L’acide cérémonie des Y’a bon awards 2015

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Le Cabaret Sauvage accueillait vendredi 12 juin dernier la 6e édition des Y’a bon awards, une cérémonie satirique qui récompense chaque année, depuis 2009, des personnalités ayant tenu des propos racistes. L’association Les Indivisibles à l’origine de cette initiative souhaite déconstruire par l’humour et l’ironie, les préjugés ethno-raciaux. Reportage.

« Les Y’a bons permettent le temps d’une soirée d’inverser le rapport de domination, les discriminés […] se moquent des gens qui [les]agressent avec leurs propos racistes » explique le réalisateur Tancrède Ramonet présent dans la salle. Selon les organisateurs, près de 600 personnes ont fait le déplacement pour cette édition un peu spéciale, car post-attentats de janvier dernier. Et pour cause, en introduction de la cérémonie est projetée l’intervention de Jeannette Bougrab au Grand Journal de Canal+. L’ancienne secrétaire d’État se présentant comme la dernière compagne du dessinateur Charb, tué dans lors de la fusillade, accuse les Y’a bon awards d’être « coupables » de l’attentat contre Charlie Hebdo. Depuis le 7 janvier, les Indivisibles sont dans le lot des associations, personnalités et médias accusés de promouvoir le communautarisme et de combattre la laïcité. Dans ce climat délétère, et après un an d’absence, la cérémonie s’est donc tout de même tenue et a même fait peau neuve.
L’affable et jovial animateur Raphal Yem est remplacé par le très corrosif Mathieu Longatte, interprète des Bonjour Tristesse(1). Le comédien a déployé toute la virulence, l’irrévérence et la poésie qui font le succès de ses vidéos coup de gueule sur l’actualité et cela pour le grand plaisir du public. La marche impériale de Dark Vador en guise de tapis sonore, Longatte annonce la couleur : « Les médias vous chient à la gueule, vous allez quand même pas mâcher ». Une cellule au sein des Indivisibles s’est occupé pendant un an de collecter les différentes déclarations à caractère raciste dans la presse. Après un travail de sélection et de qualification par catégorie c’est au jury d’élire « le pire du pire ».

Comme chaque année, le jury des Y’a bons awards est composé de personnalités hétéroclites évoluant dans les sphères médiatiques, artistiques et associatives. Bruno Gaccio (l’auteur des Guignols de l’Info) côtoie le sociologue Marwan Mohammed, la chanteuse en vogue Christine and the Queens, la blogueuse Grace Ly et l’ex-actrice porno, aujourd’hui réalisatrice, Ovidie. Mais ce soir-là au Cabaret Sauvage (Paris 19e), toutes les caméras sont dirigées principalement vers un autre membre du jury : le rappeur Médine, accusé de proximité idéologique avec les djihadistes par des intellectuels tels que Vincent Cespedes(2) ou Alain Finkielkraut(3). Son clip Don’t Laïk qui formule une critique virulente d’une certaine vision de la laïcité a été mis en cause. Médine s’est par la suite expliqué dans une tribune(4) et au travers de multiples interviews dans les médias. « J’ai une souffrance commune avec les Indivisibles[…] Nous sommes dans l’action et dans la dénonciation de certains phénomènes racistes alors on est vilipendés salement par ceux qui ont le plus souvent la parole » explique l’artiste venu du Havre.

Avant la remise des prix, Amadou Ka, président des Indivisibles a tenu à faire une minute de silence pour Zyed Benna et Bouna Traoré dans un contexte où le procès des policiers impliqués dans la mort des deux jeunes de Clichy-sous-Bois en 2005 a abouti à une relaxe le mois dernier. Ensuite ce sont trois « businessman » du racisme qui ont été placés hors concours : Alain Soral, Dieudonné et Jean-Marie Le Pen. Selon Amadou Ka, ces personnalités sont suffisamment clouées au pilori par la presse traditionnelle et n’ont pas besoin de récompense. Une condamnation qui a du sens puisque Rokhaya Diallo, une des fondatrices des Y’a bon a été accusée d’avoir « assuré la promo de Dieudonné et Alain Soral » dans son émission « Égaux mais pas trop ». « Il nous fallait clarifier nos positions vis-à-vis de nos militants. Nous ne sommes pas dans cette fausse dissidence qui nous divise, » déclare le nouveau patron des Indivisibles.

Après cette mise au point, la fête peut commencer avec la catégorie « Est-ce qu’on peut encore le dire ? ». C’est Philippe Tesson qui l’emporte avec sa phrase « Ce n’est pas les musulmans qui amènent la merde en France ?! ». L’éditorialiste du Point s’était laissé emporter au micro d’Europe 1 peu après les événements à Charlie Hebdo. « J’ai peut-être été trop moi-même » avait-il reconnu quelques jours plus tard sur France Inter. Le public du Cabaret sauvage s’est ensuite enflammé pour les nommés dans la catégorie « Ils ont bien le droit de fantasmer ». Les aboyeurs de l’ex-UMP Nadine Morano et Christian Estrosi ont été surclassés par le duo d’intellectuels Alain Finkielkraut et Caroline Fourest. Le jury n’ayant pas su les départager, c’est le public qui a tranché à l’applaudimètre, portant au triomphe la journaliste militante. Fourest est incriminée pour avoir parlé de « ces familles qui au nom de leurs convictions religieuses retirent leurs enfants des cours d’histoires quand on enseigne la Shoah ».

Le gouvernement n’a pas été épargné par les Y’a bon puisqu’une catégorie spéciale lui a été attribuée : « La Faute à (la promo) Voltaire ». Michel Sapin a créé la surprise en étant primé. Voilà comment il s’est illustré : lors d’une remise de cartes professionnelles aux nouveaux inspecteurs du travail organisée au ministère, il lâche, à l’un d’entre eux, au nom d’origine maghrébine, que « ça fait un peu racaille ». Invitée à remettre ce prix, Amal Bentounsi fondatrice du collectif Urgence notre police assassine s’est dite déçue que Manuel Valls n’a pas été récompensé. La militante a rappelé que l’ancien ministre de l’Intérieur avait porté plainte contre elle après la diffusion d’un clip dénonçant les violences policières. Le réalisateur Lucien Jean-Baptiste qui l’accompagnait a exprimé sa gêne face aux citations racistes qu’il a pu lire en tant que membre du jury.

Si la déclaration de Sapin est assez primaire, bête et méchante, celle qui a permis à Philippe Val de recevoir un prix dans la catégorie « Le bon pedigree » est d’un tout autre niveau. « Partout où il passe ça devient nul » explique Mathieu Longatte en présentant la citation suivante « Plus encore que les mauvais traitements, cet anticolonialisme reproche à la colonisation d’avoir donné à des Arabes, des Africains, des Indochinois, le goût de la démocratie et de la culture. » La banane dorée, sculptée par le plasticien Alexis Peskine et remise aux lauréats prend ici tout son sens.

Évolution technologique oblige, une catégorie nouvelle a été consacrée aux tweets. Natacha Polony, intervieweuse au Grand journal de Canal+ a remporté le prix du « racisme en 140 caractères » pour avoir posté la photo d’une mendiante en Givenchy avec la mention « Léonarda de retour en France pour la Fashion Week ». La journaliste s’est par ailleurs empressée de dénoncer sur Twitter une vengeance des Indivisibles dont elle avait pointé les « délires contre les dessinateurs de Charlie ». Le débat sur la gravité de tweet mis à part, ce Y’a bon aura servi de prétexte pour mettre la lumière sur les Roms. Saimir Mile, président de la Voix des Roms en a profité pour annoncer que grâce à son association, Manuel Valls sera cité à comparaître pour incitation à la haine raciale le 2 juillet prochain. Enfin, le prix remis par la radio Beur FM a été attribué à Jean-Marie Le Pen qui a estimé à propos de l’explosion démographique dans le monde que « Monseigneur Ebola peut régler ça en 3 mois ».

Pour conclure la soirée, l’ensemble des membres du jury(5) est montés sur scène pour la photo finish. Rokhaya Diallo a pris le micro pour souligner la diversité des votants « On ne verra jamais sur un plateau de télévision en France ce que l’on voit ce soir sur cette scène, ceux qui nous taxent de communautaristes sont en fait, eux, les communautaristes ».

(1) Bonjour tristesse
(2)http://www.huffingtonpost.fr/vincent-cespedes/-islamo-racaille-le-droit-de-hair-charlie-hebdo_b_6434686.html
(3) Video d’Alain Finkielkraut
(4) « Ma chanson don’t laik vilipendée c’est pourtant du pur esprit Charlie »
(5) Le jury de cette année était composé de : Bruno Gaccio, Yassine Belattar, Ovidie, Christine and the Queens, Blanche Gardin, Medine, Gilles Sokoudjou, Chadia Arab, Marwan Mohammed, Julien Salingue, Sarah Carmona, Juliette Fievet, Claudy Siar, Sophie Marie Larrouy, Steve Tran, Grace Ly.
///Article N° : 13036

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