L’Afrique face à l’Europe : les dépendances culturelles

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Quand on parle de la dépendance de l’Afrique vis-à-vis de l’Europe on pense généralement aux domaines politique (satellisation et mise sous tutelle des Etats par les anciennes puissances coloniales) et diplomatique (alignement de l’Afrique sur l’Europe dans bien des domaines), économique (diktat de l’Europe sur les plans d’ajustement structurel), financier (poids de l’endettement et de l’aide au sous-développement), technologique (Afrique comme réservoir de matières premières), commercial (échange inégal et inéquitable). On pourrait ajouter la dépendance alimentaire et sanitaire.
Or la plus profonde des dépendances de l’Afrique vis-à-vis de l’Europe est, selon moi, d’ordre culturel : elle concerne les domaines vitaux de l’école, des langues, de la production du livre (scolaire et littéraire), des arts, des religions, des médias (écrits et audio-visuels), de la recherche scientifique. La vraie indépendance de l’Afrique, donc la possibilité de son développement réel dans tous les domaines, est impensable sans son émancipation culturelle.

1. Le continent le plus dépendant
L’Afrique aujourd’hui c’est le continent le moins développé du monde. C’est « le maillon faible », victime non pas de sa pauvreté mais de la convoitise que suscitent ses innombrables richesses naturelles. Elle occupe les derniers rangs dans pratiquement tous les domaines : technologique, économique, commercial, éducatif. Paradoxalement c’est en Afrique que se rencontrent les plus grands écarts au monde entre les riches et les pauvres, avec l’absence remarquable d’une authentique classe moyenne.
L’Afrique est le continent le plus fragilisé par la domination des puissances étrangères mais aussi par l’incurie et le cynisme de ses propres dirigeants, la persistance des fléaux naturels, des luttes meurtrières pour le pouvoir et des guerres intestines trop vite qualifiées d’ethniques ou tribales. L’Afrique a du mal à déployer à l’intérieur de son territoire les ingénieurs, agronomes, médecins et enseignants formés dans ses universités ou à l’étranger et à retenir sur place ses cadres les plus compétents. Aujourd’hui un intellectuel africain sur deux vit et travaille hors du continent, essentiellement dans les pays de l’hémisphère nord. Ce phénomène d’exode des cerveaux est indéniablement dommageable à l’Afrique. Les cadres qui sont restés sur place vivent dans des conditions peu favorables à l’activité de l’esprit : quand ils ne sont pas inquiétés pour leurs idées et opinions, ils sont fréquemment débauchés de l’administration, de l’enseignement et de la recherche pour être embauchés dans la politique, seul secteur qui nourrit et fait vivre son homme. Une allégeance qui, aux yeux des populations, fait passer les intellectuels pour des corrompus et des complices des pouvoirs qui les oppriment.
Le continent le plus pauvre de la planète, ou plutôt le plus appauvri, est aussi celui qui subit le plus sévèrement les méfaits de la mal-gouvernance, de la gabegie et de la prédation érigées en système de gouvernement. L’absence de démocratie, la restriction drastique des libertés et des modes d’expression, les violences régaliennes et la mauvaise gestion de l’intelligence constituent une grave entrave au développement du continent. La jeunesse africaine aujourd’hui est déboussolée, tiraillée entre une tradition déclinante qui ne peut pas lui offrir toutes les chances auxquelles elle pourrait légitimement aspirer et une modernité attrayante mais qui comporte bien des risques et des frustrations. Cela engendre chez elle de graves traumatismes qui l’empêchent d’être imaginative et inventive.
L’Afrique c’est le continent le plus dépendant de l’extérieur, le plus endetté, donc le plus assisté dans tous les domaines. Dans le cadre du Plan pour l’Afrique adopté en 2005 au Sommet de Gleneagles (Canada) par le G8 l’Afrique devait bénéficier d’une aide accrue avant 2010 qui, même jointe à une croissance annuelle durablement installée autour de 5 % depuis quelques années, reste insuffisante pour faire décoller le continent, tant que ne s’amorcent pas, dans le même temps, la cessation des hostilités qui ravagent de nombreuses régions et la reconstruction sérieuse des Etats, dans leurs territoires comme dans l’esprit des populations qui les habitent.
Certes tout n’est pas sombre sur le « continent noir », ce qui permet de tempérer l’affreux pessimisme ambiant concernant l’Afrique et son avenir. Il demeure que ce qui marche le mieux relève du secteur informel (petit commerce, téléphone mobile, internet, etc.) plus que du domaine de l’Etat (construction des routes, des ponts, des hôpitaux, des écoles), du secteur tertiaire (celui de la consommation) plus que du secteur industriel (celui de la production). Dans le domaine de la culture la situation n’est pas différente : ce qui prospère ce sont les productions tournées vers des consommateurs étrangers, qu’il s’agisse de la littérature, de la musique, de la peinture ou de la sculpture. Les petits métiers de l’artisanat urbains qui fournissent toutes sortes d’objets qui accrochent irrésistiblement le regard de l’Européen de passage, les fameux « arts d’aéroport » fabriqués en série pour les touristes friands de sensations exotiques mais pressés, sont particulièrement florissants alors que la littérature en langues africaines, la chanson populaire, les arts traditionnels sont à l’abandon. Il n’y a pas d’industries culturelles en Afrique. On peut légitimement s’interroger sur les raisons de cet état de fait, cinquante ans après les indépendances.
2. Les causes du naufrage
On a expliqué le retard de l’Afrique par toutes sortes de causes. Il y a d’abord la thèse paresseuse de la « malchance ». Une sorte de fatalité accablerait le « continent noir », devenu le « cœur des ténèbres », depuis la fameuse légende de Cham, le fils de Noé, maudit, dit-on, pour avoir vu la nudité (la nullité ?) de son père. A cette légende, d’origine biblique, se rattachent toutes sortes d’idéologies, cautionnées par un discours pseudo-scientifique, tendant à établir, dans tous les domaines, par des arguments plus ou moins fallacieux, une hiérarchisation de nature à inférioriser systématiquement l’homme noir et les cultures africaines : l’homme noir serait au plus bas de l’échelle humaine, les cultures africaines seraient les plus arriérées d’entre toutes les cultures, les mentalités africaines seraient les plus primitives, donc les plus imperméables au progrès et au développement, les langues africaines, dites chamitiques (1), seraient les plus pauvres et les plus inaptes à véhiculer la science et la technologie. A la fin du XIXe siècle la cause était entendue, sans l’ombre du moindre doute : l’arriération de l’Afrique justifiait et légitimait l’occupation coloniale comme mission civilisatrice. Tout cela était écrit, noir sur blanc, par quelques plumes illustres, respectables et respectées. Ecoutons Victor Hugo : « Cette Afrique farouche n’a que deux aspects : peuplée, c’est la barbarie, déserte, c’est la sauvagerie. […] Cet univers qui effrayait les Romains attire les Français. […] Allez, peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes, Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! Croissez, colonisez, multipliez ! » (2)
On a évoqué des causes liées à la géographie, comme la prétendue inaccessibilité des côtes maritimes. La présence dissuasive des déserts arides, des forêts impénétrables habitées par des bêtes féroces, des cours d’eau non navigables, des contrées inhospitalières, et les conditions climatiques intolérables auraient contribué à maintenir le continent africain loin du contact avec le reste du monde. L’Afrique profonde, dont l’histoire est pourtant très ancienne, (3) est restée une terra incognita, pratiquement jusqu’au XVe siècle, une terre non pas inconnaissable mais inconnue, disons ignorée au sens de « tenue pour quantité négligeable » (comme on peut ignorer son voisin de table ou de palier). Il est vrai qu’on n’avait pas encore découvert les mines d’or, de cuivre, de diamant, d’uranium, de cobalt, de coltan. Ni l’ivoire ni le bois d’ébène. Ni le thé ni le café ni le cacao ni la canne à sucre. Ni les gisements de pétrole. Ni les charmes de la négresse. Ni les bienfaits du soleil tropical.
D’autres causes mises en avant relèvent de l’histoire récente : la traite négrière qui a ravi au continent une part importante de sa jeunesse la plus vaillante et l’occupation coloniale qui constitue l’une des pages les plus humiliantes de l’histoire africaine.
Il y a, bien sûr, des causes qui tiennent à la politique : selon le point de vue adopté, l’Afrique serait victime, tout ensemble ou non, de la malveillance des puissances étrangères et de la mal-gouvernance de ses propres dirigeants.
Enfin, s’agissant de l’impressionnant retard économique et technologique pris par les Etats africains et des difficultés du continent à décoller malgré l’aide considérable apportée de l’extérieur, alors que l’Asie et l’Amérique du Sud sont, elles, « bien parties », on a évoqué, surtout ces dernières années, les blocages d’ordre culturel : le poids négatif des traditions désuètes, l’archaïsme des mentalités, l’incapacité (congénitale ?) des Africains à se gérer eux-mêmes et à rentrer dans le mouvement général des peuples vers le mieux-être, le refus même du développement, voire l’inutilité des indépendances.
Pour ma part, j’ai la conviction que la culture d’une communauté ne peut, en aucune manière, être un obstacle à son développement ; qu’elle conditionne la politique et l’économie à tel point qu’il n’y a pas d’indépendance politique ou économique véritable sans émancipation culturelle. Il me semble que l’une des causes majeures du naufrage africain aujourd’hui et du bilan notoirement calamiteux des cinquante premières années d’indépendance réside dans la trop grande dépendance vis-à-vis des modèles culturels hérités de la colonisation. Qu’il s’agisse de l’école, des langues, des littératures, des arts ou des religions, l’Afrique, victime de multiples clichés confortés par le matraquage idéologique d’origine coloniale, cultive un mimétisme aveugle et fait montre d’une étonnante incapacité à promouvoir ses propres valeurs identitaires et à assumer de façon adéquate la conjonction entre les éléments les plus valables de son héritage séculaire et ceux qui proviennent de l’emprunt le plus légitime à d’autres cultures, notamment européennes. C’est là le vrai point faible d’un continent par ailleurs trop assisté et trop endetté qui est considéré aujourd’hui, unanimement, comme un grand corps malade (4).
3. Les dépendances culturelles
Les séquelles de la colonisation et du colonialisme sur l’esprit et la mentalité des Africains sont considérables. (5) Elles sont particulièrement sensibles dans les domaines de l’histoire, de l’anthropologie, de la littérature, de l’éducation et des politiques linguistiques.
L’homme africain dans l’histoire
L’un des combats à mener, encore aujourd’hui, c’est contre le déni de l’histoire des peuples noirs. L’idée selon laquelle « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » ne date pas d’un certain 26 juillet 2007. (6) Elle remonte au siècle des Lumières qui a donné une base théorique et une caution scientifique à l’entreprise coloniale. (7) Elle est affinée au XIXe siècle par des philosophes-ethnologues comme Arthur de Gobineau ou Lucien Lévy-Bruhl. Elle est soutenue par quelques écrivains de renom comme Victor Hugo. Elle est réalisée par les hommes politiques qui dirigent l’Europe à cette époque comme Bismarck, Léopold II,… Jules Ferry (si si !) et quelques autres qui généralisent la colonisation du continent africain, avec le projet « civilisationniste » défini à la conférence de Berlin en 1884-1885.
Le problème ce n’est pas la colonisation qui est un phénomène récurrent dans l’histoire de l’humanité (colonisation de l’Egypte sur le Proche- et le Moyen-Orient, de la Grèce sur le bassin méditerranéen et l’Asie mineure, de Rome sur toute l’Europe occidentale et l’Afrique du Nord, etc.), c’est la trace qu’elle laisse dans la tête et dans le cœur des gens. Le problème c’est le fait que les Africains ont fini par intérioriser l’enseignement colonial et, avec lui, les préjugés, clichés et stéréotypes véhiculés dans les manuels scolaires toujours conçus et produits en Europe, en transmettant à leur descendance l’idée d’une absence totale ou d’une présence passive du continent dans l’histoire générale du monde. Au fond l’Afrique ne serait rentrée dans l’histoire que récemment, c’est-à-dire depuis la colonisation européenne, la période précoloniale étant pratiquement rejetée dans la préhistoire. Ce qui est pure aberration et contre-sens historique. En réalité l’homme africain n’a pas besoin d’entrer dans l’histoire puisqu’il n’en est jamais sorti : depuis la plus haute antiquité il apparaît comme l’élément humain le plus ancien, si l’on en croit les paléontologistes et historiens de l’antiquité qui situent l’un des berceaux de l’humanité précisément en Afrique (8) ainsi que la naissance, vers 3150 avant J.C, en Egypte, du premier véritable Etat au monde.
Berlin 1885 : le carcan linguistique et littéraire
Le partage de l’Afrique entre les puissances capitalistes européennes à Berlin n’était pas seulement économique et politique, il était également culturel : les pays africains, après les indépendances comme pendant la colonisation, se définissent essentiellement par rapport aux langues européennes. L’utilisation exclusive des étiquettes « anglophone », « francophone », « hispanophone » ou « lusophone » pour désigner les entités géopolitiques africaines vient renforcer l’idée selon laquelle l’Afrique ne peut être identifiée et exprimée que par référence à l’Europe et fait oublier qu’il existe aussi de grands espaces structurants sur le continent : arabophone, swahiliphone, hausaphone, fulanophone, wolophone, kongophone, ngalaphone, sangophone, que sais-je encore. Ngugi wa Thiong’o, qui est, sans doute, l’un des plus grands écrivains africains actuels, certainement le plus grand écrivain kenyan écrivant en anglais et en gikuyu, sa langue maternelle, parle de « prison linguistique » (linguistic encirclement) (9) et regrette que les écrivains, qui devraient montrer la voie à suivre, acceptent de se définir exclusivement par rapport aux langues coloniales pour parler de littérature africaine. Ce qui ne manque pas de créer ambiguïtés et confusions.
Et Ngugi wa Thiong’o de s’interroger sérieusement sur ce qu’il faut entendre par « littérature africaine ». Est-ce une littérature écrite par des Africains, quel que soit le sujet abordé et quelle que soit la langue utilisée ? Est-ce une littérature écrite sur l’Afrique, que l’auteur soit africain ou non ? Est-ce une littérature en langue africaine quel que soit le sujet écrivant et quel que soit l’objet d’écriture ? Il considère comme « fataliste », pour des écrivains africains, la logique qui consiste à ne vouloir écrire qu’en langues européennes quand ils peuvent écrire aussi en langues africaines, puisque la plupart d’entre eux sont, comme lui, plurilingues. Selon lui, et je partage entièrement ce point de vue, ce qui définit une littérature ce n’est pas la nationalité de l’auteur, c’est la langue d’écriture. (10) Il n’y a pas de littérature anglaise de langue française, non plus que de littérature française de langue anglaise, allemande, hongroise, chinoise ou africaine. Les textes de Samuel Beckett ou François Cheng écrits directement en français, font partie de la littérature française et non pas irlandaise ou chinoise. C’est d’ailleurs à ce titre qu’ils sont devenus l’un Prix Nobel de littérature, l’autre membre de l’académie française.
Jean-Paul Sartre écrit dans Orphée noir, sa préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de Léopold Sédar Senghor : « pour être Irlandais, il faut aussi penser Irlandais, ce qui veut dire avant tout : penser en Irlandais », donc écrire en irlandais. Sartre constate, au demeurant, que « les annonciateurs de la négritude sont contraints de rédiger en français leur évangile ». Ce faisant ils contribuent à l’élaboration de la littérature en français, donc de la littérature française.
Ngugi wa Thiong’o considère comme justifiée la démarche des auteurs des manuels Pelican de littérature écrite en anglais de faire figurer cette littérature « afro-européenne », en l’occurrence « afro-anglaise », en tant que partie intégrante de la littérature anglaise du XXe siècle, « de la même manière que l’Académie française a eu raison d’honorer Senghor pour sa contribution authentique et talentueuse à la littérature et à la langue françaises ». (11) L’idée d’intégrer les écrivains « anglophones » dans la littérature anglaise est d’ailleurs largement acceptée dans le monde anglo-saxon, alors que l’establisment français rechigne encore à prendre les textes d’auteurs francophones pour de la littérature française. Dans les rayons d’une bibliothèque américaine ou britannique, classés dans l’ordre alphabétique, Wole Soyinka voisine avec William Shakespeare, alors que dans une bibliothèque « francophone », Edouard Glissant, Tahar Ben Jelloun, Ahmadou Kourouma et Jacques Rabemananjara sont à chercher au rayon « étranger », loin d’André Gide, Jean d’Ormesson, Marc Lévy ou Philippe Sollers. Pour Ngugi wa Thiong’o la seule manière de conquérir une authentique émancipation culturelle, linguistique, littéraire et artistique, consiste à briser ce carcan linguistique pour écrire aussi, et peut-être d’abord, dans les langues africaines. Sa conclusion est claire : « Nous, écrivains africains, sommes tenus par notre vocation de faire pour nos langues ce que Spencer, Milton et Shakespeare firent jadis pour l’anglais, ce que Pouchkine et Tolstoï firent pour le russe, ce que tous les écrivains qui ont une place dans la littérature mondiale firent pour leur langue lorsqu’ils relevèrent le défi posé par la création d’une littérature dans leur langue maternelle, processus initiateur qui permet ensuite d’utiliser la langue pour la philosophie, la science, la technologie et tous les autres domaines de la créativité humaine. » (12)
Des arts primitifs aux arts premiers
Sur le plan anthropologique on retrouve la même négation des valeurs culturelles des nations africaines. Celles-ci sont désignées, dans le vocabulaire colonial, par les termes tribus ou ethnies et escortés des pires préjugés racistes. Les peuples deviennent des peuplades, les habitants des indigènes vivant dans la brousse comme des bêtes sauvages, leurs langues sont dites dialectes ou patois, leurs visions du monde sont des mentalités primitives, leurs systèmes de croyance, empreints de superstition et relevant de la religiosité davantage que d’une authentique religion, sont d’indécises théogonies ou cosmogonies étiquetées animisme (où tout, même la chose inerte, aurait une âme) ou panthéisme (où tout, du microbe invisible à l’astre qui brille, serait une divinité à vénérer), leur philosophie (mais aiment-ils la sophia ?) n’est pas une métaphysique ni une morale mais une mythologie, leur médecine est une douteuse pratique pharmacopéique assimilable à la magie et à la sorcellerie, leurs sculptures (masques et statuettes) sont des fétiches tandis que la littérature, tout comme la démocratie et le goût du vrai, du bon et du beau, leur est étrangère. Pour parler de leurs productions artistiques (songer aux sculptures fang, baule, kuba ou yoruba, aux têtes nok, boki, bamun ou ashanti, aux masques pende, cokwe, nupe ou dan-ngere, aux statuettes kongo, mende, senufo ou bamileke), jugées indignes de figurer aux côtés de celles de la Grèce et de la Rome antiques ou même de l’Egypte pharaonique pourtant bien ancrée en terre africaine, ou encore de celles d’un Auguste Rodin, d’un Pablo Picasso ou d’un Alberto Giacometti, on disait naguère, pudiquement, arts primitifs. La pudeur devenant pudibonderie, on dit maintenant arts premiers. Cela fait plus chic à défaut d’être plus scientifique. Mais on ne sort pas de la logique coloniale : c’est le colonisateur qui s’arroge le droit et le pouvoir de nommer le colonisé, fût-il, nominalement ou verbalement, indépendant.
On le voit, la colonisation des mentalités est aussi une colonisation du langage, sur fond de manichéisme black or white, noir ou blanc. Le noir représenterait la face négative de toute réalité, le blanc la face positive. Quand on écrit à la place de quelqu’un, on est son nègre ; effectuer une tâche pénible c’est travailler comme un nègre ; baragouiner une langue étrangère, mettons le français, c’est parler petit-nègre. (13) Le mot noir rentre dans toutes sortes d’expressions à connotation péjorative, triste, funeste ou pessimiste : broyer du noir, porter du noir, avoir des idées noires, travailler au noir, voir tout en noir, avoir un regard noir, etc. ; noircir quelqu’un c’est le dénigrer, se noircir c’est s’accuser de quelque faute ; un noircisseur de papier est un mauvais écrivain. A l’inverse le terme blanc est chargé de connotations mélioratives : laver blanc c’est laver propre, avoir les mains blanches c’est être innocent, blanchir quelqu’un c’est l’innocenter, blanchir de l’argent c’est le rendre « propre », c’est donner une existence légale à des fonds d’origine frauduleuse ; dans la religion chrétienne Dieu est naturellement blanc, comme ses anges, sauf Lucifer (le mal-nommé prince des archanges déchus) et les démons, et pour cause ? Voilà qui fait dire à La Fontaine dans Les animaux malades de la peste : « Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »
Avec la colonisation les règles et les pratiques africaines ancestrales ont subi une sévère déstructuration-restructuration, qu’il s’agisse des institutions religieuses, politiques et sociales ou des systèmes économiques, juridiques et éducatifs. Le langage aussi. Mais je voudrais m’arrêter, un instant, sur la question de l’école qui joue, dans toute nation, un rôle capital dans la formation des citoyens et des élites, pour en souligner quelques lacunes remarquables.
L’école africaine : inadéquation, extraversion, mimétisme
Le principal écueil des systèmes éducatifs actuels, dans leur composante scolaire, peut se résumer en une seule formule, volontairement schématique : l’inadéquation au milieu. Il suffit d’évoquer quelques faits d’évidence. Il y a d’abord l’ignorance, par l’école, de l’enfant africain, de son milieu habituel de vie, de sa langue, de ses besoins, de ses aptitudes préscolaires. Il y a ensuite, au niveau même des politiques éducatives, l’absence d’une définition claire du type d’homme et de citoyen que l’on veut former pour l’Afrique de demain. Il y a enfin, de la part des responsables africains, l’inexistence d’un projet de société clair qui mobilise toutes les énergies disponibles et soit à la hauteur des énormes sacrifices budgétaires consentis par les Etats pour l’école. (14) Cette inadéquation persiste malgré les proclamations discursives des hommes politiques qui affichent, depuis les indépendances, une conscience claire des problèmes à résoudre sans toutefois parvenir à renverser la vapeur. Ceci s’explique par le fait que les réformes proposées, à cadence accélérée et au gré des bâilleurs de fonds, ne touchent pas aux vrais problèmes de société et ne se donnent pas les moyens adéquats pour les résoudre.
Les systèmes éducatifs africains demeurent, dans leur fondement comme dans leur fonctionnement, essentiellement extravertis, éloignés des besoins réels des gens, insouciants des potentialités offertes par le milieu d’existence de ceux qu’ils sont appelés à former. Ils sont un simple décalque des modèles européens, conçus pour des contextes historiques, sociaux et culturels particuliers, ceux des sociétés industrialisées, économiquement bien équipées, fondées sur une vieille tradition d’écriture, relativement peu diversifiées ethniquement, culturellement et linguistiquement. Transposés tels quels dans des contextes où dominent le sous-développement, la pénurie des moyens, l’oralité, la pluralité des ethnies, des cultures et des langues, ils ne peuvent manquer de poser des problèmes spécifiques en rapport avec le choc des modèles culturels différents. Là se trouve probablement la vraie origine du mal africain : le mimétisme aveugle. Il ne s’agit pas de remettre en question le modèle de l’école imaginé par Charlemagne qui s’avère, en bien des points, supérieur à d’autres modèles ; il s’agit de l’adopter de façon clairvoyante et de l’adapter à des environnements spécifiques de façon efficace.
L’enfant africain d’aujourd’hui, comme l’adulte qu’il sera demain, est un produit de mélange, assez mal réussi, de la culture traditionnelle africaine prodiguée par la famille et de la culture occidentale dite moderne assurée par l’école. L’une et l’autre s’ignorent.
Or en entrant à l’école l’enfant africain n’est pas démuni : il arrive avec un bagage culturel, intellectuel et sentimental, des savoirs et des savoir-faire non négligeables, un moyen de communication et d’expression privilégiées, sa langue maternelle, que l’école ne prend guère en compte et ne valorise pas. Selon la fameuse idéologie de la tabula rasa, l’école exige de l’enfant l’abandon pur et simple de toutes ces valeurs d’identité considérées comme des obstacles au changement et au progrès, sans toutefois réussir à bâtir sur le vide ainsi créé une culture importée, véhiculée par une langue étrangère. Cette situation, unique au monde, constitue une vraie exception africaine, car nulle part ailleurs on ne commence l’enseignement destiné aux jeunes enfants dans une langue non familière. Imagine-t-on, un seul instant, que l’enseignement dispensé dans les classes maternelles et primaires françaises le soit en anglais, en chinois ou en hongrois ? Alors que partout dans le monde libre l’apprentissage de toute langue étrangère est fondé sur une maîtrise préalable de la langue familiale ou familière de l’enfant, en Afrique, singulièrement en Afrique « francophone », on en est encore, cinquante ans après les indépendances, à se demander si les langues nationales méritent une place dans le système scolaire.
Politiques linguistiques : le manque d’audace
Même si la politique linguistique ne consiste pas uniquement à choisir une ou des langue(s) officielle(s), ce choix est nécessaire pour affirmer la souveraineté d’un Etat et confirmer la volonté des dirigeants de sauvegarder les valeurs culturelles nationales et de les développer. Or il est frappant de constater qu’en cinquante ans d’indépendance, peu nombreux sont les Etats africains qui ont élevé une ou quelques-unes de leurs langues nationales au rang de langue(s) officielle(s). En dehors des pays du Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie) et du Machrek (Libye et Egypte) qui ont, depuis longtemps, adopté l’arabe comme langue officielle, trois pays semblent avoir joué un rôle pionnier à cet égard : la Tanzanie a proclamé le kiswahili langue officielle dès les premières années de l’indépendance pour remplacer ou concurrencer l’anglais dans toutes les situations officielles (administration, justice, enseignement à tous les niveaux, y compris universitaire), la Guinée-Conakry a fait de même en déclarant « officielles » quelques-unes de ses langues nationales et Madagascar a remplacé le français par le malagasy dès les années 1960 avant de revenir partiellement au français et d’ajouter l’anglais (depuis 2007) comme langues officielles. Autres exemples intéressants : la République Centrafricaine a adopté l’une de ses langues, le sango, comme langue officielle, à côté du français ; le Burundi a proclamé le kirundi langue officielle au même titre que le français ; le Rwanda a accordé le statut de langue officielle à sa langue nationale, le kinyarwanda, en l’associant au français et, depuis quelques années, avec son adhésion au Commonwealth, à l’anglais. L’Afrique du Sud post-apartheid a promu neuf de ses langues comme langues officielles aux côtés de l’anglais et de l’afrikaans.
Les Etats africains qui ont une langue nationale comme langue officielle exclusive sont exceptionnels : il s’agit de l’Ethiopie avec l’amharique, de la Somalie avec le somali, de l’Algérie, de l’Egypte, de la Lybie, du Maroc, du Soudan et de la Tunisie avec l’arabe. Un seul Etat, l’Erythrée, possède deux langues officielles non européennes : l’arabe et le tigrinya. L’expérience de la malgachisation à Madagascar, comme celle de la « guinéanisation » en Guinée sous Sékou Touré, qui semblait promise à servir de modèle aux pays de tradition française, s’est soldée par un échec et par le retour partiel ou total au français.
Des langues africaines en danger de mort
Si les Etats africains n’y prennent garde, l’usage de la majorité de leurs langues, y compris les plus importantes, pourraient, dans cent ans, c’est-à-dire demain, se trouver remplacées par celui des langues dominantes d’origine européenne. Seul un travail sérieux d’aménagement de l’espace linguistique par une claire définition des statuts et des fonctions attribuées aux langues nationales, travail relié à une intense activité d’instrumentalisation de ces mêmes langues, peut sauver celles-ci de la régression, voire de la disparition, et avec elles, les cultures millénaires dont elles sont porteuses.
Une langue qui n’est pas utilisée ni valorisée est une langue qui se meurt. Aujourd’hui la plupart des langues africaines, qui perdent de jour en jour leurs locuteurs, se trouvent en danger de mort. Plusieurs facteurs se conjuguent pour rendre la menace particulièrement grave : la mondialisation des échanges, l’impérialisme des langues internationales dominantes, l’urbanisation à grande échelle, la non-intégration des langues nationales dans l’enseignement et dans la vie publique, l’abandon progressif de la pratique des langues autochtones et la non-transmission de ces langues des parents aux enfants dans les situations d’émigration mais aussi dans les milieux urbains en Afrique même. Il est certain que plusieurs langues africaines disparaîtront avant la fin de ce siècle, faute de locuteurs, sous la double pression des grandes langues véhiculaires régionales et des langues internationales portées par les politiques éducatives menées par les gouvernements, tout en faveur des langues européennes. Même si le taux de mortalité des langues demeure moins important en Afrique qu’en Amérique où les langues autochtones ont été largement supplantées par les langues coloniales, le phénomène est suffisamment inquiétant pour qu’il soit urgent de s’en préoccuper dès à présent.
D’après les études réalisées par les linguistes, dans cent ans près de la moitié des langues parlées dans le monde aujourd’hui auront disparu de la surface de notre planète. Parmi elles un grand nombre de langues africaines. (15) Les langues internationales se développent et prospèrent sur les cendres des langues nationales qu’elles supplantent en les cannibalisant, en les mangeant, en les digérant, en les assimilant, en les faisant disparaître. C’est ce qu’on appelle la glottophagie. Les langues de moindre diffusion sont particulièrement exposées à cette mort programmée dans un avenir plus ou moins rapproché, si toutefois rien n’est fait, de façon volontariste, c’est-à-dire politique, pour les préserver. Les politiques gouvernementales elles-mêmes, en prenant des décisions cyniques ou irresponsables, en posant des actes perfides ou en proposant des lois scélérates, peuvent se rendre responsables de linguicide, une façon plus ou moins violente de « tuer » les langues, même s’il n’y a pas, en même temps, ethnocide ou génocide.
Le processus de régression des langues africaines est, semble-t-il, plus avancé dans les anciennes colonies françaises, portugaises et espagnoles (tradition latine) où l’enseignement se donne exclusivement en langues étrangères que dans les anciennes possessions britanniques et belges qui font une place, même exiguë, aux langues locales dans leur système scolaire. Pour sauver un grand nombre de langues de l’extinction, dans l’intérêt historique et culturel des peuples africains, il faut agir vite. La meilleure façon de le faire c’est d’associer ces langues à l’école, à la vie publique et aux activités porteuses d’avenir.
Le débat sur la question des langues est nécessaire aujourd’hui. Il est, plus que jamais, d’actualité. Pour l’Afrique l’enjeu est de taille : il s’agit d’éviter ce qui est advenu des Amériques où les langues autochtones amérindiennes ont été anéanties, en grande partie, au bénéfice des langues coloniales. Une Afrique latine ou anglo-saxonne sur le modèle des Amériques serait une terrible catastrophe qui signifierait la fin des langues africaines sur leur propre sol. Pour éviter la catastrophe il serait judicieux que chaque Etat proclame au moins une des langues nationales comme langue officielle, éventuellement aux côtés d’une langue d’origine européenne. La simple proclamation ne suffirait pas. La langue nationale officielle choisie devra être réellement associée aux secteurs porteurs de prestige : enseignement, administration publique, vie parlementaire, cours et tribunaux, activités professionnelles. Sans cela, elle sera rejetée par la population qui ne verra aucun intérêt à l’utiliser. Les parents n’enverront pas leurs enfants dans les écoles dispensant l’enseignement en langues africaines si celui-ci ne conduit pas à des diplômes reconnus et à l’emploi. La langue nationale officielle devra faire l’objet d’un intense travail de recherche destiné à son instrumentalisation par la production d’un vocabulaire technique et d’une terminologie scientifique adéquats, par l’élaboration de dictionnaires unilingues et plurilingues, de grammaires pédagogiques et de manuels d’apprentissage. De plus son usage dans les salles de classe, dans les lieux de travail, dans les documents écrits devra être effectif. Sans cela la concurrence avec une langue officielle de dimension mondiale lui sera toujours fatale.
La nécessité de faire entendre la voix de l’Afrique dans le monde par le biais de quelques grandes langues africaines est une autre exigence légitime qui a été posée dès avant les indépendances, notamment aux deux congrès des écrivains et artistes noirs réunis à Paris en 1956 et à Rome en 1959. (16) Des langues comme le kiswahili (parlé dans une dizaine d’Etats de l’Afrique centrale, orientale et australe) ou le hausa (parlé dans une grande partie de l’Afrique de l’Ouest) peuvent légitimement prétendre à jouer le rôle de langues diplomatiques (langues officielles ou langues de travail) au niveau des organisations régionales ou panafricaines, voire au niveau des institutions internationales comme l’ONU ou l’OMC. L’Union Africaine a déjà adopté le kiswahili comme langue officielle aux côtés de l’anglais, du français, du portugais, de l’espagnol et de l’arabe. (17) Ceci est encourageant. Il serait néanmoins souhaitable que des textes de cette institution panafricaine soient davantage distribués en kiswahili qui ne figure même pas encore sur les papiers à en-tête de l’organisation.
4. Les voies de l’indépendance culturelle
La crise que vit l’Afrique aujourd’hui est une crise de civilisation avant d’être une crise d’adaptation technologique et industrielle. L’échec des politiques économiques et éducatives menées depuis cinquante ans, mettant à l’écart la dimension culturelle du développement des peuples africains, doit conduire à une réflexion en profondeur tendant à donner une nouvelle impulsion aux programmes éducatifs en intégrant les langues nationales à l’école, sans nécessairement exclure les langues mondiales héritées de la colonisation, et en valorisant les patrimoines culturels locaux dans la vie publique, privée et professionnelle. Il ne s’agit pas, dans cette démarche, d’effacer le fait colonial mais de le dépasser, en l’assumant, et de le rentabiliser, en l’adaptant à son propre environnement. L’expérience montre que les pays qui ont le mieux réussi, y compris les puissances dites « émergentes » (Chine, Inde, Corée du Sud, etc.), sont ceux qui ont su assimiler les emprunts indispensables aux autres cultures sans renoncer aux valeurs essentielles de leur propre héritage. C’est de cette symbiose harmonieuse que l’Afrique a besoin, au XXIe siècle, pour enfin pouvoir décoller technologiquement, économiquement, moralement.
Il faut réinventer l’école, la refonder sur des bases saines, en adéquation avec les besoins de l’environnement : l’école doit s’affranchir des carcans dans lesquels l’enferment les systèmes hérités de la colonisation mettant en avant les valeurs occidentales au détriment des valeurs proprement africaines. Les petits Africains connaissent généralement sur le bout des doigts les principales dates de l’histoire européenne, les contours cartographiques des anciennes métropoles coloniales et ignorent royalement les réalités historiques, géographiques et culturelles de leur continent, voire de leur propre pays. Ils connaissent par cœur les règles grammaticales des langues européennes, y compris les exceptions dans la conjugaison des verbes irréguliers en anglais, en français ou en portugais, et ignorent tout du fonctionnement de leurs propres langues maternelles. Voilà qui est anormal. L’école doit intégrer les langues nationales dans l’enseignement, à la fois comme matières et comme médiums comme cela est préconisé par les psychologues de l’éducation et par les pédagogues. Elle doit promouvoir, pour commencer, un modèle bilingue (langue européenne-langue africaine de grande expansion régionale) pour aboutir, plus tard, à un enseignement unilingue dispensé en langue africaine. Que cela s’appelle pédagogie convergente ou autrement n’a aucune espèce d’importance. Le principal c’est de parvenir au meilleur résultat possible dans la formation de l’individu et du citoyen qui doit prendre conscience de sa multiple identité, prendre confiance en lui-même et développer l’esprit d’inventivité et d’initiative en vue d’améliorer son sort et celui de ses concitoyens.
Il faut intégrer les langues nationales dans les secteurs vitaux. Les langues nationales doivent être inscrites au programme scolaire mais aussi figurer dans tous les lieux de vie communautaires, dans l’affichage public, sur les devantures des bâtiments publics, aux coins des rues, sur les billets de banque, sur les timbres-postes, sur les diplômes et certificats, etc. Elles doivent être utilisées, sans complexe et de façon étendue, dans les échanges personnels et professionnels, dans les cours et tribunaux, dans les débats publics au parlement, dans les journaux locaux, dans les émissions de radio et de télévision locales. La constitution, les lois parlementaires et les règlements administratifs, tout comme les décisions et les jugements des tribunaux de proximité, doivent être rédigés aussi dans ces langues pour être accessibles à tous. La connaissance des langues nationales officialisées doit être exigée comme condition pour accéder à des emplois publics. C’est la meilleure manière d’assurer leur réel enseignement dans les classes et leur authentique valorisation dans la société. La meilleure manière aussi d’éviter le rejet dont fait l’objet l’enseignement en langues nationales quand il est proposé sans enseignants qualifiés, sans matériels didactiques adéquats, sans moyens financiers et sans perspective d’avenir, en concurrence avec un enseignement dispensé en langues étrangères offrant de meilleures garanties en termes de moyens matériels, de qualité pédagogique et de possibilités d’emploi.
Il est nécessaire de promouvoir l’éducation permanente à tous les échelons de la société, en lieu et place des programmes informels d’alphabétisation coûteux et improductifs parce que mal organisés et mal reliés à la formation scolaire. Il s’agit de former des citoyens du monde, bien assis sur les racines de leurs cultures singulières et largement ouverts aux apports du monde extérieur qui sont indispensables pour construire, avec d’autres humains, la civilisation universelle. On ne peut se développer, c’est-à-dire progresser économiquement et culturellement, qu’en s’adaptant en permanence aux exigences de son milieu, aux sollicitations de son environnement immédiat. Comme le note l’historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo : on dit souvent du diplodocus, ce gigantesque dinosaure de l’ère secondaire, qu’il a brutalement disparu parce que, demeuré figé dans sa posture plusieurs fois millénaire, il ne s’est pas mis à l’éducation permanente. On pourrait opposer à cet exemple de repli et d’enfermement sur soi le contre-exemple du caméléon, cette sorte de lézard opportuniste et cachottier qui, pour se camoufler, change en permanence de couleur en fonction de l’endroit où il se trouve : il est devenu, en raison de ce mimétisme excessif, un animal dépourvu de couleur propre, donc de référence identitaire précise. Sans culture propre une communauté ne sait plus ce qu’elle est, elle perd ses repères, s’affaiblit et devient vulnérable, perméable à toutes les influences venant de l’extérieur, la proie facile pour toutes les formes de prédation et de domination.
Il s’agit de se penser en Africain et en citoyen du monde. La nécessité de promouvoir les valeurs culturelles autochtones (langues, lettres, arts, religions), sur place et à l’étranger, passe aussi par l’instauration des prix d’excellence littéraire et artistique, par la création des musées dignes de ce nom, par la consolidation, dans la vie quotidienne, des valeurs ancestrales les plus positives (hospitalité, solidarité, esprit de partage et de justice sociale) et par la promotion des études scientifiques portant sur ces mêmes valeurs d’existence et de créativité.
Dans un monde de plus en plus globalisé, quand les peuples de tous les continents s’unissent en vue de construire des ensembles plus solides et plus solidaires (Union Européenne, ASEAN, ALENA, MERCOSUR), il est indispensable que les nations africaines s’organisent et coopèrent réellement, au sein de l’Union Africaine, en vue de promouvoir, par-delà les particularismes locaux et régionaux, les valeurs du panafricanisme et l’intégration continentale. Il s’agit de se penser en Africain, en identifiant l’intérêt de son pays à celui de son continent. Il s’agit, en même temps, de se penser en citoyen du monde, un monde où l’indépendance nationale ne va pas sans l’interdépendance planétaire.
Il faut décoloniser les mentalités, (18) c’est-à-dire rendre les esprits à la fois soucieux de sauvegarder les valeurs culturelles africaines et ouverts à l’intégration des apports en provenance de l’extérieur. Il faut changer les attitudes et les comportements de la majorité des Africains qui ont tendance à penser que tout ce qui provient d’Europe est nécessairement supérieur à ce qui vient de leur propre terroir, qu’il s’agisse des ressources tirées de la nature ou des produits issus de la culture. Dans un monde globalisé caractérisé par l’interdépendance généralisée il appartient aux Etats nés de la décolonisation de nourrir des relations décomplexées avec les anciennes métropoles et de renouveler les formes et le fond de la coopération en diversifiant les partenariats afin de sortir des carcans du bilatéralisme traditionnel pour s’ouvrir au multilatéralisme intégral. Les Africains doivent cesser de faire de la colonisation le bouc émissaire de tous leurs maux. Ils doivent sortir de la culture de dépendance vis-à-vis de l’étranger, en termes d’aide et d’assistance, qui bloquent leur imagination, les infantilisent et les condamnent à la passivité. Ils doivent promouvoir la culture de la paix, du travail et de la justice. C’est ainsi, et seulement ainsi, qu’ils pourront conquérir la vraie indépendance et la respectabilité sur le plan international.
Il faut décoloniser l’imaginaire : il est nécessaire d’imaginer le monde autrement pour que le monde devienne autre. Les Africains doivent comprendre que les modèles proposés par l’Europe et l’Occident ne sont pas sans défaut et que ceux qui ont été conçus par leurs ancêtres ne sont pas nécessairement les pires. Il leur appartient de trouver les voies médianes qui correspondent le mieux à la résolution de leurs propres problèmes ici et maintenant. Il s’agit d’imaginer la vie, la croissance et le développement autrement qu’en termes d’accumulation éhontée des biens matériels et d’exploitation cynique de son prochain et de la nature environnante. Il s’agit d’éviter les bluffs technologiques, les couacs mécanicistes et les erreurs commises ailleurs dans la gestion de la planète et dans les relations avec la nature. Pour sortir de la pauvreté et de l’ignorance, pour vaincre les maladies et la mortalité infantile, pour conjurer la peur et la domination des plus puissants, pour vaincre la corruption et les abus de pouvoir, pour limiter les atteintes aux droits fondamentaux et à la dégradation de l’environnement, il faut des solutions novatrices, éventuellement inédites, surgies de l’imagination inventive comme le propose Wangari Maathai, première femme africaine Prix Nobel de la paix (2004) dans son excellent livre Un défi pour l’Afrique. (19) Il s’agit, sur le plan économique et écologique mais aussi moral et spirituel, donc culturel, d’éviter ce que « celle qui plante les arbres » nomme le « syndrome du mauvais autobus » qui mène à la mauvaise destination, voire à l’impasse.
Il faut décoloniser le langage. Les mots que nous utilisons ont une importance considérable dans la perception des choses et dans la transmission des connaissances. Un mot méprisant dévalorise celui à qui il est appliqué autant qu’il rabaisse celui qui l’émet. Il est urgent de bannir du vocabulaire courant et du discours scientifique l’usage des termes et expressions d’origine coloniale chargés de péjoration comme tribu, indigène, dialecte, animisme, fétiche, arts premiers, pour désigner les peuples d’Afrique, les langues, les religions, les oeuvres d’art avec des mots plus valorisants susceptibles de procurer fierté et engagement. A utiliser sans discernement les mots de la colonisation on perpétue sa propre aliénation. Les nations africaines doivent définir et décliner leur identité à partir de leurs propres valeurs culturelles plutôt que par référence à l’Europe, ce qui doit se traduire dans le discours de tous les jours par des mots porteurs de sens positifs puisés éventuellement dans leurs propres langages. Pour être un bon citoyen du monde, il faut être un bon citoyen de son pays. On ne peut prétendre à l’universalité qu’à partir d’un enracinement solide dans l’humus de sa propre culture. « L’universel c’est le local moins les murs », selon la célèbre formule de l’écrivain portugais Miguel Torga. Pour parler le langage universel il faut d’abord maîtriser la langue de chez soi. Il est de la responsabilité des Etats de tout entreprendre, dès à présent, pour qu’à la table du rendez-vous universel, celui « du donner et du recevoir », cher à Senghor, l’Afrique n’arrive pas les mains vides, qu’elle soit un vrai commensal plutôt qu’un simple faire-valoir. L’idée d’une renaissance africaine n’a de véritable sens que dans cet esprit.

1. Opposées aux langues dites japhétiques (famille indo-européenne) et sémitiques (branche de la famille afro-asiatique).
2. Discours prononcé par Victor Hugo le 18 mai 1879 lors du banquet commémoratif de l’abolition de l’esclavage, qu’il présidait, en présence de Schoelcher (Source : Victor Hugo, Actes et paroles, volume 4).
3. Catherine Coquery-Vidrovitch, spécialiste de l’histoire coloniale, dit de l’Afrique qu’elle possède l’histoire « la plus ancienne du monde ». Lire son article intitulé « Un essai de périodisation de l’histoire africaine », In Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy, ouvrage collectif sous la direction de Adame Ba Konaré, Paris, La Découverte, 2009, p. 44.
4. Je développe cet argument dans Musanji Ngalasso-Mwatha, « Un demi-siècle d’indépendance. L’hypothèque culturelle », in 50 ans après, quelle indépendance pour l’Afrique ?, ouvrage collectif sous la direction de Makhily Gassama, Paris, Philippe Rey, 2010, pp. 263-403.
5. Lire Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1955, Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris, Maspéro, 1961 et Albert Memmi, Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur, Paris, Duchet Chastel, 1957, également Portrait du décolonisé arabo-musulman et quelques autres, Paris, Gallimard, 2004.
6. Date du discours prononcé à Dakar par le président français, Nicolas Sarkozy.
7. Lire notamment les écrits de Montesquieu, Voltaire, Hegel. La seule voix discordante dans ce concert des savants est celle de Jean-Jacques Rousseau, déjà moderne (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755 et Du contrat social, 1762).
8. Lire les travaux d’Yves Coppens, Le genou de Lucy : histoire de l’homme et histoire de son histoire, Paris, Odile Jacob, 1999, Berceaux de l’humanité : des origines à l’âge de bronze, Paris, Larousse, 2003, La Vie des premiers hommes, Paris, Odile Jacob, 2010.
9. Ngugi wa Thiong’o, « I write in Gikuyu », The Courier. Africa-Caribean-Pacific – European Community, n° 119, 1990, p. 72.
10. Musanji Ngalasso-Mwatha, Le dilemme des langues africaines, Notre Librairie, n° 98, Paris, 1989 : 15-21.
11. Ngugi wa Thiong’o, op. cit., p. 73.
12. Id., op. cit., p.74.
13. En Afrique cela s’appelle petit-français. Voir Musanji Ngalasso-Mwatha, « Ni petit-nègre ni petit-français », In Le Monde diplomatique, Coll. « Manière de voir », numéro 97 (février-mars-2008) « La bataille des langues » : 31-32.
14. Les Etats africains consacrent, en moyenne, 25 % de leurs budgets à l’éducation, ce qui est énorme par rapport aux moyens disponibles, forcément réduits, dans des pays sous-développés.
15. Dans son Atlas des langues en danger dans le monde (langues parlées par moins de 10 000 locuteurs) l’Unesco relève, sur le continent africain, 97 langues qui seraient en voie d’extinction rapide alors que 500 à 600 sont « sur le déclin ».
16. Lire Musanji Ngalasso-Mwatha, « La question linguistique au premier congrès des écrivains et artistes noirs », Présence africaine, n° 175-176-177 (2007), pp. 143-162.
17. L’acte constitutif de l’Union Africaine proclame, art. 11 : « Les langues officielles de l’Union et de toutes ses institutions sont : l’arabe, l’anglais, le français, le portugais, l’espagnol, le kiswahili et toute autre langue africaine. »
18. Lire Ngugi wa Tshong’o, Decolonising the Mind. The Politics of Language in African Literature, Londres-New York-Nairobi, James Currey – Heinemann, 1986 ; Writing against Neocolonialism, Londres-New York-Nairobi, James Currey – Heinemann, 1986 ; Moving the Center. The Struggle for Cultural Freedom, Londres-New York, Heinemann, 1993.
19. Maathai, Wangari, Un défi pour l’Afrique, Paris, Editions Héloïse d’Ormesson, 2010.
///Article N° : 9878

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