante démarche que celle de Nour-Eddine Lakhmari : cette histoire de photographe français qui revient aujourd’hui, cinquante après, sur le théâtre des exactions de l’armée française dans un Maroc en lutte pour son indépendance est un véritable piège. Albert était jeune photographe pour l’armée française, choqué par ce dont il était le témoin sans oser s’y opposer, et dont il gardera le remords toute sa vie. Si le film s’appelle Le Regard, allusion à cet objectif photographique, le problème est justement le point de vue où il se situe : comment Lakhmari peut-il, avec un financement norvégien, faire un film en se mettant complètement à la place du Français alors que dans son scénario, il ne donne aucunement la parole aux Marocains ? Au nom de qui ? Le seul combattant qu’Albert retrouve à travers les photos glanées ici et là, qu’il avait lui-même prises et cachées, est muet dans un asile, les années de plomb ayant eu raison de lui après les Français. Cet Albert est pathétique. Son personnage ne peut être que surjoué car il est vide : il n’est que compassionnel, torturé par une mémoire qui l’obsède, incapable de se livrer et d’échanger sauf en une nuit de beuverie. Et l’on en arrive au paradoxe que le cinéaste marocain Lakhmari fait demander pardon de n’être pas intervenu à un Français alors même que les Français ne le font pas eux-mêmes. Doux espoir ? Bien sûr, il serait temps que les anciens colons se regardent en face et reviennent sur ces pans peu glorieux de leur Histoire autrement que par des dédouanements législatifs (comme la loi de février 2005 finalement abrogée préconisant aux enseignants d’insister sur le « rôle positif » de la colonisation), mais c’est à eux de le faire avec la nécessaire complexité qui en ferait autre chose qu’une simple contrition : bien souvent, ces pardons ne dérangent personne en enfouissant dans le passé des plaies alors même qu’elles sont entretenues par les préjugés qui perdurent et devraient être affrontés et déconstruits.
Même problème pour la reconstitution historique par tranches que permettent les photos peu à peu retrouvées. Enfermées dans le passé, elles ne sont plus que les images des horreurs que commettent toutes les armées du monde quand elles sont lâchées en commandos isolés, frustrés et donc vengeurs, surtout quand elles sont occupantes. Leur dénonciation n’a pas grand sens si elle n’est pas replacée dans le contexte historique ou bien si elles ne mettent pas en exergue à quel point ceux qui exercent la violence s’autodétruisent. C’est toute la différence avec Flandres de Bruno Dumont, présenté à Cannes en 2006, qui livre lui aussi des images de violence armée et de mépris : en les situant dans un espace que l’on ne peut préciser mais en les reliant au contexte d’origine des soldats, il universalise leur portée.
Qu’il s’agisse des Français ou des Marocains, le problème du passé, c’est de l’envisager comme mémoire, c’est-à-dire ses traces dans le présent : pourquoi il marque encore les hommes et qu’a-t-il généré dans la société, quels sont les non-dits et leur signification aujourd’hui, comment on le retravaille, comment on peut faire le deuil de ce qu’on a subi, quand on était victime mais aussi quand on était bourreau, puisqu’exercer la violence conduit à se renier soi-même.
Sur tout cela aussi, ce film est silencieux. La piètre contrition du soldat photographe Albert ne saurait remplir ce vide.

///Article N° : 4452

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