La voix de Samira Negrouche, jazz aux syncopes bien tempérées

Phase critique 21

Lire hors-ligne :

[…] le poète est une ombre craintive sur un fauteuil déchu face au lampadaire éteint d’une mosquée endormie et rêve au jour qui se lèvera sans lui.
Samira Negrouche

Faut-il raconter un recueil de poèmes ? Si celui-ci s’y prête, pourquoi pas ? La vélocité des aveux de la poète algérienne – où ses perceptions se mélangent aux notations autobiographiques – décourage toute tentative d’interprétation péremptoire (1). Cette limitation est heureuse. Elle ouvre au lecteur la possibilité de goûter l’essentiel, ce qui revient à contempler, autant que faire se peut, la beauté des formules. Nous lisons par exemple : « cet homme léopard / sur le départ de course et [qui] s’en va caresser / l’horizon (2) ». Voilà, le paysage est planté, le cap, fixé. Le Beau est la quête de toute poésie vraie. Notons déjà une première et discrète allusion à Senghor, le grand poète sénégalais – le « lion » Léopold, qui se dit aussi « léopard » -, tout détail que nous retrouverons quelques pages plus loin. Samira Negrouche n’est certainement pas la première écrivaine du Maghreb à montrer son accointance avec l’Afrique noire. Je pense au Tunisien Tahar Bekri, je pense à Kateb Yacine, je pense aux poètes marocains… Mais revenons aux considérations relatives au père. La stance qui suit mériterait d’être citée intégralement :

c’est une âme
errante
à la recherche de la mémoire
solitaire et oublieuse
qui croit se laver
sous les pluies d’orages
et de sang

L’écriture de Samira Negrouche me bouleverse pour la sorte de lévitation qui œuvre en son cœur, recroisant le sens sur le son pour atteindre à une forme de musicalité où l’enjambement opère sans court-circuit en vue d’amoindrir les effets de la syncope, c’est-à-dire un phrasé ni trop heurté ni trop virtuose. Ainsi se caractérisent les scansions de « Mémoire de père », la première partie de ce livre (qui en compte huit) intitulé avec raison Le jazz des oliviers. Du père, justement, nous n’y contemplons que les « traces » : elles sont, pour les connaisseurs, des « marqueurs universels », tant il est vrai que le jazz est aussi une musique de traces (africaines et européennes). Ce rappel est des plus judicieux. Nos pères, en effet, sont des traces dans la mesure où nous les avons compris sur le tard, et par l’épreuve de l’absence, laquelle est peu ou prou à l’origine de notre destin de poète.
En abordant la deuxième partie, le chant change à peine d’orientation avec cette remarquable tête de chapitre intitulée « Seul le poteau électrique », qui est la citation la plus explicite des vers de Senghor, vers d’autant plus poignants qu’ils sont peu connus, la critique les ayant rangés dans les œuvres de jeunesse du poète-président. C’est aussi l’occasion que choisit la poète algérienne pour déplorer la coupure entre l’Afrique noire et le Maghreb : « c’est la légende qui s’inverse contre la mer barbelée », écrit-elle comme une allusion possible aux immigrants africains qui viennent peupler les côtes méditerranéennes en vue de la grande traversée vers l’Europe. Dans cette section du recueil, on rencontre ici et là des formules qui sont autant d’hommages à Senghor, ainsi que la volonté de leur auteur d’assumer clairement une influence. Les pages que nous livre Samira Negrouche sont pétries d’espoir, de déchirement (et la peinture de la nuit, celle du désert d’où montent les Sub-sahariens). La Berbère aux yeux bleus conclut en réclamant contre toute attente sa part de négritude. Le jazz des oliviers atteint là l’un de ses sommets les plus bouleversants :

Je suis seule dans la négritude de mes poches et le vert trop vert de mon passeport, la désertification est désormais atteinte et la banlieue est un vacarme de dunes. Qui peut arrêter le flux humain ? Il s’agit de congés d’aération, il s’agit de fuites d’aération, l’état d’africanisation est désormais dans leurs villes.

Samira Negrouche ne se contente pas des notations impressionnistes. La citation vaut engagement politique et politique de la ville – ce rien dont la présence en nous nous rend profondément humains. De plus, elle n’hésite pas à porter le fer dans la plaie en décrivant à sa façon – Samira Negrouche est médecin – ces horribles mutilations de femmes qu’est l’excision. Quand elle est à Dakar, c’est à l’île de Gorée qu’elle court, visitant la maison des esclaves pour frotter une fois de plus contre les traces de l’Histoire ses émotions. Écoutons encore :

Je suis au sud de la vie avec ma mémoire d’esclave rouge de ce sang imbibé de nos craintes, il n’est point de nation qui me réclame. La nuit viendra me prendre lorsque ces rivages ensoleillés de passions futiles

Il est des points de suspension qui masquent des sanglots. Ainsi le jazz se rappelle une fois de plus à nous, asile de la syncope. Nous le goûtons suprêmement, « café sans sucre » de nos existences douces-amères : il nous accompagne « jusqu’au bout […], jusqu’au vingt-troisième siècle ». Telle est la formule par laquelle la poète nous dévoile le mystère du titre de son recueil, le mystère d’une vie sans mystère – en somme, le prix qu’elle paye pour accoucher du poème :

Elle m’a servi une eau douteuse dans un bol couleur de terre elle dit j’ai écrit un roman mais la disquette ne marche plus elle dit regarde mon champ d’oliviers j’ai toujours rêvé d’avoir un verger je descends les trois marches je regarde au loin quelques mauvaises herbes incendiées par le soleil un citronnier bétonné comme un pilier aveugle je dis il est beau ton champ d’oliviers change de marque de disquettes.

Ce livre tient la promesse de son titre. Le jazz est la joie, sinon le bonheur auquel un homme une femme puissent légitimement prétendre. Ce faisant il transforme le malheur : il le bat, le rebat jusqu’à ce qu’en jaillisse l’enchantement. Le jazz n’est pas une musique, c’est une sorcellerie. À l’image des rencontres de hasard telle que celle que nous relate la poète :
Rue Didouche Mourad minuit trente-cinq les deux hommes avancent ils disent on va marcher jusqu’au bout jusqu’à devenir petits jusqu’au vingt troisième siècle je dis les poètes sont des fous et heureusement que ces deux-là existent nous irons disent-ils à dos de chameau jusque dans le désert en attendant je dois traduire donner corps à des visages qui me sont empruntés.
Il n’y a ni hasard ni musique du hasard ni improvisation de quelque nature que ce soit. Il y a le poème, tout simplement – le poème qui vous travaille au corps aussi longtemps qu’il n’aura pas accouché de lui-même.
Ce livre de la négritude qui nous rappelle que les oliviers sont aussi du paysage de l’Afrique noire, ce livre aérien, mobile avec amour (mobile dans sa chair ses os ses mots son chant) est en fait l’art poétique le plus fort, le plus beau qu’on ait écrit depuis Apollinaire en passant par Max Jacob et Paul Valéry. Sa relecture vous comble de tendresse de détresse d’allégresse. Il enseigne l’urgence de vivre. Il enseigne surtout qu’il faut choisir, même si la vie, elle, ne choisit jamais. D’où le constat (on se tromperait en le qualifiant d’amer) : « … le sentiment que le monde est immense […] et je me dis qu’Alger est une sacrée putain ». Le poète non-occidental incarne désormais l’albatros de Baudelaire. Au fond, ce recueil est politique – au sens fort du terme -, mais il décrit, à dire vrai, la liberté qui devrait accompagner la condition humaine, cette condition que la poète chante ici avec des vers d’amour, des odes au midi et grâce au concours de René Char, de Yannis Ritsos et sa compatriote Angélique Ionatos. Avec la Méditerranée, en somme, la douceur de la vie méditerranéenne. Samira Negrouche connaît mieux que personne la portée de la vérité que voilà : « la rive est orpheline« .
D’un mot, disons que le jazz est une musique océanique, fait de flux et de reflux – oui, son divin ressassement est la seule chose digne de notre quête. À présent n’invoquons ni les oliviers, ni les ciels au-dessus du port d’Alger, ni quelque musique de ce soit. Accueillons seulement la Méditerranée. Avec Le jazz des oliviers, il y aura désormais un avant et après du jazz, je veux parler de l’écriture poétique entre l’Afrique noire et le Maghreb. Tel est le destin de ce livre écrit par le corps d’une femme dont la langue façonne une vérité demeurée jusque-là inédite :

Après la mer /
mon huile qui prend la mesure
et ralentit son déversoir
qui prend le souffle de son pouls
olive après olive
et qui pense que toute rencontre
a déjà changé une vie
a déjà donné la vie
a déjà conquis le compteur
à zéro
tout est à venir
à partir et revenir
dans le flux retrouvé de la mer

1. La difficulté n’est cependant pas insupportable. Samira Negrouche s’est confiée sur les liens avec son père dans un récit intitulé Mon père, ce passé présent, in Mon père, textes inédits recueillis par Leïla Sebbar, Montpellier, éditions Chèvre-feuille étoilée, 2007.
2. Samira Negrouche a publié l’année dernière un recueil de poèmes collectif dont le titre lui fut soufflé par Yvon Le Men, Lignes d’horizons, Blida, éditions du Tell, 2010.
Samira Negrouche, Le jazz des oliviers, poèmes enluminés par les gravures et dessins d’Yves Olry, Blida (Algérie), les Éditions du Tell, 2010, 123 pages, pas d’indication de prix.///Article N° : 10055

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Les images de l'article
Dessins d'Yves Olry qui enluminent Le jazz des oliviers
Le jazz des oliviers
Samira Negrouche




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