Le Bestiaire dans le roman Guinéen

D'Ousmane Kaba

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Si l’ouvrage de Ousmane Kaba est limité dans le temps (1953- 1993), il n’en offre pas moins un panorama de la littérature guinéenne. Littérature qui s’est développée malgré des conditions de création difficiles : au cours de ces quarante années, les écrivains guinéens ont dû affronter oppression coloniale, dictature, exil et censure. Mais les plus belles fleurs ne poussent-elles pas sur le fumier? De L’Enfant noir de Laye Camara à Wirriyamu de Williams Sassine, en passant par Soundjata ou l’épopée mandingue de Djibril Tamsir Niane et Les Crapauds- brousse de Tierno Monénembo, la littérature guinéenne a su s’imposer comme l’une des plus originales de la seconde moitié du XXème siècle.
C’est donc par le biais du bestiaire que Ousmane Kaba aborde l’ensemble de ces romans. Comme le souligne Tierno Monénembo dans sa belle préface, ce n’est pas par hasard. Il suffit parfois de s’arrêter au titre pour se rendre compte du rôle important, voire primordial, qu’y jouent les animaux, des minuscules insectes aux énormes pachydermes. Et on en est encore plus pénétré quand on les lit, tant la vie des hommes est intimement liée à celle des animaux qui les entourent, qu’ils soient domestiques ou sauvages.
Ousmane Kaba recense les différents types de rapports qui peuvent exister entre les deux communautés : symbole et totem, anthropomorphisme et zoornorphisme, emblème et mythe… La plupart du temps, et c’est là la preuve de la richesse polysémique de ces oeuvres, la bête peut être à la fois maléfique et bénéfique, protectrice et agressive, réelle et symbolique. Tout comme l’homme, en fait. Et Tierno Nonénembo de rappeler que, dès l’enfance, Guinéens et Guinéennes sont familiarisés avec cette vision unitaire du monde vivant. Certes, ils ne sont pas les seuls, car on pourrait, bien sûr, en dire autant des autres peuples d’Afrique Noire, voire de peuples d’autres continents.
Mais les écrivains guinéens ne se contentent pas de réutiliser tels quels les animaux qui peuplent les contes de leurs jeunes années. Ils leur confèrent de nouvelles dimensions. Une dimension sociale, tout d’abord, très présente dans les romans de Williams Sassine et dans les deux premiers de Tierno Monénembo. La comparaison avec tel ou tel animal, la possession de certains animaux (le bétail au Fouta Djalon, par exemple), sont des critères qui déterminent la place de chacun dans la société. Dimension spirituelle, ensuite, évidente dans tous les ouvrages qui se réfèrent à la tradition et à la légende. Ainsi, comment évoquer la fondation du Mali sans citer les hiboux qui protègent Soumaoro Kanté, le roi-sorcier de Sosso, et le coq blanc dont l’ergot permet à Soundjata Keita de faire disparaître son adversaire ? Pour finir, la dimension politique, que l’on trouve dans la plupart des romans publiés après l’accession de la Guinée à l’indépendance en 1958, souvent concurremment avec les deux autres. Le pouvoir dictatorial est représenté par des animaux aussi divers que le bélier, le rhinocéros, le lion et l’éléphant, mais tous ont en commun la ruse et la force, qui leur permettent de dominer tout un peuple par la terreur.
Dans sa conclusion, Ousmane Kaba établit un lien direct entre la littérature orale traditionnelle et la relativement jeune littérature écrite en français : dans un cas comme dans l’autre, il est avant tout question de morale, car l’une et l’autre mettent en scène l’éternel combat du Bien et du Mal, sans jamais tomber dans le dogmatisme et le manichéisme. Les romanciers guinéens, tout en s’exprimant dans une langue étrangère, ont su conserver leur identité et l’enrichir de nouveaux apports. Merci à Ousmane Kaba de l’avoir aussi brillamment démontré.

Ousmane Kaba, Le Bestiaire dans le roman Guinéen, L’Harmattan, septembre 2006, Paris, 319 pages, 27 euros///Article N° : 5856

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