Lazhari Labter : « Je publie des livres qui me parlent et dont le contenu interpelle les lecteurs sur des questions qui agitent nos sociétés »

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Lazhari Labter

Par MSN entre Maurice et Alger, novembre 2008.
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Après plusieurs années de disette, le salon international de la BD d’Alger qui s’est déroulé du 14 au 19 octobre 2008, a favorisé le retour de la BD sur la scène nationale. De nombreux invités venant d’Europe mais aussi d’Afrique ont permis de montrer au public algérien toute la richesse d’un 9ème art francophone en pleine expansion. Retour sur l’événement avec Lazhari Labter, éditeur algérien qui mise sur la bande dessinée.

N’est ce pas paradoxal de faire un salon de la BD dans un pays où très peu d’albums sont publiés ?

Oui, cela à l’air paradoxal, mais il était naturel que l’Algérie qui a connu un développement de la bande dessinée inégalée en Afrique et dans le monde arabe, jusque dans les années 80, renoue avec cet art. Le Festival International de la Bande Dessinée d’Alger (FIDBA) va être, dans les années à venir, sans conteste, un tremplin pour l’édition d’albums et de coopération pour des coéditions maghrébine, africaine, méditerranéenne et internationale. Cette année, à titre d’exemple, j’étais présent avec un seul album comme éditeur mais l’année prochaine, je le serai avec quatre ou cinq. Il faut aussi des revues pour soutenir cet art. Cela viendra également.

Ce salon a-t-il eu du succès ? Quel en serait le premier bilan ?

Cette première édition a eu le mérite d’exister. Cependant, le rendez-vous que tous les amateurs attendaient n’a pas eu vraiment lieu. Il y a eu un manque flagrant de professionnalisme qui s’est traduit, sur le terrain, par une désorganisation et un cafouillage. Pas mal de points noirs au final que je peux lister. Dès le deuxième jour, alors que l’ouverture au public et les signatures étaient prévues de 10 h à 18 h, les portes ne se sont ouvertes que vers 17h. Ce retard inexplicable a provoqué une ruée à l’intérieur du chapiteau où étaient exposés les albums. Les prix n’ayant été fixés que le lendemain, les clients sont donc repartis bredouilles. De plus, les albums des auteurs invités n’étaient pas disponibles. Le catalogue officiel du FIBDA, disponible ni en anglais, ni en arabe, était prêt seulement le deuxième jour et n’a pas été distribué aux festivaliers. Par ailleurs, hormis l’exposition africaine, prête avant l’ouverture du festival, aucune des expositions n’était complètement montée le jour de la clôture, en particulier celles des bédéistes algériens et de l’Inde, pays invité d’honneur. J’espère – et je pense que c’est possible – que la deuxième édition sera meilleure, à condition qu’on sache tirer les leçons de la première pour avancer.

Qu’en retenez-vous de positif ?

Bien des choses ! D’abord le réel engouement de la presse nationale qui a soutenu le festival tant qu’elle a pu. Le quotidien Djazair news a consacré sa Une à la BD, le jour de l’inauguration officielle du FIDBA (15 octobre 2008). Elle a même volé la vedette à l’entretien exclusif de l’immense poète arabe Adonis, invité par la bibliothèque nationale d’Algérie. Il y a également eu une double page centrale et l’annonce en Une et en page 24 du quotidien El Watan le même jour. Et surtout un formidable numéro « Spécial » BD (28 pages) de la revue C-news. Et puis le FIBDA fut l’occasion de rendre hommage à quelques grands hommes de la BD algérienne, en particulier le doyen Mohamed Aram, très ému, qui a reçu un prix symbolique (une station PAO pour montage audiovisuel) des mains de Slim, récompensant l’ensemble de son œuvre, mais aussi Mohamed Bouslah, tout aussi ému, couronné par la « Bulle de bronze » (le 3ème prix). Et puis, il y a aussi eu des rencontres, comme celle avec mon ami Congolais Barly Baruti, l’un des plus grands dessinateurs actuels, poète intelligent de la BD mais aussi grand chanteur et guitariste. Sans oublier l’indicible joie des enfants et leur émerveillement devant les dessinateurs qui crayonnaient devant eux et qu’ils mangeaient des yeux. Tout cela me conforte sur la nécessité de mettre la bande dessinée dans les écoles ! Enfin bref de beaux souvenirs…

Pouvez-vous nous parler de la naissance de la BD algérienne ?

Sans aller jusqu’à l’époque coloniale, on peut remonter jusqu’en 1967, où Mohamed Aram faisait paraître Naâr, une sirène à Sidi Ferruch dans l’hebdomadaire Algérie Actualité. Cette BD « naïve » sera suivie par Moustache et les frères Belgacem de Slim, d’après une idée originale du cinéaste Merzak Allouache. Une BD dont l’histoire se passe à la Casbah d’Alger durant la bataille d’Alger, et dans laquelle, derrière le personnage falot de Mimoun, un comparse, se profile déjà son héros populaire Bouzid qui défrayera la chronique, deux ans plus tard – grâce au quotidien El Moudjahid avec Zid Ya Bouzid ! (En avant, Bouzid !) – mettant en scène les aventures mouvementées et délicieusement adultères de son couple anticonformiste et détonant, Bouzid et Zina. Mais il y aura aussi d’autres jeunes dessinateurs auxquels Algérie Actualité avait ouvert ses colonnes : Rachid Aït Kaci avec son héros Tchipaze, Mohamed Bouslah avec Krikèche, Nourredine Hiahemzizou avec Zach, Mohamed Mazari avec Tchalabi, Djamel Oulmane avec Les végétaux en folie, Dahmane avec Un bureau en folie, etc.

Comment est né le premier magazine spécifiquement consacré à la BD en Algérie ?

Il arrivera deux ans plus tard, en février 1969, avec l’arrivée de M’Quidèch qui portait en sous-titre, Le journal illustré algérien. M’Quidèch est né de l’heureuse rencontre de cinq dessinateurs, alors inconnus : Mohamed Aram, Ahmed Haroun, le père du personnage M’Quidèch et Maître du dessin de presse, Mansour Amouri, futur créateur de la série Richa, Mohamed Mazari dit Maz, grand dessinateur de presse du quotidien El Watan et Menouar Merabtene, plus connu sous le pseudonyme de Slim (1). À cette équipe de départ, on peut rajouter un homme, aujourd’hui injustement oublié, Abderrahmane Madoui, ex-directeur de la SNED (2) qui a publié la revue. Malgré ses insuffisances aux plans techniques et artistiques, le nouveau-né sera salué par l’ensemble de la presse nationale. Et puis il y aura, par la suite, l’apport décisif de Georges Abranche Kapitia Texier, militant angolais réfugié en Algérie, qui va enseigner l’art du dessin et les techniques de la BD aux jeunes professionnels de la revue, lancer des séries (Un gag à Didine, Les Voyages de Mini-Batouta) sans jamais essayer de se mettre sur le devant de la scène.
M’Quidèch sera une rampe de lancement pour la carrière de pas mal de créateurs…
Oui, au fil des mois, l’expérience et l’apport de nouveaux talents aidant, ce premier illustré algérien va s’améliorer et finir par s’imposer sur le marché. En même temps se faisaient connaître les noms de ses héros, Kouider, Grand Babah, Richa, M’Barek, Didou, Chouidi, Professeur Skolli… et leurs créateurs, Mahfoud Aïder, Mustapha Tenani, Mansour Amouri, Redouane Assari, Rahmoune, Slimane Zeghidour, Fawzi Baghdadli, Ferhat, Brahim Guerroui, Sid-Ali Melouah, Hebrih, Karaoui, Oulmane, Taïbi, etc. L’aventure intellectuelle et artistique se poursuivra, avec succès jusqu’en 1974, année de parution du 34ème et dernier numéro. Hélas, la politique irréfléchie d’arabisation à la hussarde et ensuite la crise économique qui frappe l’Algérie de plein fouet au milieu des années 80 seront fatales à la BD algérienne, à l’édition et à la culture de manière générale. Les priorités se sont déplacées pour les « décideurs » qui, d’ailleurs, n’ont jamais accordé l’importance voulue au secteur de la culture.

Cette disparition va laisser un grand vide puis une grande nostalgie…

C’est évident, cela correspond pour beaucoup à l’âge d’or de la BD algérienne, pour les dessinateurs mais aussi pour les lecteurs qui n’avaient pas accès aux BD étrangères, interdites à l’époque. Après une traversée du désert qui durera près de quatre ans, la revue M’Quidèch sera ressuscitée en 1978, uniquement en langue arabe, mais n’aura ni le succès ni l’impact de la première. Elle disparaîtra d’ailleurs au bout de quelques années dans l’indifférence quasi générale. Plusieurs tentatives, toutes malheureusement sans lendemain, seront faites pour lancer d’autres publications. C’est ainsi qu’on verra tour à tour paraître puis disparaître au bout de quelques numéros Ibtacim (Souris !), Tarik, L’Album, Pango, Fantasia, Boa, Scorpion, Tim et Simsim. Cette dernière publication, de très grande qualité, avait d’ailleurs suscité de grands espoirs dans le milieu des dessinateurs algériens et des amateurs de BD.

L’édition d’albums a-t-elle connu les mêmes difficultés ? Quels ont été ses débuts ?

Le premier album algérien est la première BD de Slim éditée, au début de l’année 1968 après parution dans Algérie Actualité. Un album d’une trentaine de pages, tiré à 10 000 exemplaires et vendu à un prix symbolique. Cette première sera suivie d’autres BD : Le Pont de Rachid Aït-Kaci la même année et de Commando en mission de Nourredine Hiahemzizou l’année d’après. Puis avec les échecs des revues, frustrés par l’absence d’un support d’expression artistique durable et de qualité, les dessinateurs s’investirent dans la production d’albums en tous genres. Entre 1981 et 1990, des dizaines d’albums seront publiés par la SNED, son avatar l’Entreprise nationale du livre (ENAL), l’Entreprise nationale de presse (ENAP) et l’Entreprise nationale des arts graphique (ENAG) qui a eu l’heureuse idée de rééditer une très grande partie des albums (introuvables) à l’occasion de « l’Année de l’Algérie en France » en 2003. Malheureusement, de nos jours, peu d’albums sont édités.

Pour quelle raison le 9ème art connaît-il ce creux de la vague ?

Après le vent de liberté qui avait soufflé sur l’Algérie suite aux événements d’octobre 1988 et surtout après l’adoption de la constitution de février 1989 et de la loi sur l’information, – lesquels ouvrirent, après les années de plomb, grandes les portes à la liberté de la presse, d’expression et de création – on s’était attendu à une explosion dans le domaine de la BD. C’est le contraire qui se produisit. Si des dizaines de journaux virent le jour, aucune revue de BD ne fut lancée. Par contre, la caricature et le dessin de presse, peu développés à l’époque du système du parti unique, connurent un grand essor. Aux côtés de certains noms connus (Ryad, Maz, Slim, Haroun, etc.), d’autres apparurent (Abi, Amari, Dilem, le Hic, etc.). Les seules initiatives intéressantes furent les publications satiriques Baroud qu’anima pendant une courte période avant sa disparition le journaliste et chroniqueur Saïd Mekbel et El Manchar qui tint la route beaucoup plus longtemps, sans publicité et sans soutien financier, porté à bout de bras par Mahfoud Aïder et Mustapha Tenani, deux « aventuriers » talentueux de la BD algérienne.

Le milieu est-il en train de se ressaisir ? Y a-t-il des raisons d’espérer ?

La bande dessinée a besoin de supports d’expression et ces supports ont besoin de soutiens soit à travers la publicité, soit à travers des soutiens publics. Malheureusement, durant toutes ces années, ni les entreprises ni les pouvoirs publics ne se sont intéressés à ce genre, considéré comme mineur. Il faut un patient travail de sensibilisation et de conviction pour y arriver. Mais je pense que le 1er FIBDA, soutenu par les plus hautes autorités du pays, indique une prise de conscience concernant la culture de manière générale, le livre et la bande dessinée en particulier. Cela va aussi encourager les « anciens » du milieu à sortir après la longue traversée du désert et les nouveaux à faire davantage. Je suis confiant et même optimiste, il y a une forte demande sur la bande dessinée. L’engouement des lecteurs lors du 1er FIBDA l’a clairement montré. De plus, il existe au niveau du ministère algérien de la Culture un fond d’aide aux éditeurs. Certains en ont bénéficié en 2007 dans le cadre de « Alger, capitale de la culture arabe » et cette année l’aide a été reconduite. Le Dingue au bistouri (3) a été retenu parmi les titres proposés par ma maison d’édition.

Quels sont les chiffres de vente des albums que vous avez édités ?

Je n’ai pas les chiffres exacts concernant la réédition des 3 albums de Mohamed Bouslah que j’ai publié quand j’étais directeur des Éditions Anep. J’ai quitté cette maison quelques semaines après la sortie des albums. Le Dingue au bistouri, par contre, a très bien marché. Sur le tirage de 2500 exemplaires, 2000 ont été acquis par le ministère de la Culture pour les bibliothèques et les 500 autres ont été épuisés au salon du livre d’Alger et dans les librairies. Je pense que je vais faire un retirage d’au moins 1000 exemplaires.
Pouvez-vous parler des titres qui sont à votre catalogue ?
J’ai participé l’année passée au Salon International du Livre d’Alger avec des titres comme Pousse avec eux ! Chroniques 2001, 2002, 2003, 2004, 2005 et 2006 de Hakim Laâlam, Le Huitième mort de Tibhirine de Rina Sherman, Le Huitième voyage de Sindbad de Djilali Beskri. En plus de ces ouvrages, je viens de participer à l’édition 2008 avec La Chaîne étoilée de Ramy Belkacem-Boualem, un amour de roman écrit à l’âge de 14 ans par son auteur ! Grand Moyen-Orient : Guerres ou paix ? Plaidoyer pour une nouvelle révolution arabe de Hocine Belalloufi et le même titre en version arabe en coédition avec Dar Al-Farabi du Liban ainsi que Le Huitième voyage de Sindbad en coédition avec Dar Al-Farabi, Hammam et Beaujolais de Nadia Khoury-Dagher, Le Réveil, un conte pour enfants, en français et en arabe, de Nadia Roman et La Plume contre le sabre : Mohamed Bensalem laghouati de Amar Belkhodja. Enfin, la cerise sur le gâteau, Le Dingue au bistouri : Commissaire Llob, la bande dessinée de Mohamed Bouslah et Yasmina Khadra. Quinze titres donc au total. « Éditeur des coups de cœur » comme je me qualifie, je publie des essais et des chroniques politiques, des romans, de la poésie. Des livres d’amis. Des livres qui me parlent, me touchent et m’émeuvent et qui, par leur contenu, interpellent les lecteurs sur des questions qui agitent nos sociétés telles que la démocratie, les libertés individuelles et collectives, les droits des femmes, la liberté de la presse, la liberté de pensée, de croyance, l’alternance, la bonne gouvernance, etc. En fait, des auteurs et des sujets qui dérangent.

Quels sont vos projets éditoriaux ?

Un éditeur n’aime pas parler des projets d’édition à venir ! Mais en quelques mots, mes modestes moyens d’artisan de l’édition, ma ligne éditoriale et mes critères rigoureux de sélection des ouvrages ne me permettent pas de publier en quantité. Mon objectif est plutôt de démontrer que l’on peut, dans notre pays, faire des livres répondant aux critères internationaux aussi bien dans le contenu que dans la forme. Cela fait 4 ans que j’ai réalisé un rêve qui remonte à très loin : créer ma propre maison d’édition. La publication d’albums de bandes dessinées de qualité sera l’une de mes priorités pour l’année 2009.

(1) Les lecteurs d’aujourd’hui le connaissent surtout pour Les nouvelles aventures de Slim dans le quotidien Algérie news, après l’avoir côtoyé dans Slim, ce matin dans le quotidien Le Matin, aujourd’hui interdit.
(2) Société Nationale d’Edition et de Diffusion, unique éditeur du pays et diffuseur national d’envergure entre 1962 et les années 80.
(3) Adaptation d’un roman de Yasmina Khadra par Mohammed Bouslah, publié en 2008.
Depuis novembre 2008 :
En 2009, à l’occasion du deuxième salon, Lazhari Labter a publié Zam zam le mbenguétaire du Camerounais Almo the best, premier album d’un auteur sub-saharien publié en Algérie, ainsi que Panorama de la bande dessinée algérienne 1969-2009. Sa maison d’édition continue de publier des romans, de la poésie, des livres pour enfants…
Son blog, sur [http://lazharilabtereditions.over-blog.com/] ///Article N° : 10182

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