Langues africaines et création littéraire

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La question des langues africaines comme langues d’écriture littéraire est un défi à relever, car « le champ littéraire africain se singularise par une fascinante anomalie », produire de la littérature dans les langues coloniales, analyse Boubacar Boris Diop.

Bépp làkk rafet na buy yee ci nit xel ma
Di tudd ci jaam ngor la. *
Serigne Moussa Kâ
*Toute langue est belle qui élargit l’horizon intellectuel
de l’être humain et redonne à l’esclave le goût de la liberté.

Comme toutes les autres, l’histoire de la littérature en Afrique sub-saharienne est jalonnée de dates repères (création de Présence africaine en 1947), de grands noms d’écrivains et de mouvements comme celui de la Négritude. On ne peut certes parler d’une production soutenue mais les textes publiés suscitent un certain intérêt de la presse, qui relaie volontiers les débats académiques : l’avenir de la littérature africaine est-il dans le métissage si réussi par Kourouma entre le français et le malinké ? Le réalisme magique a-t-il le même sens chez Sabato et Labou Tansi ? Les écrivains eux-mêmes voltigent d’un Salon à un autre et à force d’être instamment priés de refaire notre pauvre monde, finissent par s’emmêler un peu dans leurs fiches. En somme, rien ne semble distinguer a priori un auteur nigérian ou camerounais de ses homologues du reste du monde.

Pourtant à y regarder de plus près, le champ littéraire africain se singularise par une fascinante anomalie.

Il n’est en effet presque jamais question, quand on parle de littérature africaine, des œuvres écrites par des Africains dans leurs langues maternelles, avant ou après la colonisation. Les seuls auteurs auxquels on se réfère ont en commun d’écrire dans les langues des puissances coloniales – Angleterre, Portugal, Belgique et France – qui occupèrent jadis leurs différents pays. C’est pourquoi il est du reste quasi impossible de penser cette littérature en dehors du cadre historique tracé par la rencontre entre l’Afrique et l’Occident. Les spécialistes ne se gênent jamais pour faire remonter ses origines les plus anciennes à un moment ou à un autre de la conquête coloniale. Il est ainsi admis, dans l’espace africain dit francophone, que la littérature y est née en 1925, avec Force-Bonté, roman autobiographique du tirailleur sénégalais Bakary Diallo.

Peut-on imaginer plus tranquille déni de soi ? Cela revient à valider, dans le domaine précis de la création d’œuvres de l’esprit, la fameuse « théorie de la table rase », qui a été, on le sait, un des alibis majeurs de l’occupation étrangère : l’Afrique étant une terre vierge de toute culture, vouée de toute éternité à une sanglante barbarie, il était justifié, au nom des valeurs d’une civilisation supérieure, de la conquérir et d’en disposer librement. Affirmer que notre littérature est née du contact avec le colonisateur, grâce à sa langue et à son école, n’est-ce pas accréditer l’idée qu’avant son arrivée nous étions bel et bien « au cœur des ténèbres » ? Il est difficile d’admettre que l’Afrique, berceau de l’humanité, a attendu l’année 1925 pour exprimer ses peurs et ses espérances avec des mots…

Une histoire littéraire qui s’accommode si aisément de plusieurs millénaires de silence, a-t-elle seulement un sens ? Certes non et il fallait s’attendre à une remise en cause radicale, un jour ou l’autre, de cet étrange consensus. Personne ne s’y est employé avec autant de constance et de profondeur que Cheikh Anta Diop mais au plan théorique, c’est l’auteur kenyan Ngugi Wa Thiong’o qui s’est chargé de situer la langue au cœur du débat littéraire africain. Dans une intelligentsia anglophone qui se sent généralement très à l’aise avec l’anglais, Ngugi wa Thiong’o est une remarquable exception. Les circonstances de sa prise de conscience méritent un bref rappel.

Tout commence en 1962 en Ouganda, plus précisément à l’université Makerere de Kampala. Au mois de juin de cette année-là, s’y tient une Conférence, Ngugi est alors un tout jeune de vingt quatre ans mais cette rencontre fait germer dans son esprit un doute qui n’a jamais cessé depuis lors de le tarauder. Son interrogation peut être ainsi résumée : les livres écrits par des Africains dans des langues européennes font-ils réellement partie de la littérature africaine ? Selon lui, on pourrait tout au plus parler à leur propos de « littérature afro-européenne ». C’est une brutale révélation qui change du tout au tout sa vie. Ngugi wa Thiong’o, qui a consacré à ce sujet de nombreux essais, (1) dirige aussi depuis 2004 en Californie un centre destiné à favoriser les croisements de textes du monde entier. (2) Mais le plus important c’est que, joignant l’acte à la théorie, il s’est mis à produire des ouvrages dans sa langue maternelle. Ainsi la pièce de théâtre I’ll marry when I want puis les romans The devil on the cross, Matigari ettout récemment Wizard of the crow ont d’abord existé en kikuyu avant d’être traduits en anglais par Ngugi lui-même ou par quelque autre personne (3). Les partisans de la solution dite « réaliste » soulignent volontiers la multiplicité des langues dans chaque pays africain et le risque qu’en y imposant l’une d’elles on ne mette en danger l’unité nationale. En termes plus concrets : les Luo du Kenya supporteront-ils sans réagir, violemment au besoin, que l’État kenyan officialise le kikuyu ? Il est aisé de deviner la curieuse conclusion à laquelle est censé aboutir ce raisonnement : pour préserver la paix civile au sein de nations tropicales encore fragiles, rien de tel que… le bon vieux Shakespeare ! A en croire les soi-disant modernistes, œuvrer à la promotion du bambara, du malinké ou du more, écrire un roman en soussou ou en mbay, c’est tourner le dos au progrès et se priver des inestimables avantages qu’offrent des langues dites internationales. Vue d’Amérique latine, la querelle peut paraître anachronique, car la question y a été tranchée depuis longtemps, pour le meilleur et pour le pire. Mais dans le domaine linguistique plus qu’en tout autre, comparaison n’est pas raison : ce qui vaut pour le Brésil ou le Venezuela peut n’avoir aucune signification dans un contexte africain très différent. Et ce n’est pas seulement en raison du fait – certes non négligeable – que les Espagnols ont conquis puis occupé des pays où ils ont profondément pris racine en se métissant aux populations autochtones. En Afrique, Français, Anglais, Belges et Portugais se sont au contraire contentés d’exploiter les richesses naturelles sans jamais envisager de faire souche (4). Et de toute façon, l’enseignement colonial était si sélectif que seule une infime minorité pouvait bénéficier des vertus supposées des langues européennes. L’Aventure ambiguë, de Cheikh Hamidou Kane, rend magistralement compte du dilemme auquel ont été confrontés les Africains au début de la conquête française. (…) Lâchant la proie pour l’ombre, tout un continent a négligé de développer ses propres langues – son bien le plus précieux – sans même avoir pu en retour les remplacer valablement par celles des vainqueurs. N’était-ce pas le plus sûr moyen de se condamner à la stagnation sous prétexte d’accéder à une modernité aux allures si séduisantes ? Réservée à une minorité, l’école occidentale a surtout été en Afrique une fabrique d’analphabètes (5).

Il est normal, dans ces conditions, que le fossé entre l’écrivain africain et son public n’ait cessé de s’approfondir. Au fil du temps nous nous sommes mis, lentement mais sûrement, à écrire beaucoup plus pour nos anciens maîtres – dont nous guettons fiévreusement les moindres signes d’approbation – que pour les nôtres.

Quand on en vient à la littérature elle-même, les adversaires les plus « raisonnables » des langues africaines insistent sur leur faible impact potentiel. A les entendre, il n’existe pas de lectorat pour un roman en sénoufo. L’argument paraît frappé au coin du bon sens. En fait il est parfaitement insensé. L’histoire de toutes les littératures humaines montre que ce sont toujours les textes qui précédent le public – parfois avec plusieurs siècles d’avance – et non l’inverse. Ils le créent même bien souvent, en vérité. Contrairement aux niaiseries que l’on entend ici et là, il n’y a nulle part un « commerçant » nommé public qui passe commande à l’écrivain de sa fiction et en attend la livraison. Bien au contraire, s’il a de la fierté et du talent, un auteur est plus enclin à dire ce que personne ne veut entendre qu’à chercher à attirer les passants dans sa boutique. Il n’écrit pas pour. Il écrit contre. Il est résolument en rupture. Et le processus par lequel les œuvres ou les initiatives intellectuelles audacieuses finissent par s’imposer est long, ambigu et particulièrement douloureux. En d’autres termes, même si l’absence de lecteurs pour de la fiction dans nos langues était prouvée, ce ne serait pas une première, le phénomène ayant déjà été observé partout au cours des âges, singulièrement chez les nations dominées. Cela ne pourrait pas non plus empêcher ces créations de s’imposer sur la durée.

Au fond, pour chacun de nous l’échange primordial a lieu entre les mots de sa plus lointaine enfance et lui-même : je parle ma langue maternelle car elle me parle depuis toujours, depuis la nuit de mon temps. En vérité ma voix est son pur écho, elle ne fait que lui répondre. Et les « mots de la tribu » sont, proprement, irremplaçables. Ils se meuvent au plus profond de l’être et s’en détourner revient à prêcher dans le désert. On peut en juger par la différence de réception des œuvres de Ngugi wa Thiong’o selon qu’elles sont écrites en anglais ou dans sa langue maternelle. Auteur engagé, Ngugi a pendant longtemps critiqué très violemment le régime autoritaire du président kenyan Daniel Arap Moï. Tant qu’il le faisait en langue anglaise, cela ne gênait nullement le gouvernement. Mais dès sa première pièce de théâtre en kikuyu, Ngaahika Ndeenda, jouée par les paysans au Kamiriithu Community Educational and Cultural Centre, l’effet a été tel qu’il s’est immédiatement retrouvé en prison pendant un an (6).De même, à la parution de son roman Matigari, la police politique kenyane, entendant souvent le nom du personnage dans la bouche des paysans, s’est lancée – l’anecdote est rapportée avec humour par Ngugi lui-même – à la recherche de ce dangereux agitateur révolutionnaire qui se faisait appeler… Matigari ! Dans le même ordre d’idées, le Sénégalais Cheik Aliou Ndao se déclare souvent très impressionné par les réactions enthousiastes et pleines de maturité des villageois, surtout des femmes, à ses textes en wolof.

Tout cela donne aujourd’hui le sentiment que beaucoup trop de temps a été perdu. Des choix linguistiques peu judicieux n’ont réussi à créer qu’une fausse littérature. Ses incohérences, signalées dès les premières années des Indépendances, sont encore plus manifestes de nos jours. Mais plutôt que d’accepter en toute humilité une révision déchirante, la littérature afro-européenne choisit la fuite en avant. On ne sent guère ses auteurs disposés à s’interroger sur la validité de leur option en faveur des langues occidentales même si, littéralement, elles ne riment à rien pour eux. Dans leur immense majorité, ils les considèrent comme l’unique solution ou, pour les moins hargneux, comme un mal nécessaire. Implicitement perçues comme des marqueuses de modernité, elles sont en outre créditées du pouvoir de connecter l’Afrique au reste du monde et même de permettre aux Africains de communiquer entre eux (7).

Comme Ngugi wa Thiong’o dans les anciennes colonies britanniques, Cheikh Anta Diop a été longtemps incompris dans l’espace dit francophone. Il l’était d’autant plus que les élites de Dakar ou de Yaoundé n’ont jamais fait mystère de leur folle passion pour la culture française. L’idée même d’un roman en sérère leur paraissait – cela n’a d’ailleurs guère changé – quelque peu incongrue, voire répugnante.

L’on note souvent, y compris chez ceux qui prétendent au titre d’experts, une surprenante tendance à percevoir l’Afrique comme un seul et même pays où tous les événements doivent être soumis à une grille d’interprétation unique. La même règle est appliquée au dilemme linguistique. Celui-ci se pose pourtant en des termes sensiblement différents selon la zone géographique ou culturelle étudiée et souvent même d’un pays voisin à un autre (8).

Une des clefs de lecture les plus pertinentes demeure la nature du legs colonial.

Il n’est peut-être pas nécessaire de s’arrêter sur le cas des écrivains lusophones qui ne semblent pas, à notre connaissance, avoir été sérieusement tourmentés par le sujet. (…)

Au Nigeria, au Ghana et dans toutes leurs anciennes possessions, les Britanniques avaient su faire preuve d’une relative tolérance à l’égard des langues locales, qui pouvaient parfois cohabiter à l’école avec la leur (9). Cela signifie que, sans jamais les situer au même niveau que l’anglais, ils n’ont pas non plus cherché à les anéantir. C’est pourquoi, bien avant l’indépendance, les romans ou pièces de théâtre en yoruba ou dans d’autres langues africaines ont été disponibles en plus grande quantité dans cette partie du continent (10). Cette politique, dite de l’Indirect rule, tout en paraissant assez libérale n’en était pas moins, soit dit en passant, plutôt raciste. Elle était en fait assez proche de la théorie du « développement séparé », que l’on connaîtra plus tard sous le nom d’apartheid dans l’Afrique du Sud blanche. N’ayant toutefois jamais jugé utile de faire du prosélytisme pour sa langue, Londres a aujourd’hui une attitude moins possessive à l’égard des auteurs « anglophones ». Ceux-ci, de leur côté, n’ont pas – les bienheureux ! – le sentiment d’œuvrer par leurs livres au rayonnement culturel de l’ex-Empire britannique.

C’est là une colossale différence avec leurs confrères de Djibouti, Dakar ou Ndjaména…

Tout d’abord, la politique coloniale de Paris s’est voulue dès le départrésolumentassimilationniste. (…). Les enseignants, tous français, répétaient à l’envi que grâce à la colonisation, des routes, des hôpitaux et des écoles avaient été construits pour le seul bénéfice des Africains. Bref, le projet éducatif ne lésinait pas sur les mensonges, les trous de mémoire délibérés et la falsification historique pour arriver à ses fins néfastes (11).

(…). Au Sénégal, en Algérie ou en Côte d’Ivoire, les langues nationales étaient totalement exclues du système scolaire. Il était interdit, sous peine de punition, de les utiliser dans les cours de récréation. La pratique dite du symbole avait même été instituée pour faire respecter une règle aussi dévastatrice (12).

Fort heureusement, en dépit de ses efforts soutenus, la France n’a pas réussi à faire disparaître les langues africaines. Il eût fallu pour cela une scolarisation universelle dont elle n’avait ni les moyens ni peut-être même la volonté politique. En réservant sa langue à une élite – les « évolués », par opposition aux « indigènes » – elle en a fait un instrument de discrimination (13). Il était infamant de ne pas savoir parler français et – comme c’est encore semble-t-il le cas dans certains pays d’Amérique latine à l’égard des langues indiennes – on avait honte de s’exprimer en wolof, en bambara ou en dioula. Ainsi que le montre Chinua Achebe dans Things fall apart, la nouvelle stratification sociale, imposée du dehors et non secrétée par des dynamiques internes, a semé les graines du mépris de soi très souvent constaté chez tous les anciens colonisés. (…)

L’on en voit à l’heure actuelle les désastreux résultats. (…)

Mais pendant qu’une poignée d’auteurs plastronnent sur les bords de la Seine – sans être d’ailleurs vraiment pris au sérieux – la création littéraire d’expression française marque le pas dans la plupart de leurs pays. On est passé des ambiguïtés, somme toute respectables, de la littérature afro-européenne, à quelque chose de plus banal et affligeant : la littérature négro-parisienne. Il n’y a presque rien à dire de ces romans qui dépeignent pour les délices de leurs seuls lecteurs occidentaux une Afrique peuplée de cannibales et ou à peu près tout le monde est stupide, alcoolique au dernier degré et moralement misérable. Il semble qu’il n’y ait pas ces temps-ci d’autre façon de capter en Occident l’attention du public et des grands médias et donc de « vendre », comme on dit. (…) Cela ferait rire si le sujet n’était aussi grave : l’image négative de l’Afrique dans le reste du monde provient en grande partie de ces livres incroyablement superficiels. Ils sont aussi le vivier intellectuel des négrophobes et des arabophobes qui s’y réfèrent constamment pour échapper à l’accusation de racisme.
Il est à craindre que, malgré tous les efforts pour se le dissimuler, le mal ira en s’aggravant. (…) L’exemple du Sénégal est particulièrement significatif à cet égard. Considéré comme étant à l’avant-garde de la lutte pour le rayonnement international du français, ce pays est pourtant tout ce qu’on veut sauf un pays francophone (14) !La langue officielle y est certes le français mais même dans une mégapole comme Dakar personne ne l’utilise au quotidien. Cette découverte désarçonne du reste presque toujours les étrangers, en raison précisément de la réputation de francophilie – heureusement surfaite ! – des Sénégalais.

Une telle situation soulève une question esthétique fondamentale. Que peut-il bien se passer, en effet, dans la tête d’un auteur qui travaille avec des mots qu’il n’entend jamais autour de lui, pas même de sa propre bouche ? (…) L’œuvre conçue dans ces conditions est privée d’une richesse sonore inouïe, de la tension – qui peut se transformer en collusion – entre une parole vivante et les termes glacés et raides du dictionnaire. Le manque de naturel, souvent déploré, de la littérature africaine en langue française provient peut-être en partie de là. On le voit bien au Sénégal où, en moins d’un siècle d’existence, elle semble avoir épuisé ses possibilités. Ce petit pays a compté avec Mariama Bâ, Birago Diop, Cheikh Hamidou Kane, Sembène Ousmane et Léopold Sédar Senghor, des auteurs de très grand renom. Aujourd’hui on peut au moins parler de malaise. Un certain battage médiatique n’arrive pas à faire oublier la faiblesse quantitative – et qualitative – de sa chaîne de production en français.

Grâce à ce relatif déclin, des espaces se sont peu à peu libérés pour
les militants des langues nationales.

Deux maisons d’édition, Osad et Papyrus, jouent à cet égard un rôle de tout premier plan.

L’Osad – Organisation sénégalaise d’Appui au Développement – est dirigée par une éminente linguiste, Arame Fall Diop. Pendant des années, depuis son bureau de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, elle a discrètement encouragé les jeunes talents à écrire dans leurs langues maternelles. Elle s’est ensuite lancée dans l’édition pour mieux pouvoir leur venir en aide. Presque rien ne s’est publié dans ce domaine ces dernières décennies sans qu’elle n’y ait joué, ouvertement ou dans l’ombre, un rôle décisif (15).On doit aussi à l’Osad des manuels didactiques – particulièrement en wolof et en sérère – dont des livres de calcul, un lexique du langage informatique ainsi que des ouvrages de vulgarisation sanitaire et d’éducation civique. Ce dernier volet comprend une traduction en wolof de la Constitution du Sénégal, réalisée par le magistrat Amet Diouf et Arame Fall Diop elle-même.

Papyrus-Afrique est une autre structure éditrice en langues nationales. Son fondateur et patron, Seydou Nourou Ndiaye, a eu auparavant un parcours politique très marqué à l’extrême-gauche. Il est aussi l’auteur d’un recueil de poèmes en pulaar (16). Sa maison d’édition, fondée en mars 1996 et basée dans le quartier populaire de Guediawaye, est partie de rien mais peut se prévaloir, douze ans après sa création, d’un catalogue fort respectable d’ouvrages de fiction et d’essais en pulaar et en wolof. Ndiaye a également lancé en mars 1998 Lasli-Njëlbéen, un mensuel d’informations générales bilingue pulaar-wolof. Presque invisible dans la capitale sénégalaise, le journal est très lu et apprécié en milieu rural (17).

Arame Fall Diop et Seydou Nourou Ndiaye revendiquent tous deux l’héritage de Cheikh Anta Diop, dont la première nommée a d’ailleurs été la collègue à l’Institut fondamental d’Afrique noire (Ifan). Cela ne doit pas étonner. Bien avant sa brutale disparition le 7 février 1986, Cheikh Anta Diop avait commencé à récolter les fruits de son action obstinée et solitaire en faveur des langues africaines. (…)

Le regain de vigueur de cette littérature réellement nationale a permis de battre en brèche bien des idées reçues. Il est ainsi apparu que le recours au français a été pour nombre d’auteurs sénégalais connus un simple pis-aller et non un choix amoureux. Ils ont souvent été obligés de s’y résoudre parce que c’était l’unique possibilité qui s’offrait à eux. Une anecdote mérite d’être rapportée à ce propos. A l’occasion de notre séjour à Harare en 2002 pour le Zimbabwe International Book Fair, l’éditeur Seydou Nourou Ndiaye a fait par hasard la connaissance de la fille de Bakary Diallo. Nous avons ainsi tous deux appris avec stupéfaction que Bakary Diallo, présenté partout comme le père de la littérature africaine d’expression française, avait d’abord écrit de la poésie en pulaar et que, faute de trouver un éditeur, il s’était résolu à l’oublier dans ses tiroirs et à faire paraître Force-Bonté. (18) Le cas de Diallo est loin d’être isolé. C’est en effet parce qu’il était dans l’incapacité de choisir librement sa langue d’écriture que Cheik Aliou Ndao a d’abord publié en français les nombreux romans, pièces de théâtre et recueils poétiques qui l’ont rendu célèbre. Parmi ceux-ci, on peut signaler Buur Tilléen, roi de la Medina, Mogariennes, Mbaam dictateur, Excellence, vos épouses !, Du sang pour un trône et surtout L’exil d’Alboury, l’œuvre dramatique à laquelle son nom est étroitement associé. Il faut savoir que le premier de ces ouvrages cités avait d’abord été écrit en wolof. Ne trouvant pas d’éditeur intéressé par le texte, Ndao s’est résigné à l’adapter à la langue de Molière pour Présence africaine. Aujourd’hui de nombreux livres, et non des moindres, de Cheik Aliou Ndao existent séparément en français et en wolof. Ce sont Mbaam aakimu, Guy Njulli et Buur Tilléen. Ndao est, avec Ngugi wa Thiong’o, un exemple d’écrivain africain connu dans le monde entier grâce à sa production dans une langue occidentale et qui, voyant ce que cette notoriété peut avoir de factice et de frustrant, a refusé de s’en satisfaire. Une telle démarche est de nature à favoriser un déblocage psychologique chez les jeunes tentés par l’écriture.

Un autre nom important est celui de Mame Younousse Dieng. Jeune institutrice dans une petite ville de l’intérieur, elle traduit en wolof l’hymne national du Sénégal. Ainsi lancée puis encouragée par Arame Fall Diop, elle se fera connaître plus tard par un roman de haute facture sur la polygamie, Aawo bi. Paru chez Osad, son succès est tel qu’il sera plusieurs fois réédité.
(…)

Le fait que l’on en soit réduit aujourd’hui à réaliser des traductions du français vers le wolof ou le pulaar – et non dans le sens inverse – est une preuve de plus que nous marchons depuis longtemps sur la tête. Les initiatives de ce genre n’en sont pas moins dignes de respect : l’Histoire est comparable à la plus belle femme du monde, il ne faut pas lui demander plus qu’elle ne peut donner. On notera en second lieu qu’il n’est à peu près jamais envisagé de traduction du kinyarwanda vers le swahili ou du fon vers le bambara. Rien qu’à cela on mesure à la fois l’étendue du désastre et l’immensité des défis à relever.

(…) On sent toutefois s’esquisser depuis quelques années une nouvelle dynamique. (…). Le débat ainsi suscité a permis de se souvenir de la vision stratégique exprimée par Cheikh Anta Diop : jugés sur la longue durée historique, les romans et poèmes écrits par des Africains en anglais, en français ou en portugais participent, quelle que soit leur valeur, d’une simple littérature de transition. En clair, même s’il se refuse à délégitimer une production littéraire née d’un rapport de forces qui nous a été si tragiquement défavorable, Diop sait la remettre avec élégance à sa place. En effet dans sa bouche le mot « transition » est un gentil euphémisme. Si l’on tend bien l’oreille on entend ceci, qui est beaucoup plus cruel : la fiction afro-européenne n’est qu’une insignifiante « parenthèse » au regard de notre inéluctable libération politique et spirituelle. Et chacun sait bien que tout projet littéraire, individuel ou collectif, est travaillé en profondeur par la notion de postérité. Sauf à considérer que les langues étrangères garderont leur position de force en Afrique pour les siècles des siècles, il faut bien admettre qu’elles ne sauraient être, en aucune façon, le lointain avenir de notre imaginaire.

En somme, écrira bien qui écrira le dernier….

1. Notamment en 1986 avec Decolonising the mind. The politics of language in african literature
2. « http://www.humanities.uci.edu/icwt/ »
3. Wizard of the crow est un roman-fleuve d’un millier de pages paru en 2006 en kikuyu. Ngugi s’y livre à son exercice favori, la politique-fiction. Lorsque le Kenya a été en proie à de graves tueries après l’élection présidentielle de décembre 2007, Ngugi a déclaré avoir averti d’un tel risque par le biais de Wizard of the crow.
4. On laissera de côté les cas de l’Afrique du Sud, du Zimbabwe et de la Namibie mais aussi de l’Algérie que certains ont cru pouvoir transformer en département français : un rêve absurde devenu l’affreux cauchemar que l’on sait. Le cas du Liberia, où des esclaves africains-américains libérés – d’où d’ailleurs le nom du pays – sont retournés s’installer, est encore plus exceptionnel.
5. Certains se disent impressionnés par le fait que l’Africain soit « naturellement polyglotte ». La remarque n’est pas sans intérêt mais elle est peut-être un peu exagérée. Il s’agit en réalité d’un faux plurilinguisme dans la mesure où la maîtrise par le locuteur africain de chacune de ses langues, souvent moyenne, se traduit rarement, même dans celle de départ, par une quelconque forme d’intimité littéraire. Par exemple le Sénégalais moyen éduqué lit le français mais pas le pulaar ou le wolof. Il n’approfondit en fin de compte aucune de ses acquisitions. Les spécialistes parlent de plus en plus d’individus semilingues pour décrire ce flottement…
6. Coécrit avec Ngugi wa Mirii et publié en 1977. Titre anglais : I Will Marry When I Want
7. Il est piquant de voir nos intellectuels mettre en évidence avec une telle naïveté les « aspects positifs de la colonisation » : si les Européens n’avaient pas envahi le continent, nous ne pourrions même pas nous parler d’une partie de la brousse à une autre ! Et sans doute nos guerres tribales seraient-elles encore plus terribles. On ne sait même pas quoi répondre à des affirmations d’une telle indigence.
8. Dans ce domaine précis, la situation de l’Afrique du Nord est si singulière qu’elle devrait être étudiée à part.
9. Les Belges aussi ont appliqué, on l’oublie souvent, cette politique linguistique dans leurs colonies.
10. Entre autres, Daniel Fagunwa du Nigeria pour le yorouba et Chenjerai Hove du Zimbabwe, beaucoup plus tard, pour le shona.
11. Lors de son discours très controversé de Dakar le 26 juillet 2007, le président français Nicolas Sarkozy a repris presque mot pour mot ces inepties d’une époque que l’on espérait révolue. Cela ne devrait toutefois pas étonner : Sarkozy est le chef d’État d’un pays où le Parlement a fait voter le 23 février 2005 une loi assez étrange sur « les aspects positifs de la colonisation. »
12. Equivalent du bonnet d’âne. Le maître faisait porter ce signe d’infamie – un petit morceau de bois, par exemple – à tout élève surpris en train de parler sa langue maternelle. Le coupable se chargeait ensuite de refiler le symbole à un de ses camarades pris en faute. A la fin de la journée, le dernier à l’avoir autour du cou était sévèrement châtié…
13. Dans le langage des Français de la colonie, le terme « indigènes » était synonyme de « sauvages ».
14. Membre de l’Académie française jusqu’à sa mort le 20 décembre 2001, Léopold Sedar Senghor avait auparavant été, avec Hamani Diori du Niger et Habib Bourguiba de Tunisie, un des trois présidents africains « fondateurs » de ce qui s’appelle aujourd’hui l’Organisation internationale de la Francophonie. Celle-ci est actuellement dirigée par Abdou Diouf, ancien chef de l’État du Sénégal…
15. Arame Fall Diop est l’auteure de nombreux ouvrages scientifiques faisant autorité. On peut citer parmi ces titres : Précis de grammaire fonctionnelle de la langue wolof (Dakar, Osad, 1999), Dictionnaire orthographique de la langue wolof, illustré de proverbes (Dakar, Osad, 2000) et, en collaboration avec Rosine Santos et Jean Léonce Doneux, Dictionnaire wolof-français, (Paris, Karthala 1990). Un autre linguiste, Jean-Léopold Diouf, a également publié chez Karthala (Paris, 2003) un très complet Dictionnaire wolof-français et français wolof.
16. Il s’agit de Mbaggu leñol, que l’on peut traduire en français par Le tambour du peuple.
17. C’est le mensuel Lasli-Njëlbéen, qui fête son dixième anniversaire en juillet 2008. Le titre unit en un seul deux mots pulaar et wolof signifiant la même chose : l’aube, le commencement etc.
18. La maison d’édition dirigée par Seydou Nourou Ndiaye compte publier ces poèmes qu’il estime d’une très grande valeur. Ce sera, en soi, un événement littéraire.
///Article N° : 9658

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