« Le temps est venu, pour l’Occident de cesser d’ignorer l’histoire »

Entretien de Tanella Boni avec Christian Séranot, éditeur à Paris

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Le témoignage et la vision d’un éditeur afro-antillo-guyanais né juste avant les indépendances : enfance africaine, découverte de Césaire, identité mosaïque, éditeur noir à Paris.

Vous êtes un éditeur reconnu à Paris. Vous aurez l’occasion, tout à l’heure, de parler de votre parcours. Mais, dans un premier temps, si l’on vous disait « indépendances africaines », qu’évoque, pour vous, cette expression ?
Le mot indépendance et singulièrement lorsqu’il concerne l’Afrique, évoque des notions de conquêtes de libertés plurielles. Il est très présent dans mon imaginaire eu égard à mon histoire personnelle. Je suis d’origine afro-antillo-guyanaise. Ma mère est martiniquaise, mon père guyanais. Je suis né en Algérie, à Biskra, en 1956, juste quelques années avant les indépendances africaines. J’ai cinquante-quatre ans déjà ! (rires) Et pourtant j’ai l’impression d’être venu au monde hier. Voilà, j’en suis là. C’est à mon tour de répéter ce que me disait ma grand-mère maternelle. Le temps passe vite, tu verras. A peine le temps d’ouvrir les yeux sur le monde, de regarder autour de toi pour rencontrer, échanger, donner un sens à ta vie, qu’il te faut tirer ta révérence, sans avoir saisi grand-chose. Si tant est qu’il y ait au fond quelque chose à comprendre ! Ma sœur Marie-Line, elle, est née à Carcassonne, en France, un an et demi après moi et mon petit frère, Philippe, à Foumban, au Cameroun, en 1959. Nous avons connu tous les trois une enfance itinérante, voyageant avec nos parents, au gré des affectations professionnelles de notre père. Nos esprits ont ainsi été ouverts à divers imaginaires. Ceux du « génie » populaire des pays, d’Afrique singulièrement, dans lesquels nous avons vécu. Evidemment, l’expression « indépendances africaines » a toujours évoqué quelque chose de précis pour nous. Quelque chose donc de l’ordre de la conquête historique de libertés nécessaires, de l’ordre de la douleur et de la souffrance, mais aussi de la fierté d’avoir réussi à les obtenir.
Je ne me souviens absolument pas de l’Algérie de ma naissance. J’ai des souvenirs d’enfance de Carcassonne et de nombreux souvenirs du Cameroun. En revanche, l’arabe est une langue qui m’est immédiatement familière. J’ai beaucoup vécu en Tunisie bien des années plus tard et j’ai des amis tunisiens. J’ai eu aussi des amis algériens, notamment Rachid Mimouni, ce merveilleux écrivain que nous sommes nombreux à regretter aujourd’hui. Nous avions tissé des liens de grande amitié. Avec eux, en leur compagnie, je ressens une sorte d’immédiateté fraternelle, que de simples mots ne sauraient expliquer. Franz Fanon a évoqué cela dans certains de ses écrits… Mais curieusement, je n’ai pas de souvenirs de ma prime enfance en Algérie et je le regrette. J’étais sans doute trop petit, j’avais un an et deux ou trois mois tout au plus, lorsque nous sommes partis. La logique de conquête de l’indépendance était déjà à l’œuvre. Du Cameroun, je me souviens à la fois des paysages : de la végétation, de la flore ; des visages des amis de mes parents… Je me souviens aussi des odeurs, des parfums, des changements climatiques : des fortes dépressions….
Cela veut-il dire que vous avez un rapport particulier à l’Afrique ?
J’ai vraiment un rapport très particulier à l’Afrique car bien plus tard, lorsque j’ai eu dix ans, nous avons vécu trois ans au Sénégal. Ce fut un choc pour moi. Bien sûr nous savons, lorsque nous vivons en France, que nous sommes différents, que notre couleur de peau nous distingue immédiatement. Nous vivons cette altérité depuis les origines. En Afrique en revanche, à dix ans, je me sentais chez moi. Il y avait une immédiateté, une coïncidence. C’est sans doute une lapalissade mais il m’est arrivé, souvent, très souvent, de ne pas me sentir véritablement chez moi en France, singulièrement pendant l’enfance où, longtemps, j’ai éprouvé le sentiment d’être démuni. D’une partie de moi-même ? Je n’aurais su le formuler. Après, les armes on se les forge.
Démuni ? Pas de la langue j’imagine, ni de la culture.
Mes parents nous ont envoyés dans des écoles privées, religieuses. L’enseignement y était classique. La langue française a vraiment été mon premier amour. Dès lors comment ne pas comprendre plus tard Camus qui la désigna comme sa patrie ? J’ai entretenu avec elle à partir de l’enfance, des rapports passionnels. Mais il y avait aussi le créole. Mystérieux et si évident, qui nous faisait voir le monde autrement. Comment ne pas se servir de cette monnaie de contrebande propre à échauffer notre imagination ? A la maison, mon père nous interdisait de parler en créole, afin de ne pas altérer notre compréhension du français. Nous devions être les premiers en classe et cela ne souffrait aucune discussion. Alors que ma mère, feignant de le faire en cachette nous parlait parfois en créole martiniquais, évidemment. Le plus souvent à la maison. Parfois à l’extérieur, pour mieux exprimer ses émotions lorsque nous ne nous en tenions pas à ses règles de conduite. Et mon père, qui ne voulait pas, laissait faire malgré tout. On avait obligation, surtout, de parler « le bon français » comme disait mon père, « pour aller le plus loin possible dans ce pays ».
Cela me rappelle un poème de Damas…
Exactement, ce Guyanais miraculeux, comme le définit mon père ! De nombreux Antillais et Guyanais ont vécu la même situation que nous. Il fallait parler français et le mieux possible. Attention ! Je loue cette éducation, je ne suis pas en train de jeter la pierre à la manière dont nous avons été éduqués par nos parents. Nous étions réprimandés ou parfois punis quand nous faisions des fautes. Et il fallait avoir des prix à la fin de l’année, si nous n’en ramenions pas cela se passait mal. Nous avions à cœur de plaire à nos parents. Et puis ce n’était pas une épreuve de bien parler le français, bien au contraire. Nous lisions tout se qui se présentait. J’ai tout de suite aimé lire. Toutes sortes de livres. Ainsi, très tôt, mes parents m’ont acheté, nous ont acheté des livres – essentiellement des romans -, mais aussi des revues et des bandes dessinées. Ma mère, souvent à l’insu de mon père, pas dupe pour autant, nous achetait par exemple, quand nous ne les lui réclamions pas, des Zambla, des Akim, des Bleck Le Roc, des Capitaine Swing, des Capitaine Mikky, des Mandrake le Magicien, des Pilote, des Mickey, des Picsou.
Quels souvenirs avez-vous gardés de votre enfance africaine ?
Au Sénégal, mon frère et moi allions à l’école de la Cathédrale, chez les frères canadiens, à Dakar. Ma sœur à Sainte Jeanne d’Arc, juste en face, il suffisait de traverser la rue. Le rythme scolaire, je vous l’ai dit, était réglé par la remise régulière de bulletins de notes et des classements tous les mois avec des prix décernés à la fin de l’année. Je me souviens de la présence de Sylvain Senghor, le neveu du Président, dans ma classe. Un bon élève, un peu mystérieux pour moi, doué en sport de surcroît. Ce qui n’était pas le cas du petit garçon plutôt rond que j’étais. Au grand dam de notre professeur d’éducation physique de l’époque, Monsieur Mamberta qui prenait un malin plaisir à m’aligner dans des courses de sprint avec mes camarades. Il savait que mes départs seraient canon. Je faisais illusion durant les premiers mètres, avant d’être régulièrement dépassé par tous, sous les quasi-quolibets de notre professeur… Mon frère Philippe comptait lui aussi un Senghor dans la sienne, Philippe Senghor le fils, aujourd’hui malheureusement défunt, du président Léopold Sédar Senghor. Nous voyions les chauffeurs venir chercher et ramener ces garçons. Le petit Philippe Senghor paraissait mû par une grâce tout à fait particulière. Les deux Philippe s’entendaient d’ailleurs très bien.
J’ai surtout pris conscience, à ce moment-là, à Dakar, du fait d’être Noir. En France – à Carcassonne, à Granville, à Saint-Denis, à Paris – nous avons vécu ensuite les différences avec plus d’acuité encore. On se défendait dans les cours de récréation. Moi j’avais l’obligation de défendre mon petit frère. Une certaine conscience identitaire s’est formée en moi, lorsque nous étions au Sénégal, notamment en mai 68. J’avais alors douze ans, des échos de ce qui se passait en France nous parvenaient. Je me souviens de discussions très vives entre mon père et certains de ses amis à la maison. A l’époque, mon père avait repris ses études de droit à l’Université de Dakar ébranlée par des mouvements étudiants. J’ai pris conscience de mon altérité identitaire car j’ai vécu très mal ces événements. A la fois j’étais Français, j’avais des amis blancs et des amis sénégalais de différentes conditions. Nous habitions à l’étage, en haut d’un dispensaire. Nous avions interdiction d’aller jouer dans la cour mais il m’arrivait de m’y rendre, de braver l’interdit. Là, j’ai eu un ami sénégalais qui n’avait pas les moyens d’aller à l’école, ses parents étaient très pauvres, nous jouions ensemble, il venait manger à la maison. J’ai donc pris conscience de la condition des plus pauvres. Et dans les rues, des personnes demandaient de l’argent. Des garçons de mon âge étaient des cireurs de chaussures. A partir de là, les choses ont été différentes pour moi.
Cela se passait huit ans après les indépendances. Est-ce que cette prise de conscience a marqué votre vie ? Et de quelle manière ?
Cela m’a marqué à tous points de vue. Car on écoutait la radio et on entendait à la fois des émissions « fabriquées » en France mais aussi des noms d’artistes sénégalais et antillais. C’est là que j’ai entendu les noms d’Ousmane Sembène, Césaire, Damas, Xavier Orville, conseiller du président Senghor à l’époque… Il y avait à Dakar une communauté et des associations antillo-guyanaises. Donc, le fait d’être Antillo-Guyanais est devenu pour moi une évidence. Mon père nous parlait aussi des initiateurs de la négritude. J’ai redécouvert Césaire bien plus tard quand nous sommes revenus en France. Mes parents nous avaient inscrits dans des écoles privées – religieuses toujours – en région parisienne et à Paris et vers 16 ans, nous nous sommes rendus, en vacances, en Martinique. A ce moment-là mon père m’a offert le Cahier d’un retour au pays natal. Alors qu’en classe je venais de découvrir Baudelaire, Rimbaud et Verlaine, avoir entre les mains du Césaire a été déterminant pour moi. Ma mère m’avait aussi parlé du député Césaire. Jeune fille, elle l’avait rencontré à plusieurs reprises avec son frère pour un projet professionnel. Pour moi, il y a donc l’avant et l’après Césaire. J’aimais beaucoup Baudelaire et sa liaison avec Jeanne Duval m’avait intéressé. Que Baudelaire ait pu aimer une personne de sang-mêlé, cela m’avait frappé. Il y avait aussi chez Rimbaud cette direction vers les ailleurs, vers l’Afrique notamment. Je cherchais cela et, la lecture du Cahier m’en a donné une conscience claire. Comme de nombreux lecteurs, je peux dire sans exagération que ce livre m’a rendu différent.
Vous avez séjourné, à la fin de votre adolescence, à Djibouti…
Après Dakar nous sommes venus en France où j’ai continué ma scolarité jusqu’au premier trimestre de ma classe de terminale. J’ai donc passé les deuxième et troisième trimestres à Djibouti où mon père travaillait. Il n’y avait pas d’écoles religieuses j’ai donc étudié au Lycée de Djibouti. C’était formidable. J’ai passé mon bac et je l’ai eu du premier coup grâce à l’ami djiboutien avec lequel je révisais. Un type formidable, qui me parlait avec tristesse des conflits presque insolubles entre Afars et Issas. Les métropolitains se rendaient très rarement dans les « quartiers » très pauvres à propos desquels se colportaient les pires ragots. Moi, c’est ce qui m’attirait. Tous mes amis habitaient les quartiers. Ils étaient des gens remarquables, s’intéressaient à la littérature, à la musique africaine et afro-américaine, ainsi qu’aux filles, bien sûr. Nous partagions tout cela ensemble. Je sortais du cadre compassé des écoles privées en métropole et là j’arrivais et ce fut la vie même.
J’ai aimé Djibouti car l’année d’après, ma mère ne voulant pas que je revienne seul en France pour continuer mes études, m’avait trouvé un travail d’instituteur suppléant. Au cours du premier trimestre, j’ai travaillé à Djibouti où j’ai effectué des remplacements, puis on m’a envoyé à Obock pour le reste de l’année. Géographiquement, c’était formidable ! Imaginez un lieu où la mer et le désert se sont donnés rendez-vous, pas trop loin de la frontière avec l’Ethiopie. Un endroit mythique pour moi, où Rimbaud et Henry de Monfreid étaient passés, avaient fait halte ! Cela a nourri mon imaginaire.
Etant enfant et jeune homme, vous avez suivi vos parents dans plusieurs pays africains : Algérie, Cameroun, Sénégal, puis plus tard Djibouti. Vous êtes allé sur les traces de Rimbaud et vous étiez à la fois Français et Noir. Comment avez-vous vécu cette situation et quels étaient vos rapports avec les autres Français présents dans ces pays ?
Je me suis rendu compte, au fur et à mesure, que j’avais une identité mosaïque avec une colonne vertébrale africaine. Je me suis toujours senti noir et proche de l’histoire des Noirs. J’entendais autour de moi – je ne blâme personne, chacun a une histoire particulière – certains de mes aînés ou même des personnes de mon âge dire, par exemple, « nous sommes Français, nous ne sommes pas Africains ». Je sais d’où je viens, mes parents me l’ont inculqué. Je suis Français de nationalité, mais je suis Africain aussi. Je sais que le sang de l’Afrique coule dans mes veines. Je n’ai jamais eu ce complexe de renier ces origines-là. Je crois, au contraire, qu’il faut les revendiquer. Elles sont en nous. Moi j’en suis fier.
Quelle place l’Afrique a-t-elle occupé dans votre parcours d’éditeur ?
Je suis devenu éditeur, bien des années après, par accident. Avant cela, j’ai fait des études de philosophie à Paris IV et à l’Institut Catholique de Paris, mais aussi des études de cinéma au CLCF (Conservatoire Libre du Cinéma Français), section cinéma J’ai rencontré Aline qui est devenue mon épouse. Elle était déjà journaliste. Nous avons décidé de vivre ensemble. Du coup, j’ai travaillé dans le journalisme. Un jour, le journal pour lequel je travaillais m’a envoyé interroger Daniel Radford, alors directeur des éditions Seghers et éditeur de Maryse Condé. J’avais 25 ans et m’attendais à interroger un homme d’une cinquantaine d’années. Je me suis retrouvé devant un jeune homme à peine plus âgé que moi et nous sommes devenus amis. Daniel, jeune Guadeloupéen, transpirait la poésie par tous les pores. Nous nous sommes revus à de nombreuses reprises. Un jour il me dit : « Tu devrais aussi faire de l’édition ». Il m’a parlé de Seghers, de Robert Laffont, deux éditeurs qu’il admirait et qui lui avaient donné sa chance, mais aussi de Sony Labou Tansi et de Tchicaya U Tam’si, ses amis. Il m’a confié des manuscrits à lire. Des manuscrits impubliables… Il l’avait fait exprès, pour me tester. Il fallait travailler dessus. J’ai continué à être journaliste en radio et presse écrite. Mais grâce à lui je suis entré dans le monde de l’édition. J’ai donc rencontré Maryse Condé mais aussi Simone Gallimard, sur lesquelles ma rédaction m’avait commandé des « papiers ». Ce furent de très belles rencontres. Je travaillais déjà en parallèle pour les éditions Stock. Je l’interroge. Très simplement Simone Gallimard m’a raconté les étapes de sa vie d’éditrice. Nous nous rencontrions ensuite chez elle. Elle m’invitait régulièrement à déjeuner. Elle m’a conseillé à de nombreuses reprises sur le métier d’éditeur qui n’était pas facile. Cela se passait dans les années 80. A l’époque, c’était très difficile pour les éditeurs noirs. Il y avait Présence africaine, les éditions Caribéennes dirigées par Alex Roy Camille qui devait faire face à de gros problèmes économiques. Il était toujours à la recherche de financements et travaillait beaucoup. Je pense qu’il en est mort d’épuisement. Un homme remarquable, qui a découvert un certain nombre d’auteurs parmi les plus importants d’aujourd’hui. Maintenant les choses ont changé. Je sais bien qu’il ne faut pas se réfugier derrière l’argument du fait d’être noir. Mais à l’époque, croyez-moi, être un éditeur noir à Paris et pouvoir vivre de son métier, était une mission quasi impossible. Nous avons été parfois victimes d’ostracisme, de condescendance, il faut le dire. Les littératures africaines n’étaient pas considérées comme des littératures à part entière. Je ne dis pas que c’était général, mais dans certains milieux ce jugement négatif prévalait.
Malgré tout, vous êtes entré dans certaines maisons d’édition et vous êtes devenu éditeur.
Oui, parce que j’ai fait des rencontres et qu’il a fallu toujours prouver plus. Et grâce à la qualité des textes des auteurs, je suis devenu éditeur. Chez Stock, nous avons publié Raphaël Confiant, Rachid Mimouni, Xavier Orville, Gisèle Pineau, Edouard Glissant. J’ai pu rencontrer aussi, tout en travaillant chez Stock, d’autres éditeurs comme Claude Durand. Imaginez que pendant ce temps j’étais toujours journaliste et je me suis retrouvé dans les locaux des éditions Stock, rue du Sommerard où j’avais un petit bureau, précédemment occupé par Laurence Pernoud ; juste à côté, il y avait le bureau de Claude Durand et celui de Philippe Rey qui est aujourd’hui cet éditeur que vous connaissez. Nous étions jeunes à l’époque. Chaque fois que Claude Durand passait – il dirigeait à la fois les éditions Stock et Fayard – nous échangions. Pour moi c’était formidable d’être au quartier latin et de pouvoir éditer des auteurs. Je me suis ingénié à faire publier chez Stock des auteurs africains ou guyanais ou antillais ou maghrébins. Ce qui m’intéressait dès le départ, dans ce métier, c’était cela mais j’ai aussi édité des auteurs d’autres origines.
J’ai oublié de rendre hommage à Chantal Lapicque, une attachée de presse qui fut des années durant, l’âme de la maison Stock. Je lui dois beaucoup. Elle m’a fait rencontrer des auteurs. Elle perpétuait la tradition des salons littéraires. L’un des ses grands-pères fut prix Nobel et l’autre un peintre célèbre. Elle a beaucoup oeuvré pour les auteurs francophones. Nous avions publié entre autres Boubacar Boris Diop et l’auteur réunionnais Jean-François Samlong. Après cela j’ai travaillé chez Jean-Claude Lattès avec Isabelle Laffont, très bonne éditrice qui m’a fait confiance. J’avais une collection qui s’appelait « Hémisphères » que j’avais initiée chez Stock et que j’ai continuée chez Lattès. J’y ai passé des années heureuses y publiant notamment sous l’aile protectrice de Jean-François Colossimo, l’actuel président du Syndicat du Livre, Roland Brival, un romancier de grand talent. Après Lattès, je suis passé aux éditions du Rocher où, avec Jean-Paul Bertrand, nous n’étions pas d’accord sur un certain nombre de choses, y compris sur les options politiques. Mais je dois dire que Jean-Paul Bertrand est un homme qui privilégie les textes et les auteurs sans se fier aux préjugés. C’est un homme généreux. Il m’a confié une collection de romans dans laquelle nous avons publié notamment Gaston-Paul Effa, un auteur remarquable, magnifique. Une vraie rencontre ! Je m’occupais par ailleurs d’une collection de pamphlets « Un pavé dans la mare ». Un jour, je dis à Jean-Paul Bertrand : « Vous devriez accorder une place de choix, dans votre maison d’édition, aux auteurs des Sud, de tous les Sud. Pour l’image de votre maison ce serait un plus. Et les lecteurs vous en remercieraient ». Puis je quitte Le Rocher pour travailler à RFO où je m’occupe notamment d’émissions littéraires « Tropismes » et « Voix au chapitre » créées avec Luc Laventure. Un jour, Jean-Paul Bertrand me rappelle, il me dit : « je viens de racheter Le Serpent à plumes et je vous propose de diriger cette maison d’édition ». Grâce à mes émissions littéraires, j’étais en relation avec les auteurs du Serpent à plumes et j’aimais beaucoup le catalogue de cette maison d’édition. J’ai accepté. Je me suis dit que ce serait l’occasion de continuer ce que j’avais entrepris quelques années auparavant. On ne le dit pas assez mais Pierre Astier, créateur du Serpent à plumes et les siens ont fait là un travail remarquable. Dans le catalogue, il y avait Emmanuel Dongala, Alain Mabanckou et tous ces auteurs aujourd’hui reconnus. J’ai eu à cœur de continuer ce travail avec les moyens mis à ma disposition. J’y suis resté près de deux ans. On a publié au moins quatre-vingt ouvrages entre les éditions originales et les poches. Malheureusement, Jean-Paul Bertrand a revendu Les éditions du Rocher et Le Serpent à plumes et je n’ai pas pu rester. Ce fut une des périodes les plus intéressantes de ma vie au cours de laquelle j’ai eu la joie de publier Mamadou Mahmoud N’Dongo et bien d’autres parmi lesquels, vous, Tanella Boni, avec votre excellent Matins de couvre-feu dont le manuscrit était là, en souffrance, avant mon arrivée et les Nègres n’iront jamais au paradis, ensuite. Quand ce dernier livre parut, j’étais déjà parti mais nous avions déjà signé le contrat avant mon départ. Ce que j’ai aimé au Serpent, c’était la joie de découvrir des auteurs et de leur donner la possibilité de se faire éditer rapidement. Par exemple, Serge Bilé, dont le manuscrit Noirs dans les camps nazis nous était parvenu par la poste. Le plus gros succès commercial du Serpent à l’époque ! Je ne suis même pas passé par le comité de lecture. J’ai décidé de le publier… Je suis aussi très fier d’avoir publié Florent Couao-Zotti. Je connaissais ses romans et je me retrouve un jour avec son nouveau manuscrit entre les mains. Il s’agissait de Le Cantique des cannibales. Alors que je m’apprête à rentrer en contact avec lui, j’apprends fortuitement qu’il est de passage à Paris, on se parle au téléphone et je lui dis : « il faut qu’on se voie, je tiens absolument à vous publier ». Cela s’est fait en vingt-quatre heures. Il n’en revenait pas. J’ai pu publier ainsi un certain nombre d’auteurs dont j’appréciais le travail. Notamment par exemple, un roman de Gisèle Coscas, auteure franco-tunisienne, dont le manuscrit m’est parvenu par la poste. Le roman avait pour titre La Libraire. Je l’ai lu, il m’a beaucoup intéressé, je l’ai soumis au comité de lecture dont l’avis a été favorable, et j’ai décidé de le publier.
Revenons donc à la question initiale. Vous avez publié des auteurs antillais, guyanais, africains, réunionnais ou autres, français ou même russes. J’aimerais donc que vous disiez un mot concernant le bilan des cinquante années d’indépendances africaines. Et que voyez-vous en termes de perspectives ?
Au-delà des aspects culturels et littéraires, je ne suis pas un spécialiste mais il me semble que le temps est venu, pour l’Occident – Europe, Etats-Unis etc. – de cesser d’ignorer l’histoire. D’un point de vue pragmatique, il s’agit aussi bien d’honorer une dette mais encore de reconnaître que l’avenir du monde passe par l’Afrique. Du point de vue culturel, l’Afrique a déjà délivré ses lettres de noblesse. Si on ne rend pas à l’Afrique ce qu’on lui a pris, il en va de l’avenir du monde sur le plan économique et écologique. Le monde court à sa perte. C’est une chance que Barack Obama ait été élu comme président des Etats-Unis, même s’il n’a pas les coudées franches. Son ouverture à d’autres imaginaires peut contribuer à rattraper le temps perdu. Il vient du brassage, du métissage et du mélange. Il y a des lignes de force qui lui sont immédiates : des points de vue, des prises de position, d’autres manières de voir le monde. Je pense qu’il sera, qu’il est déjà, un accélérateur pour l’avenir de la planète. Tout comme Nelson Mandela, par exemple…
Aimeriez-vous ajouter quelques mots ?
Ce que j’aimerais ajouter, sans démagogie, c’est que le présent et l’avenir du monde passent par les femmes. Sans elles, le monde ne serait plus depuis longtemps. Les femmes donnent la vie. Nous devons, nous hommes, nous demander régulièrement ce qu’il y a à faire pour que nos femmes, celles qui nous sont proches et les autres, soient plus heureuses et qu’elles soient nos égales. Nous devons nous interroger sur ce que nous pouvons faire pour que cette égalité entre elles et nous – sur tous les plans, publics, privés, sociaux, économiques – soit réelle, quelles que soient nos origines. De ce point de vue, les hommes de l’Europe n’ont pas de leçon à donner, ils sont aussi traumatisés que les autres et ont un long chemin à parcourir…

propos recueillis à Paris le 15 avril 2010///Article N° : 9875

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