Label Bleu, couleur Indigo

Entretien de Soeuf Elbadawi avec Christian Mousset

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Fondé en 1990, le Label Bleu se distingue aujourd’hui par la diversité de ses artistes. Autant d’approches musicales que de pays ou d’artistes concernés. Un véritable vivier des musiques du monde, appréciés de par le monde. Rencontre avec Christian Mousset, son directeur de collection.

Le label français, qui compte célébrer ses dix années d’existence en grande pompe au mois de juin, incarne d’abord une longue histoire d’amour entre un homme (Christian Mousset), une ville (Angoulême) et son festival (des Musiques Métisses). « C’est vrai que, sans être exactement le reflet de ce que je fais au festival, il y a quand même beaucoup de similitudes, notamment dans l’idée que « c’est bien de faire un disque, c’est bien de faire venir un artiste. Mais il faut aussi l’accompagner, il faut aussi l’aider à développer une carrière, il faut aussi l’aider à rentrer dans le circuit international ». Donc il y a une espèce de synergie entre le label et le festival, qui démontre une certaine fidélité à des régions musicales et à des artistes qu’on aime bien ». Ainsi, dès sa naissance, la collection « Indigo » de label Bleu s’accroche à cette profession de foi. Le Super Rail Band de Bamako est la première formation à bénéficier de cette double casquette. Programmé à Angoulême, il arrive curieusement les mains vides : il n’avait rien enregistré depuis 12 ans. Qu’à cela ne tienne, le label signe avec sa première production.
L’aventure correspond également à un choix du cœur en matière d’artistes. A des passions personnelles au départ. « Je fonctionne au coup de cœur. J’ai la chance de voyager beaucoup en Afrique pour des raisons professionnelles. Il n’y a pas un jour où l’on n’entend pas quelque chose qui interpelle. En plus, ce sont des musiques tellement diverses, tellement variées. » C’est une vieille histoire en réalité. Christian Mousset est fasciné depuis sa prime jeunesse par les musiques noires. Ceci explique cela : « Quand j’ai commencé à développer le festival, c’est vrai que ce qui m’a le plus intéressé, c’est à la fois ces musiques de la diaspora et l’émergence de nouvelles musiques sur le continent africain et dans les pays… disons… caraïbes. Bon le Brésil, c’était déjà très connu. Mais les musiques qui émergent du continent africain, au début des années 80, dans l’exil notamment, représentent un terrain encore en friche, un domaine qui n’était pas tellement suivi ». On connaissait Fela, King Sunny Ade, Salif Keïta, Touré Kunda. Mais il s’agissait de tendances presque marginales sur la scène internationale. C’est ainsi que le festival d’Angoulême s’est engouffré dans la brèche, bien avant la naissance du label.
Urbaines ou traditionnelles, les musiques ainsi choisies viendront toutes nourrir le label, sans qu’il y ait besoin d’ériger des barrières artificielles entre les deux tendances. D’ailleurs, « on s’aperçoit assez vite que les musiques urbaines les plus intéressantes, celles qui ont le plus de cachet, sont celles qui ne sont pas coupées de leurs racines, qui sont quand mêmes ancrées dans une tradition. Sinon, à ce moment-là, il n’y aurait plus que des espèces de magma uniforme ». Patrimoine remis au goût du jour ou encore musiques urbaines en pleine mutation, le label privilégie la création. « Des artistes qui créent des choses originales, qui n’essayent pas d’entrer dans un format disons « variétés », de musique de consommation immédiate et courante« . Indigo/Label Bleu a permis aussi de découvrir des pans entiers de musiques très peu connues jusque-là. Des artistes malgaches tels que D’Gay ou Gizavo ont émergé grâce à lui. Il amène aussi à redécouvrir des artistes oubliés par la seule force du destin : Anne-Marie N’zié au Cameroun, Wendo Kolosoy au Congo. Il lance enfin de jeunes talents, qui représentent la relève, l’avenir, le futur. Rokia Traoré au Mali, Aséré à Cuba. Il y a par ailleurs une histoire d’amour entre les artistes et leur maison de disque, qui tente autant que possible d’accompagner leur carrière à tous les niveaux. « C’est vrai que je m’imagine mal prendre un artiste, lui faire faire un disque et lui dire « bon, au revoir, à l’année prochaine ! »
Un travail qui n’est pas toujours évident. Indigo n’a pas les moyens d’une major. Mais ce qui pourrait occasionner des frustrations chez d’autres producteurs, ravit Christian Mousset. « Il y a une chose qui quand même est extraordinaire dans un label comme celui-là, c’est qu’on a une liberté totale de production. Cela permet par exemple de donner la chance aussi à des producteurs, au sens où je l’entends, qui aient envie de défendre quelque chose, une couleur, une éthique. Cela permet de pouvoir les mettre en relation avec des artistes. De jeunes producteurs, souvent, mais qui respectent l’artiste et qui connaissent sa musique » Brice Wassy a produit le disque d’Anne-Marie Nzié. Tao Ravao s’est occupé de celui de D’Gary. Kamel Zekri va bientôt s’occuper d’une chanteuse de Béchar en Algérie. Fred Galliano, qui effectue déjà un travail prometteur avec les artistes du label Cobalt, va aussi s’occuper du prochain Super Rail Band de Bamako chez Label Bleu. « Et je suis totalement libre. Je ne suis pas obligé d’aller chercher Brian Eno ou Peter Gabriel. C’est un avantage et en même temps… on n’a pas la force de frappe d’une multinationale », insiste Mousset. Ce qui n’empêche pas le label de voir grand. De produire sur place dans les pays de ses artistes (collaboration avec le Studio JBZ à Abidjan, Studio Mars à Tana). De s’exporter dans le monde (« 45 à 50% du chiffre d’affaires sur l’étranger). Des licences sont signées avec d’autres pays, avec les Etats-Unis notamment. Avec des réseaux indépendants de distribution. En Pologne et dans les pays scandinaves, on demande après Boubacar Traoré.
Mieux, le label s’interroge sur les conditions dans lesquelles évoluent les artistes dans leurs régions d’origine (misère, manque de moyens, piratage). « Ça, c’est bien plus inquiétant. Heureusement, la créativité est toujours là ». Un accord a été trouvé pour permettre à ces derniers d’écouler leur production sur les marchés locaux. C’est le cas de Rokia Traoré à Bamako, de Jaojoby à Madagascar. Une manière de permettre à l’artiste de rester en contact avec son public ‘originel’. « Il y a une espèce de coopération entre le label et l’artiste. On lui laisse les droits sur le continent africain, parce qu’on estime qu’après tout, c’est aussi important pour eux de développer quelque chose dans le pays et dans le continent, dont ils sont originaires ». Un producteur n’est pas qu’un marchand : qui disait cela ? Christian Mousset en tous cas a l’air d’être heureux sur son navire. Sa devise : « Il faut savoir rester modeste, tout en étant opiniâtre, en continuant à défendre avec passion ceux qu’on aime et ceux auxquels on croit ».

///Article N° : 1412

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