L’absence de diversité visible sur les plateaux de théâtre contemporains n’est pas le problème des acteurs

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La saison théâtrale a été marquée par de vives polémiques autour de la « diversité » sur les scènes françaises. Depuis les manifestations liées à l’installation performance de [Brett Bailey]le débat s’est poursuivi avec la table ronde organisée au Théâtre de la Colline pour promouvoir le programme [1er Acte]. Au mois de juillet prochain, Sylvie Chalaye et le laboratoire SefeA organisent l’Université d’été de la Sorbonne Nouvelle en Avignon en partenariat avec le Festival Off et la Chapelle du Verbe Incarné autour des questions d’incarnation au théâtre.

Dans les années 80, la responsabilité de cette absence portait sur le répertoire dramatique français qui, au dire des directeurs d’école, ne présentait pas de personnage noir. Dans les années 90, directeurs de théâtre et metteurs en scène invoquaient le manque de formation des comédiens noirs. Jacques Nichet affirmait avoir dû faire le tour de la planète pour construire sa distribution de la Tragédie du Roi Christophe de Césaire. Dans les années 2000, on a fait de cette question une affaire sociale, estimant que les jeunes issus de la diversité n’étaient pas assez nombreux à entrer dans les écoles, car majoritairement issus des couches modestes, ils n’avaient pas la formation culturelle requise. Voilà qui expliquait le manque d’acteurs noirs réellement formés et fermait le cercle vicieux sur lui-même.
Ce ne sont pas les acteurs noirs qui ont un problème, le vrai problème est le regard que l’on porte sur eux. Comme le montre très bien,  » La mort de Danton « , le film d’Alice Diop, ce n’est ni une question de répertoire, ni une question de formation, ni une question de pauvreté. Ceux qui ont un problème, ce sont les metteurs en scène timorés (voire ignorants…) et les directeurs de théâtre déconnectés de la société contemporaine qui craignent je ne sais quelle réaction des abonnés et qui en croyant ménager  » leur  » public tournent le dos à tout un pan des jeunes générations qui ne se retrouvent pas au théâtre et renoncent à fréquenter les salles. Les écoles de théâtre pourraient bien fournir à tour de bras de bons acteurs noirs et métissés qu’ils ne trouveraient pas davantage de place sur les scènes françaises. Des acteurs afro-descendants, d’origine antillaise, métisse ou d’origine africaine sont nombreux, mais on ne les voit pas, puisqu’ils sont assignés à la marge et que le théâtre subventionné autocentré ne regarde qu’au centre.
La question de l’acteur noir, n’est pas simplement liée à la diversité. Ce n’est pas simplement une question de différence ou d’altérité, une question d’origine africaine ou sociale, une question d’immigration ou de jeunesse des banlieues. L’acteur noir continue d’être perçu en scène comme un Noir par le milieu même du théâtre et les éminents médiateurs autorisés qui  » font  » la scène contemporaine. Beaucoup de metteurs en scène continuent à voir en lui le Noir avant de voir l’acteur. Ils sont atteints de ce que j’appelle  » le syndrome du soldat de Baltimore « (1) C’est qu’il manque encore à de nombreux artistes et directeurs de salle une familiarité avec cette altérité que les jeunes, eux, sur les bancs de l’école, ont depuis longtemps dépassée.
Si l’on veut des plateaux de théâtre représentatifs de la diversité de la société française, il ne faut pas aborder le personnage comme une entité physique et plastique, mais bel et bien comme une projection imaginaire que l’acteur va faire exister sous nos yeux par la force du jeu. Il ne s’agit pas d’incarner, d’entrer dans la peau du personnage, mais bien au contraire d’en faire surgir les contours, de le dessiner, de le révéler, comme le drap révèle le fantôme. Le personnage n’a pas d’autre peau que celle que l’acteur lui tend en scène et cette peau n’a pas d’autre couleur que celle que nous inventons.
Si l’on veut convoquer sur la scène la société dans toute la palette arc-en-ciel qui la constitue et donner aussi à la jeunesse polychrome le goût du théâtre et non pas le sentiment que c’est un amusement bourgeois d’un autre âge qui ne les concerne pas, il faut avant tout penser en terme de vibration contemporaine.
Le regard condescendant qui voit dans l’artiste sa peau avant toute chose, l’enferme dans l’enclos de sa couleur et on se demande bien pourquoi l’acteur noir devrait être cantonné à jouer Koffi Kwahulé, comme l’affirme, dans un entretien pour Télérama, Arnaud Meunier, directeur de la comédie de Saint-Etienne. Parce que Koffi Kwahulé est noir ? Je le croyais chinois. Le théâtre de Kwahulé ne met pas en scène des personnages noirs et il ne met pas davantage en scène des Blancs. Son théâtre convoque l’humanité d’aujourd’hui et les vibrations du monde contemporain. La couleur sur un plateau ne doit pas être une affaire sociologique, mais une question de rythme. Et pour cela il faut une volonté, une détermination une capacité à défendre un parti pris qui dépasse les enjeux réalistes de la chair. La carnation de l’acteur importe peu face à sa capacité à nous faire voyager et à emporter le spectateur dans un autre monde. Curieusement ce sont les jeunes acteurs de toutes couleurs qui lisent les pièces de ces auteurs de la diversité et s’ils jouent Big Shoot ce n’est pas parce que ce sont des personnages noirs, mais parce que ce sont des personnages qui disent les enjeux de notre temps. Kwahulé construit ses personnages en imposant d’abord une voix qui ne sera pas surdéterminée par un nom, un sexe, une couleur, c’est la voix qui se dégage de l’ensemble vibratoire de la pièce qui dessine le personnage et cette voix est un corps musical, une vibration mais pas une carnation. L’expérience noire n’est pas une affaire épithéliale, mais bel et bien une construction du regard de l’autre. Nous avons renoncé aux masques, pourtant ceux-ci servaient précisément à recentrer l’attention du spectateur sur l’écoute et à laisser advenir l’esprit du personnage. Plus le théâtre s’enferme dans l’image et abolit l’écoute et le jeu, plus il s’écarte de ses enjeux ontologiques, voir métaphysiques.

(1) Voir Sylvie Chalaye, Le jeu du Noir…, in Théâtre/Public, n°172, 2004.///Article N° : 13010

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