L’Afrique mutilée : Maaya la conscience des femmes

Entretien de Raphaël Thierry avec Aminata Dramane Traoré

Alors que, sur l’exigence des autorités maliennes, la Communauté des États d’Afrique de l’Ouest vient seulement d’accepter, le dimanche 23 septembre 2012, le refus du déploiement de troupes combattantes étrangères à Bamako, l’entretien que nous a accordé Aminata Dramane Traoré, de passage à Paris le 18 septembre dernier, acquiert une dimension supplémentaire.
Notre entretien portait sur L’Afrique mutilée, le dernier ouvrage de cette grande voix de l’altermondialisme africain, coécrit avec Nathalie M’Dela-Mounier. Cet essai est né de la rencontre entre deux écrivaines animées par un objectif commun : servir de porte-voix à une société civile malienne dont les femmes sont les grandes oubliées.

Publié au Mali par les éditions Tamaa et diffusé en France par l’association L’Oiseau Indigo (1), L’Afrique mutilée constitue un de ces textes clef dont la portée est immense : il y a non seulement deux voix – malienne et française – qui s’en élèvent, mais il y également toutes les autres, ces voix si souvent confinées à un écho ténu, alimenté par des préconçus misérabilistes, bâtis sur l’image simpliste des « femmes victimes ». « Nous sommes toutes les femmes, nous ne venons pas de nulle part et n’allons pas n’importe où », écrivent les auteures… Un des enjeux de cet ouvrage est clairement de faire entendre au lecteur qu’il y a d’une part les représentations – ce que l’on en fait – et d’autre part la réalité, dans toute sa complexité.
L’accès au dialogue citoyen n’est apparemment pas le même pour tous et surtout pour toutes. Le Mali est actuellement amputé des deux-tiers de son territoire. Paradoxalement, la possibilité d’un véritable dialogue démocratique et de possibles solutions civiles à la crise sont aujourd’hui étouffées par des plans d’ajustement structurel, imposés au nom d’un bien étrange « développement ».
L’Afrique mutilée n’est pas un ouvrage larmoyant ; il s’agit d’un texte humaniste et engagé, une œuvre de combat qui s’attaque à des images préconçues du Mali et de l’Afrique. Aminata Dramane Traoré et Nathalie M’Dela-Mounier en appellent, en chœur, à la construction d’un nouvel espace de dialogue et de compréhension, reposant avant tout sur le Maaw Folo, que l’on pourrait traduire par « Les gens d’abord » !
Madame Traoré, pour commencer notre entretien j’aurais aimé que vous me parliez du cheminement qui vous a mené à rencontrer Nathalie M’Dela-Mounier et à la publication de L’Afrique mutilée. Le projet s’inscrit en effet dans une démarche globale et à partir du travail mené autour du centre Ahmadou Hampâté Bâ. Quelques points : en 2004, vous organisez le forum sur la citoyenneté civile sur le coton, en 2007 vous rencontrez Nathalie M’Dela-Mounier à Rennes, en 2009 vous organisez le projet « Maaya, femmes en chœur » à Bamako…
Disons que pour le moment, je reste encore sur ma faim, d’une manière générale, quant à l’approche de l’Afrique à l’heure de la mondialisation. Depuis des années, je m’efforce de démontrer qu’il n’y a pas de destin individuel et d’autonomie d’action possible pour des pays comme les nôtres, compte tenu du mode d’enchevêtrement des réalités, et surtout de notre dépendance. Nous dépendons, que ce soit sur le plan théorique, intellectuel, financier, de l’ancienne puissance coloniale et d’autres vieux pays industrialisés, qui ne reculent que pour mieux sauter. Ce constat, tout le monde peut le faire aujourd’hui. Il est évident que nous sommes tellement pressés d’être admis dans le cercle des « développés », des « mondialisés », que nous nous refusons de voir les difficultés et les pièges inhérents à ce modèle.
Je m’en explique dans L’Étau, mon premier ouvrage (2), dans lequel j’émets des réserves dès la décennie 1980 concernant les thèses dominantes sur la démocratie malienne. J’y écris que, de mon point de vue, il n’y a pas de démocratie sans souveraineté économique, politique ou monétaire. La manière dont nous sommes entrés dans la mondialisation marchande ne nous permet pas de défendre nos intérêts.
Il est donc difficile de se faire entendre par les pseudo-démocrates qui croyaient que des élections suffisaient à faire une démocratie, et qui le croient toujours, du reste. Je me suis attelée, secteur par secteur à la démonstration de mes hypothèses de travail en commençant par le coton, qui illustre parfaitement la situation, à partir de sa transformation, des textiles… pour illustrer le fait que, producteurs d’une matière première de qualité, nous en importons 90 % et ne transformons qu’une infime partie. De surcroît, les dominants subventionnent leurs propres cotonculteurs. L’État tire ses recettes de cette matière et n’a pas les moyens de sa politique. Et si vous ajoutez la production à tout cela, l’appauvrissement est évident. Ce constat est loisible à tout le monde – le mot est faible – d’autant plus que, en privé, beaucoup de Maliens me le concèdent, de la même manière que, quand j’étais ministre, ces derniers me disaient : « on est dans l’étau ». Mais seulement et contrairement à la période des luttes de libération nationale, aujourd’hui, on n’enregistre nulle part une volonté politique de résister et d’agir autrement. Et je le comprends. D’autant plus que tous ceux qui ont essayé, en commençant par Lumumba et en passant par d’autres dirigeants patriotes proches de leur peuple, l’ont payé cher. Il y a donc ce matraquage, le chantage au financement, le sabotage des efforts qui nous ont mis aujourd’hui dans une situation d’humiliation. C’est pour cela… Après L’Étau j’ai donc fait ce constat, et je suis passée par Le Viol de l’imaginaire (3) pour illustrer le fait que la violence symbolique commence par le viol de l’imaginaire, pour vous laisser entendre qu’en fait, en dépit de ce que vous savez de vous, de ce que vous pensez de vous-même, vous n’êtes en fait rien tant que vous ne faites pas comme on vous demande de le faire.
Or, en faisant comme on vous demande de le faire, vous vous enfoncez… Et puis, quand il y a eu la crise ivoirienne, j’ai pensé que le Côte d’Ivoire était un des lieux, en tant que vitrine africaine de ce système, et surtout du capitalisme français, qui était le lieu d’illustration par excellence de cette forme de violence qui ne dit pas son nom, mais qui pousse les gens à s’entre-tuer, toujours au nom de la démocratie.
Après cet ouvrage j’ai écrit L’Afrique humiliée (4), parce qu’on était passé un cran au-dessus et puisque, au niveau local, le chômage endémique (notamment celui des jeunes) et la pauvreté extrême poussaient, à partir de la décennie 1980, des milliers de jeunes à partir sans visa, d’autant plus qu’ici en amont, le durcissement des politiques migratoires les obligeait à se comporter ainsi. J’ai donc écrit L’Afrique humiliée, dans un contexte où Sarkozy, en tant que père de l’immigration choisie, a cru devoir prononcer le Discours de Dakar. Maintenant, dans tout cela, je n’insistais pas suffisamment sur le prix payé par les femmes. Démographiquement, bien sûr, elles sont la composante la plus importante, mais politiquement, elles sont celles que l’on manipule le plus, lettrées comme illettrées, à partir du moment où nous avons des médias qui ont l’art de cacher l’essentiel et de faire l’éloge des chefs du moment. Et je trouve irrespectueux, à l’endroit des femmes, de les pousser à aller voter ou à entrer en politique alors qu’elles ne sont pas outillées pour poser les bonnes questions aux élus, au niveau local, au niveau décentralisé comme au niveau central. J’ai donc jeté une passerelle entre les questions de production, dont le coton, le tissage, les textiles et la situation des femmes. C’est pour cela que nous avons organisé cette première manifestation à l’époque « La fibre africaine » dans le double sens du mot « fibre » en tant que matière, mais aussi « fibre » en tant que volonté politique de s’en sortir. Mais après ? Parce que tout cela c’est bien beau, mais une fois que vous procédez aux remises en question, et puisqu’entre-temps il y avait eu Porto-Alegre et le lancement du Mouvement social (5), j’ai été sollicitée et engagée sur ce terrain. On a créé le Forum social africain dont l’une des émanations est le Forum pour un autre Mali (FORAM) que j’anime autour du Centre Ahmadou Hampâté Bâ (CAHBA) (6). Nous avons alors touché à différentes questions comme je vous l’ai dit : les diplômés sans emploi, les immigrés, les artistes et les intellectuels et nous sommes interrogés sur ce que l’on fait pour eux. Ensuite, nous nous sommes posé des questions sur cet état des lieux : puisque je m’étais dit qu’il fallait que je vive les thèses développées et que je m’assume, c’est ainsi qu’avec ma famille nous avons créé différents établissements à vocation culturelle, une sorte de maisons d’hôtes et de restaurant, tout en matériaux locaux. On y mange dans des poteries, au milieu de textiles et de tentures, tout est fait main. L’objectif était de montrer que des alternatives économiques et créatrices d’emplois sont possibles localement. Et là, on touche vraiment, encore une fois, les femmes. J’ai considéré qu’une des formes de trahison consiste à les enfermer dans des problématiques ; des problématiques qui sont bien réelles : la question de l’excision, de la polygamie, des difficultés liées au rôle domestique… mais ce sont des réalités qui ne sont spécifiques à aucun pays. En politique, où l’on ne voit que la partie visible de l’iceberg, ce qui me paraissait important c’est cette tendance à ne voir que la responsabilité des acteurs locaux, en cachant celle des acteurs globaux. J’ai réalisé que dans le dossier Femme c’était pareil : on ne voit que ce que l’on a envie de montrer, de nature à ternir constamment l’image des femmes, à faire d’elles des femmes enceintes, mutilées, dominées, passives et qu’il faut sauver.
Pourquoi le système parle-t-il aujourd’hui de la responsabilité de sauver les populations civiles ? Ils ont cru à une responsabilité de sauver les femmes africaines. De quoi ? De leur société. De leur culture… Mais ça n’a jamais marché.
En vérité, ce sont elles qui colmatent les brèches quand on met en œuvre les réformes néolibérales. L’idée était donc de centrer davantage le dialogue sur les femmes s’est imposée à moi et, chemin faisant, je me suis dit qu’il n’y a aucune raison qu’elles ne puissent pas comprendre. Si nous nous adressons à elles en langues nationales, une fois qu’elles comprennent les tenants et les aboutissants elles décident pour elles-mêmes.
C’est ce qui s’est passé, c’est ce que nous avons fait, et j’ai rencontré Nathalie M’Dela-Mounier lors d’une réunion à Rennes en 2007, j’ai alors lu son livre et je l’ai invitée à Bamako. Elle est venue dans ce contexte où je mettais en place le programme « Femmes Maaya et citoyenneté ». Le réseau « Femmes Maaya et citoyenneté » (maaya pouvant être traduit par « humanisme ») soutient que, en parlant aux gens dans leur langue, en faisant référence à des valeurs qui leur sont familières, on leur donne alors les moyens de décider, de juger et de contrôler. Ce processus a pris beaucoup de temps, mais c’était absolument fascinant, d’autant plus que les femmes avaient confiance en moi après le projet de pavage du quartier. Lorsque j’ai publié L’Étau, j’ai donné différentes conférences dans des universités, qui m’ont amené jusqu’à l’université du Luxembourg. À l’époque, des autorités internationales commençaient à s’intéresser au Mali et à chercher à travailler avec les Maliens. Ils ont donc été intéressés par mon approche et ont financé ce projet de pavage, qui constitue une initiative assez unique en Afrique de l’Ouest : avec les femmes et les jeunes on a pavé des dizaines de milliers de rues, récuré les caniveaux, planté des arbres… on a transformé des dépôts d’ordures en jardins, on a créé un centre de tissage, on a réhabilité un marché, etc. Cette initiative est très connue au Mali et il a donc suffi que je dise aux femmes qu’il fallait qu’on s’organise pour qu’elles viennent. Aussi bien celles qui n’étaient pas dans le quartier que celles qui y vivent savaient que quelque chose changeait. Je voulais que le changement de leur cadre de vie aille de pair avec la naissance d’une vision nouvelle du Mali et de tout ce qui est possible.
La création des éditions Tamaa s’inscrirait donc dans la suite logique de ce processus ?
Oui, c’est une suite logique parce que dans cette thèse que je soutiens, le parallèle est clair entre les matières premières qui viennent d’Afrique et qu’on transforme au nord et qui nous reviennent : c’est pareil au niveau des idées ! Vous avez vos manuscrits, vous les soumettez alors à des éditeurs au Nord… Pour ma part, j’ai eu la chance de tomber sur un éditeur, Henri Trubert, qui a créé les éditions Les liens qui libèrent. Il a été mon premier contact après avoir suivi mon discours à Porto-Alegre. Il m’a alors approchée, il est même venu à Bamako et il m’a énormément encouragée. Je lui dois beaucoup. Mon premier ouvrage, L’Étau a été publié chez Actes Sud, Le Viol de l’imaginaire chez Fayard et Actes Sud… Maintenant, il y avait un autre problème qui est celui des délais. La rapidité, la disponibilité du livre, le prix du livre là-bas, et puis le fait que, à juste titre, les gens te posent la question de savoir pourquoi, toi qui te bats pour la souveraineté et l’autonomie, tes livres sont-ils tous édités au Nord. Je sais qu’il y a des difficultés énormes liées à cela, et l’édition est présente dans le statut du Centre Hampathé Bâ depuis longtemps. Mais j’avais conscience qu’il n’est pas possible de tout faire à la fois et il était difficile de s’en occuper, tout en sachant que nous avons sous la main une demi-douzaine de manuscrits. Ça valait le coup de continuer à éditer, d’autant plus que nous avons déjà publié deux ouvrages : Le Piège de Clariste Soh-Moubé (7), une des rares femmes migrantes avec un niveau de formation supérieur à avoir fait le trajet jusqu’à Ceuta et Melilla et être revenue. Elle travaille aujourd’hui avec moi, au Centre. On a publié ce livre et on a publié un autre ouvrage en coédition, Ceuta et Melilla. Mais pourquoi partent-ils ? (8) Nathalie M’Dela-Mounier était déjà à nos côtés. Ces publications étaient donc un premier pas dans ce secteur où nous n’avons pas énormément de prétentions. Nous ne publions pas dans le but de nous acheminer vers, disons, une grosse machine de publication de livres. Mais déjà à notre propre niveau, du fait que nous avons une bonne capacité de production mais aussi la capacité de fédérer des intellectuels et des écrivains autour de nos projets, nous avons pensé qu’il était important de faire ce saut. Par la suite, la rencontre avec Isabelle Gremillet nous a donné des ailes : c’est une femme qui en veut, elle a constitué une petite équipe qui a pris le parti de distribuer des livres comme les nôtres, qui ont généralement du mal à percer sur le marché, ici au Nord. C’est ainsi qu’on a publié ensemble ce premier ouvrage L’Afrique mutilée, il y en a maintenant deux autres en préparation.
Si vous le permettez, j’aimerais que nous rentrions un peu plus dans le texte L’Afrique mutilée. C’est un ouvrage très riche. Vous parliez tantôt d’une démarche sans prétention, mais pour ma part, je trouve cet ouvrage très ambitieux : voilà un livre de quelque cinquante pages qui se trouve au cœur de tout un dispositif et qui, en quelque sorte, fait le lien entre toutes les facettes de votre projet. Pour seulement parler du titre, L’Afrique mutilée, j’y vois un titre au pluriel : vous parlez de mutilations. Cette Afrique que vous décrivez avec Nathalie M’Dela-Mounier est mutilée géographiquement, s’agissant du contexte malien dans lequel s’inscrit la publication ; elle est aussi mutilée de ses ressources, des ressources dont le continent est pour ainsi dire amputé au profit d’un Occident en pleine crise et qui doit en sortir par tous les moyens ; elle est de même amputée d’une économie liée à des plans d’ajustement structurel (vous revenez sur ces différents plans, de Washington à Bamako et leurs conséquences). L’ouvrage met en lumière le lien existant entre le chaos malien et le désordre mondial…
Disons qu’il s’agit d’un livre en gestation depuis plus de deux ans. Nous n’en étions alors pas à la « mutilation territoriale », parce que nous ne savions alors pas que le Mali allait être amputé des deux tiers de son territoire. Nous étions alors habitées par la douleur de la prédation des ressources agricoles, minières (le Mali à de l’or). Au-delà du Mali, d’une manière générale, cette manière d’intégration de l’Afrique dans le marché mondial, par le truchement des ressources naturelles – et notamment des ressources énergétiques – coûte cher à l’ensemble des populations, et plus particulièrement aux femmes. D’autant plus que très rares sont les politiques dites « de promotion féminine » qui leur donnent une chance de seulement comprendre les ressources qui sont les leurs. C’est ça que je trouve odieux : de lier leur sort à des politiques dites « de défense de leurs droits », quand il ne s’agit que d’une partie de leurs droits. Elles n’ont pas le droit de s’occuper des questions macroéconomiques, elles n’ont pas le droit de s’occuper des enjeux géostratégiques… on leur enseigne comment se battre à l’intérieur de leur société contre les hommes, contre les cultures… Mais le danger contre lequel elles ne peuvent rien, et qui est pourtant redoutable, réside dans cette dépossession qui est une constante de notre histoire. Cette question leur échappe complètement. C’était donc pour moi un défi à la classe politique, mais aussi à la fameuse « Communauté internationale » qui pleurniche sur le sort des Africaines, sans leur donner la possibilité de comprendre. Alors je vais vous dire, moi qui suis une rescapée de l’analphabétisme, moi qui crois avoir compris certains enjeux : je veux aujourd’hui renouveler, réactualiser les termes du débat. Ceci, en disant qu’une excision peut en cacher une autre, et que le continent lui-même est mutilé : ses entrailles sont fouillées pour en extraire les ingrédients et la matière dont le système-monde a besoin. C’est ce qui nouveau, ce titre, est un clin d’œil à l’excision. C’est une manière de dire « merci, c’est bien gentil mais dites-vous qu’elles s’en sortiraient bien mieux si on leur laissait le soin de dire où elles ont le plus mal ! »
Vous écrivez d’ailleurs « Nous ne sommes pas des portions de femmes à sauver et à protéger ». Ce qui m’a aussi beaucoup intéressé, c’est le travail de déconstruction que vous menez ; à savoir une déconstruction d’un discours sur le développement, mais aussi une déconstruction des principes fondamentaux du système néolibéral, qui ne fonctionne pas, particulièrement s’agissant du Mali. Vous parlez d’un effet Trickle-Down (9) prétendument vertueux, mais qui ne s’applique pas.
Je m’efforce de dire qu’il n’y a pas lieu de s’apitoyer sur le Mali. Le Mali est un pays à comprendre. Un pays à écouter. C’est tellement plus facile et plus rapide de dire « Ah, pauvre Mali ! Il y avait une démocratie… » Et voilà, comme d’habitude, nous sommes des idiots qui n’ont pas su se développer, et ne peuvent même pas tirer parti d’un système politique qui leur donnait la chance de s’en sortir. Moi, je leur réponds que notre chance n’est nullement la demande des pays émergents (la Chine en tête) en matières premières ; notre chance c’est cette crise systémique ! Si nous étions dans un monde plus respectueux des peuples, les puissants devraient plutôt assumer leur part de responsabilité dans les politiques qui continuent de condamner l’immense majorité de mes concitoyens et des Africains à la misère, au chômage et à l’exil.
Toutes les questions qui sont au cœur du débat politique ici au Nord : chômage, dette, précarité, austérité, etc. sont les nôtres depuis trois décennies ! Et je ne parviens pas à comprendre… C’est une forme de racisme qu’à partir des problèmes que l’on provoque et que l’on exporte chez les autres, on ne puisse pas examiner la situation de ces pays, à la lumière de problèmes que l’on ne parvient pas, soi-même, à gérer. Je leur pose cette question tout le temps en leur demandant « Est-ce que vous pensez vraiment que le Mali peut faire mieux que la France, que le Portugal, que l’Espagne ? Vous me dites que c’est une question de démocratie, mais pourquoi n’expliquez-vous pas pourquoi, dans ces pays qui n’ont aucun problème d’organisation d’élections et où les élections se déroulent comme vous le souhaitez, les jeunes sont-ils aux abois ? Pourquoi les Indignés ? Pourquoi Wall Street, si ce système est seulement lié à une question de démocratie ? » Et ils n’ont pas de réponse à cette question, qu’ils ne veulent même pas écouter ! Pourquoi ? Parce qu’ils sont dans un carcan. Et c’est cela qui les intéresse : comment nous culpabiliser, comment nous amener à raser constamment nos murs et nous jeter en pâture à l’opinion, pour qu’on nous regarde de haut. On se rassure à bon compte « ça ne va pas ici mais on a de la chance, c’est mieux qu’ailleurs ». Nous nous efforçons donc de démontrer que cet ailleurs est lié à ici et qu’en réalité, la politique africaine de la France n’est que le prolongement de sa politique intérieure. Il s’agit de la France, il s’agit des États-Unis, il s’agit de tous ces pays qui, en voulant globaliser en délocalisant, ont perdu le contrôle de leur propre système et se croient aujourd’hui tenus de barrer la route à la Chine en Afrique. Alors, si on peut couper l’herbe sous les pieds de la Chine en allant détruire la Libye, en déstabilisant les pays du Sahel et en se disant que parce que la Chine marche sur leurs plates-bandes… Et nous, nous allons payer pour cela ! Ce qu’ils vont donner à consommer à leur propre opinion occidentale, c’est le fait que nous n’avons pas su démocratiser. Mais, j’interroge à mon tour cette opinion : le traité constitutionnel, comme le traité qui est en discussion en ce moment, n’est-il pas un coup d’état institutionnel, soit l’équivalent des coups d’État qui se déroulent chez nous ? Les causes de tous ces coups d’État sont dues au non-respect des droits des peuples à décider de leur propre sort.
Vous évoquiez dans une récente interview la marge de manœuvre très réduite de la CEDEAO…
De mon point de vue, la crise institutionnelle qui sévit au niveau de nos pays, pris individuellement, trouve son expression au niveau de la CEDEAO. Une quinzaine de pays dominés et dépendants mis ensemble ne peuvent pas faire la différence ! Alors laisser le soin à ces pays dépendants et qui prennent leurs instructions ici de décider du sort du Mali, et venir dire qu’il y a une crise institutionnelle et politique qu’il faut résoudre d’abord… Ce sont d’autres pays frères en difficulté ! Des pays qui ne répondent pas à la demande sociale de leurs propres peuples et qui interfèrent dans notre politique intérieure pour nous dire ce qui nous est arrivé. C’est à partir de ce moment que j’ai soulevé la question d’organiser un mouvement qui s’interroge pour savoir où est la CEDEAO des peuples ? Exactement comme ici : vous posez la question de savoir « Où est l’Europe des peuples ? », et nous nous demandons où est la CEDEAO ? Et ils veulent aller en guerre sur cette base ! Sur cette base erronée de devoir, comme ils disent, « sécuriser la transition ». Moi je pose la question : la transition vers quoi ? En 1991, il y a eu une première révolution, nous n’avons pas attendu le printemps arabe pour nous soulever ! De 1991 à 1992, nous avons réalisé une transition. Vous avez réduit cette transition à l’organisation d’élections. OK. Depuis vingt ans on ne fait que ça. On organise des élections : tout va bien ! Et nous n’en sommes pas moins un pays sous perfusion. Vous voulez aujourd’hui nous donner l’impression que le mal absolu, c’est la crise institutionnelle et politique liée au fait que l’élection présidentielle qui devait avoir lieu en avril n’a pas eu lieu ? Et vous allez jusqu’à nous couper les vivres ! Parce qu’on a coupé l’aide budgétaire au Mali sous prétexte que nous n’avons pas organisé d’élections. C’est ajouter une crise à une crise… C’est une injustice sans nom de mon point de vue ! D’autant plus que l’occupation du nord de notre pays, la présence des islamistes à Tombouctou, Gao… est liée à l’agression de la Libye au nom du même modèle démocratique. Quand est-ce que les dominants vont assumer leur part de responsabilité dans la déstabilisation de notre sous-région ? En Libye, tout le monde le sait, ce n’était pas une question de démocratie, c’était une question de pétrole. Donc, vous allez dans la défense de vos intérêts en Libye, faites intervenir l’OTAN, et l’on se trouve alors avec une quantité phénoménale d’armes disséminées dans la sous-région, partout. Je ne sais pas quels sont les pays à l’abri aujourd’hui et où il n’y a pas d’armes ! Les rebelles et les islamistes puisent donc dans ces arsenaux, ils s’attaquent à une armée malienne démotivée, désorganisée. Puis vous renversez les termes de la problématique, et vous faites du coup d’État perpétré par la troupe (parce que ce ne sont pas des généraux, c’est la troupe, c’est-à-dire les laissés-pour-compte de l’armée). Donc, le coup d’État perpétré par ces laissés-pour-compte de l’armée devient le problème numéro un du Mali, alors que votre part de responsabilité dans la déstabilisation est totalement cachée. C’est inacceptable !
En prolongeant la lecture de l’ouvrage, j’ai relevé une forme de parcours dans l’écriture. Le texte s’ouvre sur un besoin : celui d’être entendu et le fait qu’on n’écoute finalement jamais la société civile malienne. Vous posez alors la question de l’autonomie, à savoir la gestion de ses propres ressources. Vous diagnostiquez ensuite une problématique, à savoir le « projet civilisationnel de développement » (10), dont vous éclairez clairement les contradictions. Vous les traduisez d’ailleurs : « Quand on nous parle de… Il faut comprendre… ». Je prends cet exemple : « il faut accroître la productivité, la compétitivité, accélérer la croissance et promouvoir la bonne gouvernance pour garantir l’emploi et les revenus au plus grand nombre… Nous devons comprendre désengagement de l’État, privatisation des entreprises publiques au profit des multinationales, etc. » (11)
Quelle différence avec ici ? C’est tellement clair aujourd’hui. C’est tellement évident ! Mais à quoi tient ce refus de reconnaître en Afrique les conséquences de ces choix qui ne sont pas les nôtres ? C’est une forme d’esclavage. Une forme d’esclavage qui ne dit pas son nom, en réalité. Il n’y a pas de respect. Il n’y a aucune considération pour les autres. On touche là au fond du débat, au véritable dilemme des dirigeants occidentaux, et plus particulièrement de la gauche qui n’est pas censée se comporter comme la droite sur ce terrain : le véritable dilemme, c’est que la sortie de crise exige les immenses ressources du continent. Et comme tout le monde l’a compris, il n’est plus possible d’y parvenir par la ruse, chacun sait que ce sont des questions d’argent et que nous sommes dans un monde multipolaire, qu’il y a la Chine, et les autres… La véritable terreur de l’Occident c’est de manquer de ces ressources-là, qui sont indispensables pour la relance de l’économie, de la compétitivité. Tout ce que les politiques promettent aux citoyens se traduit dans cette politique étrangère de la France, qui ne change pas selon la gauche ou la droite. La question de confiance que le citoyen lambda pose aux politiques :  » Qu’est-ce qui change avec l’avènement de la gauche ?  » Eh bien nous nous posons la même question. Et la réponse est toujours la même. Les mêmes types de pouvoir sont à l’œuvre ici et chez nous : il faut des dirigeants qui sachent appliquer des politiques impopulaires. L’impopularité d’une bonne partie de la classe dirigeante tient la plupart du temps aussi à la nature des politiques économiques mises en œuvre. Mais ça, on ne le dit pas. On ne veut pas non plus que nous sachions que le bien public, les services privatisés et notamment l’éducation, la santé se situent en dehors du fait que le système encourage la corruption, l’enrichissement personnel. Parce que c’est ça le fond du débat. On dit :  » Enrichissez-vous, enrichissez-vous !  » C’est ce que l’on dit aux gens et c’est ce que les gens ont compris. Et c’est pour cela que les gens viennent au pouvoir. Et après, on dit  » Ce sont des républiques bananières « . Le piège est tendu. L’État est sommé de se désengager. L’État doit se désengager, ne pas engager de dépenses publiques pour les gens, et l’État doit lancer des projets d’infrastructure qui permettent aux grandes entreprises du Nord de venir construire chez nous à prix d’or.
Ces travaux d’infrastructures étant sources de corruption…
Source de corruption et source d’enrichissement pour les prêteurs, pour les pays prêteurs et pour les récipiendaires, au niveau local. Ce sont des infrastructures qui ne desservent pas. Si au moins c’étaient des infrastructures qui ralliaient les différentes parties du pays, de telle sorte que le commerce national, sous-régional puisse être une réalité… mais non ! C’est comme du temps de la colonisation, les ressources sont drainées vers l’extérieur.
Je ne sais pas si on peut parler d’une lueur d’espoir ou du moins d’une piste… la fin de l’ouvrage se fait plus positive, vous convoquez certaines voix, celles des femmes, ces femmes qui sont les premières à subir les conséquences d’un « État failli », des femmes, toutefois porteuses d’une alternative à ce modèle néolibéral. Cette alternative serait représentée par le concept de Maaya…
Le Maaya, c’est l’humanisme. Pour ma part, tout comme Nathalie, je pense que nul n’a le monopole de la démocratie et que si l’on donne la chance aux citoyens et aux peuples de comprendre les tenants et les aboutissants du changement, ils sont capables d’en garder le contrôle. C’est cette ignorance crasse dans laquelle on maintient les gens, en leur donnant l’impression que le seul fait de glisser le bulletin de vote dans l’urne suffit à faire d’eux des citoyens et de leur payer une démocratie exemplaire. C’est de là que nous sommes revenus. Et nous revenons de loin. Nous, nous pouvons prouver, au Mali en tout cas, qu’il n’en est strictement rien et que tout est à refaire. Et pas seulement au Mali. Il n’y a pas de démocratie malienne ou autre possibles en Afrique, sans une remise en question de l’ordre global du monde, qui est aujourd’hui un désastre. Nous sommes confortés par la levée de boucliers à l’échelle planétaire et tout ce que nous entendons à propos des 99 %… Nous faisons partie de ses 99 % qui ne parviennent pas à se faire entendre par les 1 % ! Par les oligarques d’ici et d’ailleurs… J’ai publié dans Slate Afrique l’article « La guerre n’est pas la solution » (12) : pour moi, la solution c’est une véritable citoyenneté. Parce que la question des minorités et celle des Touaregs est une question réelle. Un véritable défi. Un défi que nous n’avons pas pu relever, parce que l’intégration elle-même s’inscrit dans le paradigme dominant qui est fait d’extraversion et du déséquilibre des rapports de forces. Tous les accords conclus avec les rébellions passées ont trouvé  » leur solution  » dans le cadre d’accords d’intégration et de réconciliation qui se traduisaient systématiquement par le même type d’investissements. Ce sont des autoroutes, ce sont des déconstructions… et une fois les constructions finies, l’économie réelle, qui devrait pouvoir permettre aux gens de vivre mieux, n’existe pas. Mis à part le tourisme dans le nord, il n’y a pas d’opportunité pour les gens…
Un tourisme qui n’a sans doute pas assez été mis en valeur…
Pas suffisamment, et le peu qui a été fait a été détruit récemment, à partir du moment où les enlèvements d’otages ont amené les chancelleries occidentales à inscrire le Mali sur la liste des pays où il ne faut pas aller. Donc à part cela, il s’avère maintenant que des ressources minières, pétrolifères et uranifères existent… nous ne sommes plus alors dans le tourisme : nous sommes dans des enjeux beaucoup plus importants. Et même sur le plan militaire, en termes de communication, il y a énormément d’enjeux interconnectés qui font que les puissants de ce monde n’ont nullement envie de nous laisser ni les mains libres, ni la latitude de penser pour agir. À ce niveau, les médias jouent un rôle terrifiant dans le lavage de cerveau des populations. À chaque fois que vous essayez de sortir de ce carcan pour regarder le monde dans sa globalité et les enjeux globaux, on vous ramène aux questions locales d’élections…
Vous formulez une piste plus précise à partir de l’idée de Badenya. Cette valeur qui est associée aux liens entre les enfants de la mère, opposée au Fadenya…
Oui. Les femmes sont au cœur de la problématique, qu’on le veuille ou non, effectivement et traditionnellement. L’utilisation des langues nationales dans cette construction de la citoyenneté, me paraît fondamentale. Le Fadenya c’est la compétition. Fa, c’est le père : c’est donc la compétition entre hommes. Par le passé, elle était saine. C’était se surpasser soi-même dans la production, dans la création, etc. On se battait alors dans le cadre d’une économie réelle. Aujourd’hui, c’est dans la spéculation, c’est-à-dire comment se surpasser dans la politique. L’adversité ne s’inscrit plus sur le registre de la production et des services que l’on rend aux gens : c’est le vol des biens publics. C’est à qui sera le plus roublard et qui parviendra le plus à piller. Les peuples sont leurrés et ça devient petit à petit une forme de compétition dans la destruction, dans le pillage… L’impunité aidant, les jeunes générations qui montent pensent que la réussite en politique c’est d’abord bien se positionner et engranger la manne de l’aide extérieure, s’enrichir et ainsi de suite. Face à cela, il y a l’autre valeur, le Badenya. Le Fadenya a été dévoyé, tout comme la notion de démocratie et d’autres idéaux. Badenya c’est la solidarité entre les enfants de la mère. Les enfants du père se comportent à travers la masculinité, la bagarre, alors que les enfants de la mère, la plupart du temps, en appellent à d’autres valeurs de solidarité et de partage. C’est pour cela que je me suis dit que quand on va sur ce terrain et si l’on parle aux gens dans ces termes-là, le recours à ces référents culturels familiers nous permet d’illustrer ce qui se passe exactement et donne également la latitude aux gens d’opérer des choix.
Vous écrivez que le nouveau Mali naîtra des femmes.
Oui. Le monde. Le monde de toute façon dans sa globalité est né des femmes ! Mais aujourd’hui, de mon point de vue, le véritable défi politique ce n’est pas l’entrée en politique en tant que telle, surtout s’il s’agit de faire comme les autres ! Je me dis que la défiance ne se pose plus seulement en termes d’égalité à partir du moment où les hommes ont amené le continent là où il est aujourd’hui. Il ne s’agit pas de les égaler dans la corruption et dans les comportements économiques qui les caractérisent. Il s’agit d’être différentes. D’assumer notre différence. Et ça, c’est une grosse bagarre avec les féministes, parce que les mots sont campés. Bien entendu que je suis pour l’égalité, je suis d’accord : l’égalité des droits, l’égalité des femmes ! Mais ce qu’on sert aujourd’hui ce n’est pas cela. On nous demande d’être des égaux alors que nous savons que dans la plupart des comportements, les hommes ne sont pas au mieux, ni dans leur statut actuel de dominés, de soumis aux dictats des puissances occidentales, ni dans les difficultés économiques extrêmes qui les poussent, justement, dans des situations qui les acculent. Je crois que nous devons exploiter les marges de manœuvres qui nous restent, pour faire la différence et pour un monde différent. C’est pour ça que notre prochain livre, Mille et une Maliennes debout pour un autre Mali (13) part du postulat selon lequel nous n’avons jamais eu la latitude d’explorer, de penser par nous-mêmes, d’explorer nous-mêmes nos droits et que l’heure est peut-être venue d’explorer ces alternatives ensemble, avec les hommes.
Je lis à la fin de l’ouvrage « Nous sommes toutes les femmes, nous ne venons pas de nulle part et n’allons pas n’importe où ». Vous évoquez plus loin que ce qui prime, c’est le Maaw Folo…
Maaw Folo c’est « les gens d’abord ». Ma c’est l’humain. Maaw signifie les humains. Folo signifie d’abord. « Les humains d’abord ».
Une valeur fondamentale…
Bien sûr !
Je lis : « L’avenir est devant nous si les enfants occupent leur place et jouent leur rôle ». Cette phrase m’a marqué. M’a frappé, même.
Oui, à condition qu’on accepte que ces derniers occupent cette place-là. Quelqu’un a parlé de la double absence et du fait qu’ils ne sont ni d’ici ni d’ailleurs…
Pour terminer, j’aurais simplement voulu revenir à L’Oiseau Indigo, l’association qui s’occupe de la promotion et de la diffusion de votre ouvrage. Au cours de ce voyage qui vous mène aujourd’hui à Paris, à la Fête de l’Huma, à la Fête altermondialiste de Mâcon. Vous êtes également interrogée dans des médias généralistes comme Radio France Internationale. Il y a donc une audience, mais en même temps, vous évoquez le fait qu’on ne sait pas écouter le Mali. Ce livre permettrait, peut-être, de s’acheminer vers un début d’écoute : d’abord comprendre avant de faire des solutions toutes faites…
Je ne suis pas seule dans cette situation. Le Mouvement social mondial, il y a dix ans, nous a permis de bénéficier d’une bonne visibilité et d’une grande écoute. Mais les enjeux qui sont au cœur de notre discours sont aujourd’hui débattus un peu partout, pour mieux les instrumentaliser. Il en est ainsi des insurrections populaires : nous sommes passés par cette instrumentalisation au Mali, où les acquis politiques de cette lutte contre le régime de Moussa Traoré ont été totalement dévoyés. Nous voyons aujourd’hui en Tunisie et en Égypte (parce que je ne mets pas la Tunisie et l’Égypte sur le même pied que la Libye où les choses se sont passées différemment) : là-bas aussi, on se rend compte que, très tôt, les puissances occidentales ont cru devoir s’immiscer pour soutenir la révolte, mais c’était pour mieux l’orienter vers des questions qui ne touchent pas le système. Les dominants, les gagnants de ce système en perte de vitesse sont dans une logique de sauvetage de leurs intérêts, qui passent par la diversion. Nous sommes des peuples divertis. On nous demande de regarder ailleurs, de ne pas nous occuper des questions fondamentales qui sont au cœur du débat politique.
Vous allez bientôt publier un autre ouvrage qui s’appellera Emblématique Mali, osons un autre pays. Maintenant (14). De nouvelles pistes ?
Oui, c’est une manière d’explorer les questions qui nous rattrapent aujourd’hui et dont nous n’avons pas voulu débattre en Afrique par naïveté, par cupidité ou par lâcheté, je n’en sais rien… Il y a la question de l’intégration, la question de l’armée, la question des frontières… Il y a la question de la religion, de la politisation de la religion, etc. À quoi faut-il attribuer le fait que chez tant de gens – et pas seulement des islamistes radicaux – apparaît aujourd’hui ce besoin de spiritualité, qu’on constate dans les universités un peu partout ? Ce qu’on enregistre aujourd’hui au nord du pays, s’inscrit dans un environnement social qui était déjà marqué par la montée en force de l’Islam. Et ce n’est pas spécifique au Mali. Les bonnes questions ne sont pas posées. Qu’il s’agisse de ce phénomène comme de ce qu’ils appellent « l’économie souterraine » dans le nord du Mali, qui porte à la fois sur la drogue, les armes, ou qu’il s’agisse de l’émigration, l’échec lamentable de ce modèle économique incapable de répondre à la demande de dignité des gens est au cœur des problématiques. Mais le plus cruel, c’est qu’on attend des peuples – dont les femmes et les jeunes – d’aller aux élections ; mais surtout pas de questionner ce lien entre le système, ces fléaux et les inégalités, les injustices, la corruption et l’impunité liée au fait que c’est la loi de la jungle. On ne questionne pas ces réalités ! Ce n’est jamais débattu. Sinon, l’Afrique aurait bénéficié d’une plus grande importance dans le débat électoral ici. Ça n’est pas le cas. C’est-à-dire que l’on se fait élire et, ensuite, on s’occupe des questions africaines. Pourtant les questions débattues ici concernent l’Afrique : l’immigration, la sécurité et l’islam. Pour ma part, je pense qu’il est bon de le rappeler alors qu’on parle de transition au Mali. Le Mali va certainement préparer des élections, va se battre pour son intégrité territoriale, cette phase de transition doit être mise à profit pour poser, cette fois-ci, l’ensemble des questions, et ne surtout pas être réduite à la préparation des prochaines élections.
Vers une nouvelle forme de dialogue ?
C’est une question de passerelles : ce qui importe, c’est le regard condescendant sur l’Afrique, qui me dérange considérablement, lorsque les peuples sont aujourd’hui tous soumis au même rouleau compresseur. Nous, nous sommes juste passés avant les autres. Il est grand temps que les problèmes soient posés globalement, au lieu de stigmatiser le Mali et d’en faire une histoire à part. Comme je le disais à la Fête de l’Huma, l’état actuel du Mali n’est qu’une des expressions du désordre global.

1. [www.loiseauindigo.fr]
2. L’Étau. L’Afrique dans un monde sans frontières, Arles, Actes Sud, 1999.
3. Le Viol de l’imaginaire, Arles/Paris, Actes-Sud/Fayard, 2001.
4. L’Afrique humiliée, Paris, Fayard, 2008.
5. La première édition du FSM s’est tenue du 25 au 30 janvier 2001 à Porto-Alegre, au Brésil. Il a réuni de entre 5000 et 20000 participants, ainsi que quelques centaines de journalistes. Ce premier forum, né d’une rencontre entre plusieurs associations altermondialistes séduites par l’idée de créer un forum parallèle au Forum économique mondial, a été organisé par huit associations brésiliennes : Attac, le Mouvement des sans-terre, ABONG (Association brésilienne d’organisations non gouvernementales), CIVES (Association brésilienne des hommes d’affaires pour la citoyenneté), CBJP (Commission brésilienne Justice et Paix), IBASE (Institut brésilien d’analyses socio-économiques), CUT (Centrale unique des travailleurs) ainsi que CJG (Centre de justice mondiale, justiça global). Source : Wikipedia.
6. [ http://www.centre-cahba-bamako.org/]
7. Le Piège, Bamako/Athée, Tamaa éditions/Goutte de sable, 2009.
8. Ceuta et Melilla. Mais pourquoi partent-ils ?, Bamako/ Bécherel, Tamaa éditions/Les Perséides, 2008.
9. L’effet Trickle-down ou  » théorie du ruissellement  » est une théorie économique d’inspiration libérale selon laquelle les revenus des individus les plus riches sont in fine réinjectés dans l’économie, soit par le biais de leur consommation, soit par celui de l’investissement (notamment via l’épargne), contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l’activité économique générale et à l’emploi dans le reste de la société. Source : Wikipedia.
10. Page 20.
11. Pages 25-28.
12.  » La guerre n’est pas la solution « , article publié dans Slate Afrique le 16 juin 2012 : [ http://www.slateafrique.com/89003/la-guerre-n-est-pas-la-solution-aminata-traore].
13. Mille et une Maliennes debout pour un autre Mali, Bamako, Tamaa éditions, parution en décembre 2012.
14. Emblématique Mali, osons un autre pays. Maintenant. Bamako, Tamaa éditions, parution en décembre 2012.
Entretien réalisé à Paris le mardi 18 septembre 2012.///Article N° : 10998

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