Le Barattage de la mer de lait

De Catherine Boudet

Catherine Boudet nous avait déjà émerveillés avec son premier recueil poétique, Résîliences (1). Cette fois, elle joue sur le mystère contenu dans son magnifique titre. Le barattage (qui donne le beurre en fouettant la crème), n’est plus connu que par les vieux éleveurs laitiers : serait-il proche du baratin, du bavardage ? La mer de lait se répandrait-elle en douceur ?
Point de flux de paroles mais de très brefs paragraphes denses rassemblés sous huit titres différents forment la mer de cette Réunionnaise désormais fixée à l’île Maurice. Non, point de fluidité dans la tension de ces segments, trois à cinq seulement au centre de chaque page, lancés comme les flèches d’un arc guerrier. Point d’exotisme non plus malgré l’abondance des termes réunionnais ou rares nécessitant un lexique en fin de volume :  » Phalaenopsis au cou de cygne et granuleux de pénombre  » (p.16),  » l’aube pipangaye déroule son hawni bleu  » (p.29). Point d’histoire non plus, sauf une rapide évocation du malgache  » peuple de lémures  » à l’Ouest (p.42) et du  » lazaret des ancêtres esclaves  » (p.40) :  » laissez à la mer le privilège du récit  » (14).
Non, c’est l’exigence qui sourd de cette densité, de ces mots ciselés, du rebond entre les étapes. Cette poésie cherche à mettre le doigt à l’endroit exact des blessures, cette  » pointe de sel  » (p.12) où s’est fixée la  » déshistoire  » (p.11) :  » L’os blanc de la mémoire célèbre la cicatrice / La dévastation  » (p.22).
Ce passé bloqué est celui de  » l’Ile  » (p.26), du  » peuple mascarin  » (p.46) vivant sur les  » hautes terres de l’indicible  » (p.35) dans la  » nuit cafrine  » (p.36), parlant  » une langue qui ne s’écrit pas  » (p.24). Le lecteur avisé reconnaît le volcan, discerne l’amertume face à l’autoroute en hauteur ou à la construction de la Pyramide emblématique de La Réunion contemporaine où  » les grands chantiers s’élèvent de toutes parts  » (p.39).
Si la déshistoire engendre la  » tragédie insulaire  » (p.34) du silence et de l’oubli ( » béton sur nos bouches de pluie « , (p.41), elle devient le motif de cette parole arrachée et lapidaire :  » le sens a pris des allures de guerrier berbère / Ils ont lancé les chiens sur le mot / Cadenassé l’oubli / On en saigne  » (p.35). Il faut arriver aux dernières pages pour retrouver la métaphore du titre empruntée à une légende indienne et entendre par elle cette indignation face à l’ignorance entretenue dans l’île du Piton, des ravines, du maloya et de la canne, patrie sans nation (p.58) où les mythes sont  » poison bleu  » (p.58):  » Cracher l’ici et maintenant à la face de ces désécriveurs d’origines / Ceux qui barattent la différence et nous font boire le petit lait de la haine / Car / L’ombri planté en terre a la couleur / De la terre  » (p.49).
Cette poésie de la dénonciation est en réalité celle de la célébration de cette île comme lieu d’enracinement : en réponse aux nombreux et lancinants termes dépréciatifs (déshistoire, déraison, béance, malédiction, les âmes non ramassées, le monde déclive, jours tronqués, ignorance), elle oppose un lexique botanique rare ( » Miroir du sapotillier en flammes « , p.17), l’utilisation à la malgache de l’adjectif  » bleu  » pour désigner la beauté (du gingembre, du rêve, de la peau des arbres, de la falaise du rêve) et le champ lexical de la mer ( » éblouissement d’un nouvel azur « , p.44). Comme si, face à la violence des mutismes forcés, la poésie, en insérant ces images, de luttait contre le pouvoir destructeur de la déshistoire et ainsi répondait à sa propre question :  » de quelles racines faire sagaie  » (p.42).
Catherine Boudet réussit donc à construire un univers poétique aux résonances multiples qui conjure les diverses entreprises de dévastation. Après avoir  » bu le jus des jours au fangourin de l’indifférence  » (p.23), elle rétablit par touches successives exemptes de sentimentalisme les éléments nécessaires à la restauration d’une mémoire spécifique pour que le  » peuple mascarin poursui(ve) son rêve bleu  » (p.46).

1. Résîliences, Catherine Boudet, L’Harmattan, 2007
Le Barattage de la mer de lait, Catherine Boudet, Paris, Ndzé, 2009, 63 p.
15 février 2010///Article N° : 9205

Partager :

Laisser un commentaire