Editorial

Manifestes pour l'avenir

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 » Tu te tais comme les mots se sont tus
A quoi peuvent servir mes mots ? « 
Nocky Djedanoum, Nyamirambo !, p.27.

En avril 98, nous avions interrogé les artistes rwandais et burundais sur leur façon de retravailler le génocide par leur art. Leur parole, dans le dossier Les Grands Lacs et après du numéro 7 d’Africultures, était une tentative de compréhension en même temps qu’un émouvant appel à la réconciliation. C’était le temps où la nécessité était de dépasser le discours ethnique pour regagner la fraternité.
Aujourd’hui, les rencontres d’écrivains organisées au Rwanda par Fest’Africa participent d’un nouvel espace, d’un élargissement, d’une réflexion commune, africaine d’abord, universelle ensuite.  » Que puis-je offrir à nos morts pour obtenir un brin de repos ?  » demande aussi Nocky Djedanoum dans Nyamirambo ! Mémoire et deuil se combinent pour aider à digérer la douleur mais aussi pour définir un avenir. Pour l’Afrique, pour l’humanité toute entière. Il n’est ainsi pas neutre que ce dossier se termine par le manifeste de deux écrivains.
Car depuis le génocide de 1994, comme l’écrit encore Nocky, nos  » yeux gonflés d’insomnie implorent le vide  » face au  » marécage de la folie collective « . Ce dossier se propose d’accompagner par quelques pistes d’approfondissement ce travail artistique.
Tous parlent de l’avant et de l’après Rwanda. C’est donc que ce génocide nous ouvre les yeux. Mais ô combien douloureusement, difficilement. Il est révélateur de la bête humaine qui sommeille en chacun de nous et réapparaît sempiternellement à la faveur des crises : il nous redit que la barbarie est une menace permanente et que nous n’aurons jamais fini de lutter contre les racismes, les discriminations, les fascismes, car, disait Brecht,  » le ventre est encore fécond d’où est sorti la bête immonde « . Mais ce dossier reflète aussi la colère car ce génocide nous révèle également combien l’Occident, et la France en particulier, a manipulé et manipule encore l’Afrique, au point d’ouvrir le champ à tant de haine. Le drame pose terriblement crûment à tous la question des responsabilités.
C’est là que s’impose un véritable travail de mémoire qui rende compte de la singularité de ce génocide. On connaît les pièges à éviter : la dramatisation, la victimisation, la radicalité, tout ce qui privilégie l’émotion au détriment de l’Histoire et conduit finalement au contraire du résultat recherché. C’est en magnifiant l’indicible et l’impossible qu’en faisant de la tragédie un accident de l’Histoire, on prépare l’oubli, faisant le lit du négationnisme.
C’est pourquoi nous avons affirmé à plusieurs reprises que nous préférons à la moralité obligée du devoir de mémoire un travail de mémoire restaurant l’Histoire. Mais rendons hommage à l’initiative de Fest’Africa dans ce qu’elle est de réaction solidaire et fraternelle, profondément humaine, nécessaire et respectable. Affirmons aussi qu’on ne pourra jamais parler du génocide avec la froideur scientifique qu’exigerait l’historien. Acceptons l’engagement de chacun et de tous et accueillons ces écrits et ces films pour ce qu’ils sont et qui définit le privilège des artistes : une tentative de plus de nous faire comprendre l’humain pour lui définir un avenir.

///Article N° : 1461

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