Ezra

De Newton Aduaka

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On n’entend que le bruit des oiseaux. Un enfant en habits scolaires court le long d’une rivière et traverse un pont. Bruit des pas sur le pont métallique. Caméra sur les jambes qui courent. Paisible halte au milieu. Une jeune fille regarde une cour vide par une fenêtre. L’institutrice inscrit la date au tableau : 13 juillet 1992, et le sujet de la rédaction : « Pourquoi est-ce que j’aime mon pays ? » Lent panoramique à travers la classe pour que la caméra recadre la jeune fille qui regarde encore par la fenêtre. Le jeune Ezra arrive dans la cour de l’école. Et soudain, c’est l’enfer, capté par une caméra épaule et un montage serré : des soldats débarquent de nulle part, qui kidnappent les enfants.
C’est ainsi que s’ouvre magnifiquement le nouveau film de Newton Aduaka : à la fois la maîtrise d’une narration subtile nourrie de flashs signifiants et une écriture efficace puisant dans les codes du film d’action. Le spectateur est sous tension et cette tension ne le quittera plus, ponctuée par les beats cristallins d’une percussion métallique dans la bande-son, en contrepoint de la pulsation cardiaque. Cette tension n’est pas seulement attisée par les scènes de paroxysme guerrier, toujours de nuit, où les clairs-obscurs et les couleurs styliseront la représentation de la violence pour ne pas en faire le spectacle de la mort, où la confusion de la mise en image répond à celle du terrain, des têtes et des coeurs. Aucune fascination dans ces scènes qui s’attardent davantage sur la fuite et les traumatismes que sur l’acte meurtrier. Contrairement à Blood Diamond qui traite du même sujet (les enfants-soldats et le trafic de diamants), Ezra n’est pas du cinéma boom-boom où sont banalisés les massacres incessants de civils ou de militaires indifférenciés. Ezra est un personnage trop ambivalent pour qu’on s’y identifie : la tension ne vient pas de la question de savoir si les héros vont s’en sortir au milieu du chaos (ils arrivent d’ailleurs toujours dans les films hollywoodiens à passer miraculeusement à travers) mais d’une vraie réflexion issue d’un processus narratif où le temps joue un rôle central.
Tout le film de Newton Aduaka jongle en effet avec la question de la mémoire et c’est surtout de sa construction que provient la tension. Le situant dans le conflit sierra-léonais, il invente une commission « Vérité et réconciliation » qui tente d’obtenir d’Ezra le récit et la reconnaissance de ses crimes. Le jeune garçon de 10 ans qui allait à l’école s’est trouvé pris dans un engrenage d’endoctrinement et de drogue qui fera de lui un combattant sans états d’âme, capable de tout et même de tuer ses parents et de faire sauter leur maison. C’est cela qui intéresse cet enfant de la guerre du Biafra qu’est Aduaka, et donc la commission, et donc le spectateur qui est conduit à suivre ses bribes de récit, recollés comme les pièces d’un puzzle de vie qu’Ezra lui-même ne parvient pas à décoder entièrement. Son amnésie sur ses crimes est sincère : c’est son traumatisme qui domine, mis en exergue par ses cauchemars et son traitement en psychiatrie. Ce n’est donc pas par la parole qu’Ezra se livre mais par le souvenir où la part d’oubli concerne davantage ce qu’il a fait subir que ce qu’il a subi.
A la différence de Daratt du Tchadien Mahamat Saleh Haroun qui propose de reconquérir son libre arbitre en s’inventant sa propre fiction ou de Zulu Love Letter du Sud-africain Ramadan Suleman qui montre que le discours politique de réconciliation est inopérant s’il ne s’accompagne pas d’un travail de deuil dans la sphère privée, Ezra ne donne pas de solution pour briser le cercle vicieux de la vengeance et de la « Blood Brotherhood » (la confrérie du sang). L’amnésie d’Ezra qui ne peut reconnaître ses crimes torpille le processus de « guérison » que recherche le président d’une Commission persuadée que le verbe est facteur de paix. La réalité résiste : ni Ezra ni sa sœur à qui l’on a ravi la voix, ni la bonne sœur qui ne se souvient que « du sang et des cris » ne peuvent la décrire par des mots. Le film le fera par la fiction.
Peut-être parce que dire ne suffit pas. La demande de pardon d’Ezra que le film place finalement en voix off reste éminemment politique : elle n’est pas de comprendre la perversité de l’humain mais comment le système de la violence dévoie l’humain. Rufus, le commandant des rebelles, armé de son bras droit exterminateur Terminator, endoctrine pour mieux exploiter et se met les diamants dans la poche. C’est lorsqu’Ezra le comprend qu’il peut déserter. Personne n’excuse ses crimes mais tous comprennent l’engrenage et le traumatisme subi. Allah n’est pas obligé d’être juste en tout, suggérait Ahmadou Kourouma : les destins sont souvent bien cruels. Ezra ne croit pas aux cadeaux du père Noël noir. Son seul espoir est de se construire lui-même un avenir. Mais au niveau de la société, permettre aux victimes et aux bourreaux de coexister suppose de ne pas tourner la page. C’est ce que fait ce film : il ne propose pas d’oublier mais de problématiser : les armes continuent de rentrer en Afrique, les diamants de sang, le pétrole et les ressources naturelles continuent d’être pillées. Il se fait donc à la fois témoignage et question, celle du rapport Nord-Sud, sans que rien ne soit didactiquement exprimé. Les Blancs véreux sont simplement présents, qui fournissent armes et amphétamines en échange des diamants.
Sacrifiant volontiers au romanesque (l’idylle d’Ezra avec Mariam alias Diamant noir) et n’hésitant pas à conduire le spectateur là où il veut l’emmener, Newton Aduaka dose savamment les ingrédients d’une fiction classique et d’un récit désarticulé : les flash-back des auditions de la Commission structurent le film selon les ficelles des procès si fréquents dans le cinéma américain, mais l’absence de linéarité et les jeux de l’amnésie les transcendent pour rendre actif un spectateur qui cherche lui aussi à pénétrer dans la complexité du personnage. En réussissant pleinement cette alchimie, Aduaka signe un film à la fois grand-public et mobilisateur, un apport essentiel à l’apprentissage de la paix.

///Article N° : 5857

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