L’Afrique et les objets (1)

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Les objets du quotidien occupent une grande place dans le mécanisme social de l’Afrique moderne. Leur importance est, de nos jours, amplifiée par la « marchandisation » et l’uniformisation des produits et des modes de consommation. Lorsque, au début du XXe siècle, les Africains ont vu apparaître les objets occidentaux dans leur univers, ils ne s’imaginaient pas tous les bouleversements qui allaient suivre l’euphorie de la découverte. Cet événement a changé, en profondeur, le cours de la relation « traditionnelle » entre les Africains et les objets.

Avant ce tournant, en Afrique, le processus de production des objets rituels de la parure et des objets du loisir (ludiques et cognitifs) est à la fois homogène et simplifié. Tous les objets sont faits à la main, et tout objet est destiné à un usage précis. Le « statut » (sa valeur d’échange, sa qualité esthétique, son poids symbolique) de chaque objet est lié à l’usage auquel il est destiné. L’objet rituel est souvent unique et stylé, et sa reproduction protégée. L’objet domestique est avant tout fonctionnel alors que les objets du loisir et de la parure sont le lieu où un libre cours de la fantaisie est toléré. Très intégrés au système social global, les objets ont une faible mobilité spatiale et temporelle. Par exemple, lorsqu’une jeune mariée arrive dans la maison de son mari, elle s’installe en organisant son intérieur ; à chaque objet est attribuée une place précise – la même que dans toutes les demeures du groupe social – qui ne changera plus ou si peu (parfois sa fonctionnalité peut être renforcée par son association avec un autre objet). Au fil du temps, chaque objet s’associe aux gestes qui le portent. Marqué par l’usage, chaque objet dessine son espace au fur et à mesure qu’il remplit sa fonction pratique et devient une part importante de la maison et des personnes.
Et les dieux sont tombés sur la tête…
En découvrant les objets occidentaux, les Africains ont d’abord été séduits par leur nouveauté, et très vite ils ont apprécié la possibilité de se servir de quelques-uns d’entre eux pour plusieurs usages. Cette qualité leur semblait inhérente aux objets eux-mêmes. La technique du dénouement de la fonction des objets et le plaisir de leur multifonctionnalité ont été expérimentés sur les objets du « Blanc ». Il semble que la liberté qu’on ne s’autorisait pas avec les objets locaux (la fabrication des objets est soumise à des règles sociales respectées par tous) a été prise sans état d’âme avec ces objets « étrangers », libérant par la même occasion en eux une multifonctionnalité. Progressivement, ces objets sans statut reconnu ont pris place à côté des objets locaux. Remplissant de mieux en mieux des fonctions assignées, ils ont été adoptés par les utilisateurs et ont fini par « s’intégrer » au quotidien des objets domestiques.
La présence de plus en plus importante d’objets produits en série par l’industrie occidentale et la répression des pratiques culturelles locales par le système colonial concourent à une régression des usages de certains objets traditionnels. Si les objets rituels et les pratiques religieuses résistent, souvent dans la clandestinité, les objets domestiques (le mobilier et les ustensiles traditionnels) et le système local qui les produit (les artisans) sont peu demandés dans les centres urbains. Dans le même temps les objets « importés » découvrent leurs qualités modernes et pratiques (fonctionnalité, mobilité, diversité). L’entente entre les Africains et les objets occidentaux est restée parfaite même pendant les moments de la contestation les plus virulents de la civilisation occidentale… Jamais, personne n’a songé à rendre aux dieux leurs objets.
Au moment des indépendances, à l’idéologie coloniale de « l’occidentalisation », portée à s’approprier toute civilisation différente…(2), les Africains ont réagi avec l’idéologie de « la rupture totale avec le monde occidental » (3). Et dès lors, un retour aux valeurs traditionnelles africaines s’impose. Toutefois, la force avec lequel ce retour est envisagé intellectuellement est confrontée à celle de l’avancée de la modernité. Cette dernière impose, même, le rythme du retour.
Les structures sociales (les rapports et modes de production) et les mécanismes traditionnels (d’échanges) ne sortent pas indemnes de la clandestinité imposée par le pouvoir colonial. Certaines pratiques ont été retrouvées avec nostalgie, mais vidées de leurs sept sens. Tout le système des objets quotidiens est affaibli d’une part en raison de la très longue stagnation de leur production, et d’autre part à cause de l’utilisation, devenue courante, d’objets importés symboles de modernité. L’édification de l’identité culturelle africaine et le discours sur l’authenticité africaine n’empêchent pas la fascination africaine pour les objets occidentaux. En quelques décennies, les produits de l’artisanat traditionnel perdent leurs statuts et leurs usages dans le quotidien des Africains civilisés et se transforment, sous la convoitise du regard occidental, en chef-d’œuvre où repose le savoir-faire de l’Afrique d’antan.
Afrique là-bas et Occident ici
Les raisons de l’engouement occidental pour ce qu’il convient d’appeler l’artisanat africain sont nombreuses et complexes. La majorité des Africains ne se soucient point de les analyser et de les comprendre pour mieux répondre à la demande occidentale d’objets anciens.
Depuis longtemps, ce sont des institutions d’État qui organisent les réseaux et s’efforcent d’exploiter ce filon inespéré. Les musées d’Afrique regorgent d’objets rituels du passé, provenant des fouilles archéologiques très coûteuses ou acquis auprès des populations rurales ou, parfois, restitués par tel musée ou tel collectionneur occidental.
Des États africains ont même parfois pensé et mis en œuvre des dispositifs légaux afin de favoriser la production en série de copies d’objets élus par les musées. Ce faisant, « le savoir ancestral s’est réfugié dans la reproduction de copies vieillies pour l’exportation, au mépris de toute considération pour l’authenticité »(4).
Plus récemment, des entreprises intellectuelles bien intentionnées ont envisagé d’améliorer la qualité de plusieurs types d’objets du quotidien ancien (poteries, calebasses et mobiliers). Mais très vite, il s’est avéré que leur dessein était de les faire correspondre aux goûts esthétiques des occidentaux en espérant mieux les leur vendre.
La monétarisation, sur les marchés occidentaux, de ce qui reste des objets du passé semble être la seule et unique préoccupation de toutes les politiques de revalorisation du patrimoine traditionnel.
En Afrique, au début des années 1960, c’est seulement dans les villes et plus souvent dans les milieux instruits que les objets importés d’Occident trouvaient leur place. Aujourd’hui, plus fonctionnelle mais aussi symbolique de modernité et de puissance, « les choses » qui viennent de là-bas ou qui passent pour en venir sont devenues l’objet de convoitise de toutes les couches de la société. Depuis, des industries du toc et du kitsch n’ont cessé d’inonder le continent africain de produits spécialement faits pour la modernité de l’Afrique. La confusion est telle qu’il n’existe plus de contrées si reculées ou de milieux assez pauvres où les ustensiles en plastique, les meubles en formica ou en cuir synthétique et toutes les sortes de bibelots ne font pas recette.
La place des objets africains en Occident est toujours sujette à débat. Celui de savoir où les classer : artisanat, art primitif ou artisanat d’art ou encore art tout court. En Afrique, l’industrie occidentale gagne du terrain et annexe des marchés. Les conséquences économiques d’un système d’échange aussi inégal en ce millénaire mondialisant doivent être prises au sérieux, au même titre que le problème de la dette du tiers-monde. Certes, l’Afrique se modernise. Mais à quel prix ?
De la « modernité » de l’Afrique à la modernisation de l’Afrique
La mise à l’index de tout le système de production traditionnel pendant plus d’un demi-siècle peut, en partie, expliquer la faible amélioration de la qualité des objets usuels traditionnels. L’autre partie est plus difficile à expliquer. Au lendemain des indépendances, « le retour aux sources » s’imposait non pas pour rêver « notre passé et nos traditions en les couronnant de tous les lauriers de la beauté, de la bonté, de la vérité et de la cohérence… » (5), mais pour examiner ce passé, pour l’explorer, pour repérer les fragments de valeurs les plus créatrices et les jauger dans le contexte des changements irréversibles qui sont intervenus, de les confronter au rythme et à l’ambiance de la vie quotidienne nouvelle. Selon Berthes « être moderne », c’est savoir ce qui n’est plus possible ». Après les indépendances, la modernisation de l’Afrique passait par la modernisation de la création des objets de la vie quotidienne. Il était impérieux d’analyser les limites des objets traditionnels, de remettre en cause leurs statuts et fonctions passés et de rechercher des nouveaux possibles. Il aurait fallu, avec courage, briser les liens caducs entre les hommes et leurs œuvres, dépasser les tensions et les éclatements inévitables pour reconstruire une modernité faite d’emprunt à la fois au passé et à la culture occidentale, si présente malgré « l’affirmation de nous-mêmes dans un antagonisme toujours virulent avec le monde occidental »(6).
L’idéalisation des valeurs traditionnelles, le respect des modèles établis et la complaisance vis-à-vis des conduites et des hiérarchies passées ont compromis tout mouvement actif et toute critique véritablement intellectuelle.
L’Afrique d’aujourd’hui ne peut se prévaloir d’aucune satisfaction. Elle n’a pas pu refuser l’Occident et elle ne s’est pas retrouvée en elle-même. Alors qu’elle pouvait se moderniser sans s’occidentaliser, elle se grise d’une prétendue ingéniosité déposée dans son passé lointain ou découverte, plus récemment dans « l’artisanat d’art » exclusivement productrice de « curiosités » pour touristes. Les artisans de la modernisation de l’Afrique seront ceux qui produiront pour la faim et la soif de modernité des Africains de maintenant et de plus tard. Avons-nous raison de voir dans l’artisanat de la « récupération », né du système D (comme « débrouille ») de la pauvreté africaine, le signe avant-gardiste d’une possible modernisation de la production artisanale africaine ?

1. Ce texte est issu du catalogue de l’exposition internationale itinérante « Design Made in Africa » dont nous présenterons un bilan dans le prochain numéro d’Africultures, à l’occasion du deuxième anniversaire de son lancement. Pour plus d’information sur « Design Made In Africa », voir la brève présentation qui suit.
2. G. Balandier, Civilisations et puissance, Éditions de l’Aube, 2004.
3. Kâ Mana, L’Afrique va t-elle mourir ?, Karthala, 1993.
4. R. Louvel, L’Afrique Noire et la différence culturelle, L’Harmattan, 1996.
5. Kâ Mana, idem.
6. Kâ Mana, idem.
A. Chab Touré est professeur d’Esthétique et directeur de la galerie Chab à Bamako///Article N° : 4639

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Un commentaire

  1. L’Afsirue Est Coninant Riche En Tradition, Certaines cultures encore plus riches que ceux déjà connu demeurent inconnues alors qu’elles pouraient faciner plus d’une personne, générer d’enorme recettes et des capitaux pour le développement du continant à l’image du coeur, vs vouliez peut etre voir une calebasse qui ne se casse pas à coup de pierre, fait un tourisme chez le batembo de rdc, vs vivrez cette réalité mystère

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