L’avenir de la culture dans la coopération de l’Union européenne

Entretien d'Olivier Barlet avec Louis Michel

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Louis Michel, homme politique belge, est actuellement député européen. Il a été ministre d’État et commissaire européen au Développement et à l’Aide humanitaire dans la Commission Barroso. C’est à ce titre qu’il avait induit le colloque réunissant de très nombreux experts et artistes du secteur culturel des pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) en avril 2009 à Bruxelles qui réaffirmait le rôle de la Culture comme facteur de développement. Il semble que depuis, à la faveur de la crise, la Culture est à nouveau le parent pauvre dans les déclarations de politiques budgétaires européennes. Nous lui avons donc demandé quel était son sentiment à cet égard.

M. Louis Michel, vous avez développé une action et un véritable plaidoyer en faveur de la culture comme vecteur de développement et de démocratie. Pouvez-vous nous en rappeler les grandes lignes ?
Comme vous le rappelez dans votre question, la culture est d’abord un vecteur de démocratie. Elle agit contre tout repli nationaliste, tentative raciste et exclusions que les crises économique et financière, climatique et alimentaire actuelles alimentent. La création culturelle dessine ou exprime la plupart du temps une vision, un engagement, un parti pris. Les Artistes en utilisant leur droit qui peut être celui de dénoncer deviennent dès lors des artisans de la démocratie. Ils anticipent l’avenir de la société car ils voient plus vite et plus loin que les Politiques. L’acte artistique est par nature un acte de liberté totalement libéré. Dès lors on peut affirmer qu’il n’y a pas de démocratie sans culture.
La culture d’un pays est une pièce de l’espace universel. Cette diversité est essentielle pour briser l’uniformisation banalisante, appauvrissante de la globalisation qui a par ailleurs conduit de manière incontestable la multiplication des échanges et des progrès. Les Africains en sont bien conscients. Il faut repenser le système de gouvernance mondiale. Il faut créer un nouvel espace politique de dimension planétaire tenant compte de la dimension politique de la diversité culturelle. La culture, en tant que système de pensées, de normes, de valeurs et d’interactions entre les sociétés, sera comme le dit Abdou Diouf, un facteur déterminant de la gestion de la mondialisation. Elle peut être utilisée, si elle est instrumentalisée, à des fins négatives d’affrontement et de revendications ou au contraire, à des fins positives, en contribuant à jeter les bases d’une nouvelle forme de coopération internationale harmonieuse basée, au nom de notre communauté de destin, sur l’esprit de dialogue lui-même fondé sur la connaissance, la tolérance et la volonté d’ouverture.
La culture est un vecteur de pacification dans les relations entre les peuples. Elle permet une meilleure compréhension entre ceux-ci et est ainsi synonyme d’éducation, de formation et d’ouverture au savoir. La paix s’inscrit dans une culture globale au niveau du comportement de l’être humain au sein de la société.
Une société scolarisée est source d’emplois et donc de richesses. La contribution de la culture au PIB peut atteindre les 3 %. La créativité, c’est le cœur de l’innovation et l’innovation, c’est le cœur du développement. La culture est donc un facteur clé de développement.
Cette vision n’est pas encore une culture à l’Union européenne : pourquoi à votre avis, est-ce un combat aussi difficile ?
Il ne faut pas oublier la devise de l’Union européenne : « Unie dans la diversité ». L’Europe comme j’ai coutume de le dire, c’est la mondialisation réussie au niveau régional.
Si l’Europe n’a pas encore intégré tous les aspects de la culture, elle a très bien intégré la culture en tant que vecteur des identités positives. L’Union européenne a pris maintes résolutions en ce sens. L’identité positive définit à la fois l’individu et le collectif, ce qui nous fait exister, en tant qu’Homme et en tant que Peuples. C’est l’expression la plus élevée de l’identité d’un peuple et le fondement de la cohésion sociale. Prise dans ce sens, la culture peut jouer un rôle clé dans la construction de l’État et de l’identité des peuples.
Le colloque que vous avez organisé en avril 2009 à Bruxelles avec la plupart des experts et artistes importants des pays ACP avait été le point de départ d’une nouvelle approche qui commençait à pointer dans différentes résolutions importantes. La « Déclaration de Bruxelles » formulait d’importantes recommandations et un comité de suivi avait été mis en place. Celui-ci ne s’est pas réuni depuis mai 2010. On dit dans les couloirs que la Déclaration ne « serait plus à l’ordre du jour »… Plus grave encore, la Déclaration conjointe de la 5e rencontre de la Commission européenne et de l’Union africaine de juin 2011 ne fait aucune référence à la culture. De même, la culture était absente de la communication de la Commission sur le « Programme pour le changement » discuté par le Parlement européen le 22 octobre. On ne retrouve dans ces documents aucune trace du travail accompli lors du colloque, ni des engagements pris à cette occasion, ce qui n’est pas sans inquiéter tout le secteur culturel ACP. Comment inverser cette régression ? Et qui ou quelles forces portent aujourd’hui la défense de la culture ?
Deux réunions « Culture et développement » se sont tenues à la suite du colloque d’avril 2009. La première s’est déroulée à Gérone, près de Barcelone les 4 et 5 mai 2010 (date à laquelle je suppose que vous vous référez). Cette réunion s’est déroulée sous forme d’un séminaire international suite à l’initiative de la présidence espagnole de l’Union européenne. Cet événement a permis de poursuivre la réflexion et les échanges entre professionnels et décideurs politiques et institutionnels. Il a également accueilli la première réunion du Comité de suivi de la « Déclaration de Bruxelles ». La seconde réunion s’est faite sous forme de l’organisation d’un atelier de sensibilisation et s’est déroulée à Kinshasa les 22 et 23 février 2011. (1) Il s’agissait de sensibiliser les autorités congolaises aux possibilités que le secteur culturel représente en appui au développement économique, social et humain de leur pays.
En ce qui concerne le « Programme pour le changement », M. Charles Goerens et moi-même avons introduit toute une série d’amendements mettant l’accent sur l’importance de la culture pour le développement. Ces amendements ont tous été repris lors de la plénière du 23 octobre. (2)
Enfin, une réunion des ministre de la Culture s’est tenue à Bruxelles du 15 au 17 octobre dernier à l’issue de laquelle les participants ont remanié la « Déclaration de Bruxelles » qui leur servira de feuille de route pour les prochaines années.
Le texte de la Déclaration se félicite notamment du programme ACPCultures + financé par le 10e Fonds européen de développement, et qui a pour objectif de contribuer à la lutte contre la pauvreté en rendant viables et pérennes les industries culturelles dans les pays ACP. (3)
Ne revient-on pas à une conception de la culture comme un divertissement de luxe alors qu’elle est facteur de créativité et donc de l’innovation essentielle au développement ? On a l’impression d’une opposition au sein de la Commission européenne entre les tenants de ces deux conceptions, ou bien cette vision est-elle trop manichéenne ?
Non, certainement pas. Je pense que chaque homme, chaque politique, a sa propre conception et son intime conviction (ou non) de la culture. Certains insistent sur d’autres facteurs de développement tels que l’énergie, la santé et la sécurité alimentaire. Certains sont convaincus du rôle primordial de la culture, comme je le suis. La culture, par rapport aux autres facteurs de développement, a l’avantage de recouvrir plusieurs aspects du développement puisqu’elle est un vecteur de démocratie, d’identités positives, de pacification et d’économie-croissance.
M. Louis Michel, restez-vous optimiste pour l’avenir à ce niveau ?
Bien sûr. Je suis ce que j’appelle « un optimiste de volonté« . J’ai l’intime conviction que chaque peuple a un message qui lui est propre à délivrer au monde. Chaque peuple, chaque être humain a, de part sa culture, son identité positive, les moyens d’apporter à l’humanité le génie de son imagination et de sa créativité. Seule une culture où sont présentes à la fois l’identité et la différence, peut contribuer, peut mobiliser, peut activer, ce en quoi je crois depuis toujours : la perfectibilité de tout être humain.

1. Vous trouverez le discours d’ouverture de l’ambassadeur Richard Zink, Chef de Délégation de l’Union européenne en RDC à l’adresse url suivante :  [http://eeas.europa.eu/delegations/congo_kinshasa/documents/news/20110222_01_fr.pdf] .
2. Vous pouvez consulter le rapport à l’adresse url suivante :  [http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//NONSGML+REPORT+A7-2012-0234+0+DOC+PDF+V0//FR] .
3. À ce titre, le Congo a pu faire adopter ses vues à ses partenaires des ACP pour que, lors du sommet des Chefs d’États qui aura lieu en décembre à Malabo en Guinée Équatoriale, une décision ferme soit prise, afin que, lors des négociations avec l’Union européenne, la culture soit une priorité dans tous les programmes de développement. Il faudra donc rester attentif à ce Sommet en décembre prochain.
///Article N° : 11095

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