L’Afrique dans la bande dessinée européenne :un continent décor !

Entretien d'Emmanuelle Mahoudeau avec Michel Pierre

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Historien, Michel Pierre est passionné de bande dessinée. Il s’est notamment intéressé aux images de la guerre froide dans la bande dessinée, puis, par intérêt personnel pour l’Afrique, il publie un ouvrage sur l’exposition universelle de 1931 (ed. Complexe). Il allie alors ses connaissances concernant l’imagerie coloniale et la bande dessinée, sa passion d’enfant… Entretien sur l’image de l’Afrique et de ses habitants dans la bande dessinée européenne.

Sur quelle période avez-vous étudié la vision de l’Afrique dans la BD européenne ?
Je l’ai considérée de la naissance de cet art, au moment de Bécassine, jusqu’à Pratt, et des auteurs comme Jano.
Comment évolue cette image au cours du temps ?
Il y a l’époque des débuts du colonialisme, que l’on pourrait qualifier de période « Banania », qui se retrouve dans Bécassine mais aussi les Pieds Nickelés. Ensuite, apparaît un léger infléchissement sur l’image de l’Afrique transformée par la colonisation. La figure de ce type de publication est le missionnaire, comme dans « Tintin au Congo ».
Il y a ainsi le moment de la découverte un peu bon enfant, puis celui du développement colonial qui dure jusqu’à l’immédiate après-guerre. Dans les années 50, cette manière de représenter l’Afrique transformée par la présence coloniale perdure. On trouve des albums aux éditions Fleurus à cette époque sur tout ce que la colonisation a apporté comme progrès. A l’image du missionnaire s’ajoute ainsi celle de l’ingénieur, de l’instituteur… des représentations du savoir. Avec petit à petit une identité africaine qui commence à se faire jour.
Le temps des indépendances va secouer un peu tout cela ?
Il va être une source d’inspiration pour certains scénaristes de bande dessinée mais ils exploiteront surtout les troubles et les dictatures africaines. La BD passe en fait, pour caricaturer, de Banania à Bokassa ! On aborde ensuite une période contemporaine, malheureusement peu présente dans la BD franco-belge. Quand elle existe, elle est extraordinaire. Jano en est le parfait exemple. Dans son travail, il décrit l’Afrique réelle, aussi bien celle des camionnettes bâchées, bien ancrée dans la réalité des villes, et dans la culture. Quelqu’un comme Hugo Pratt, dans certains Corto Maltèse, envisage l’Afrique de l’Est, qu’il représente avec une véritable dignité des personnages, se rapprochant par certains aspects plus d’une tradition à la Kipling.
Où en est-on aujourd’hui ?
De nos jours, la vision est plus réelle, plus juste, elle émane aussi de personnes qui vont en Afrique. Précédemment, que ce soit Hergé ou Forton, aucun n’y avait jamais mis les pieds ! Pratt, mais aussi Fournier (Spirou) y sont allés. Franquin, qui n’a jamais touché le continent africain, présente d’ailleurs dans « La Corne du rhinocéros » un grand nombre de caricatures assez fortes de ce continent.
Peut-on distinguer une vision de l’Afrique et de l’Africain ?
Oui, il y a une Afrique qui commence d’abord par le climat et par les bruits. Ce continent est représenté comme le lieu de la démesure. Généralement la pluie est très présente, les tam-tam, la faune… avec un bestiaire récurrent : crocodiles, éléphants, rhinocéros…
Et puis les hommes interviennent, avec la même sauvagerie que celle intégrée à la nature. Les deux sont intimement liés dans l’imagerie de la BD franco-belge…
Y-a-t-il une vision de l’histoire africaine dans la BD ? Comme dans Les Passagers du vent de François Bourgeon ?
Dans ce cycle, Bourgeon aborde l’histoire de l’esclavage et non proprement l’histoire africaine. Bourgeon est un bon exemple d’un certain regard sur l’Afrique. On y croise la pluie, les marécages, le crocodile… mais – ce n’est pas le propos de Bourgeon – rien sur les grands empires du Mali, sur la route de l’or…
Trouve-t-on des récits sur ces périodes du continent Africain ?
Il y a dans la série de Bourgeon une très bonne connaissance de l’histoire de l’esclavage, mais je ne connais pas de dessinateurs ni de scénaristes de bande dessinée qui aient fait preuve d’une grande connaissance de l’Histoire Africaine… Les albums se situant à des époques plus contemporaines sont plutôt caricaturaux, du style La légion saute sur Kolwezi !
Un peu à la Jimmy Tousseul…
Non, avec lui c’est une vision assez juste de l’Afrique contemporaine. Ce n’est pas la même catégorie, celle dont je vous parle utilise la même violence qui existe dans un certain cinéma européen sur l’Afrique. On y trouve une transposition de personnages comme Amin Dada ou Bokassa, des dictateurs qui n’ont pas de nom, replacés dans des pays vaguement inventés… En fait, l’Afrique, chez la plupart des dessinateurs, n’a pas d’histoire. Ce sont des univers que l’on ne connaît point, et encore moins leur histoire.
Jimmy, c’est fini…
Après des pérégrinations qui n’auront duré que douze albums, Jimmy Tousseul, le héros de Daniel Desorgher et de Stephen Desberg, tire son chapeau dans Au revoir Jimmy. Une retraite anticipée pour ce jeune Belge qui semblait pourtant pouvoir nous tenir en haleine encore un moment. Mais cette série n’a pas vraiment trouvé la faveur du public, qui n’avait peut-être pas sa ration d’Afrique caricaturale dans cette BD sensible et intelligente. La fin de ce dernier album, magnifiquement dessiné et mis en couleurs, laisse néanmoins présager d’une suite éventuelle… Pour équilibrer, le même éditeur (Dupuis) fait paraître le magnifique et bouleversant Déogratias de Jean-Philippe Stassen, qui plonge à cases ouvertes dans les petites histoires, et donc dans l’Histoire, du génocide rwandais.
Y a-t-il eu des artistes européens ayant révolutionné la vision de l’Afrique ?
Pour moi celui qui a tout changé, c’est Jano, avec ses carnets d’Afrique et les histoires de « Kébra ». Même s’il travaille avec des personnages avec des têtes d’animaux, s’ils sont irréels, fantasmatiques… C’est la première fois, par exemple, qu’un auteur utilisait l’expression « Bonne arrivée ». Dans le langage utilisé dans « Kébra » on retrouve un vrai rapport à la réalité du vocabulaire et à la richesse de la langue d’aujourd’hui. C’est pour moi, celui qui est le plus juste. Et encore plus dans ses carnets de voyage, c’est formidable.
Comment définiriez-vous un auteur comme Stassen ? Peut-on dire qu’il fait école ?
C’est la nouvelle génération qui s’attache plus à la réalité. J’ai l’impression qu’à part Stassen, il n’a pas d’autres auteurs se penchant sur ces réalités africaines.
Y-a-t-il eu des périodes dans la bande dessinée où le continent africain était à la mode ?
Pas vraiment. En fait, c’est un passage obligé de certaines séries, comme dans Tintin, Spirou et Fantasio : l’Afrique est un décor, comme l’Asie ou l’Amérique. Elle est à chaque fois présente, même dans des bandes dessinées comme « La Patrouille des castors » ou les « Tanguy-Laverdure ».
L’Afrique est-elle sillonnée par des dessinateurs voyageurs comme Daniel Ceppi ?
Ceppi s’intéresse plus à l’Asie. Les dessinateurs que j’ai pu croiser là-bas sont Fournier, Jano, Ferrandez, P’tit Luc, Wolinski…et puis Hugo Pratt avec qui j’ai travaillé. Je me suis amusé à écrire une biographie de Corto Maltèse comme s’il avait réellement existé et sur ses femmes… Hugo Pratt entretenait avec l’Ethiopie un rapport d’enfance ; il a illustré l’Afrique de l’Est. Il était aussi attiré par le Sahara. Mais c’est vrai qu’il n’y a jamais eu de saga sur l’Afrique Noire comme celle de Ferrandez à propos de l’Algérie. C’est un manque.
Autre point, la bande dessinée a changé. Depuis la fin des hebdomadaires pour enfants, que ce soient Le Journal de Tintin, Spirou, Pif… tout ce qui construisait une vision du monde pour les adolescents a disparu, et est remplacé par les albums ou la télévision. Les univers de transmission d’images ont changé.
Si vous deviez conseiller trois bandes dessinées essentielles aux lecteurs ?
Les Ethiopiques d’Hugo Pratt, plusieurs albums de « Kébra » de Jano, l’ouvrage de Stassen, Deogratias. Pour revenir plus en arrière, La Corne du rhinocéros de Franquin et bien évidemment, Tintin au Congo.
Peut-on citer Tintin au Congo, comme exemple-type de la BD colonialiste ?
Elle est en effet souvent citée comme preuve de colonialisme en bande dessinée, mais c’est plus compliqué que cela. Tintin au Congo a représenté pour beaucoup de jeunes lecteurs une première fascination pour l’Afrique, sans voir ce que l’ouvrage pouvait avoir de douteux. Le petit Africain Coco était beaucoup plus sympathique que Tintin, ce personnage vide qui massacre, qui passe, qui n’a pas vraiment d’identité. C’est toute l’ambiguïté des lectures pour enfants. Elle entraîne parfois une vision caricaturale. En effet, ce n’est pas parce qu’on a lu Tintin au Congo à 7 ans que l’on s’engagera vingt ans plus tard dans l’infanterie coloniale ou dans les paras ! De plus, la lecture de Tintin au Congo que l’on a faite à l’époque de sa sortie est peut-être plus subtile que ce que l’on veut bien en dire. A ce moment-là, baigné dans l’enfance, on peut avoir eu un intérêt pour l’Afrique, et ne pas avoir bien saisi l’aspect un peu « limite » du dessin d’Hergé.
C’est oublier que lors de l’exposition de 1931, un grand nombre d’enfants de l’époque étaient conviés à venir visiter cette grande manifestation organisée pour glorifier l’empire français. Ils vont être fascinés par la production africaine ou asiatique et devenir plus tard des militants anti-coloniaux. Le choc qu’ils auront ressenti n’aura pas été celui des figures récurrentes du colonialisme, mais celle des productions artistiques des pays en question. Ils ne vont pas devenir missionnaires ou méharistes… mais lutteront contre le colonialisme.

///Article N° : 1575

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