Entre substance et public

Entretien de Baba Diop, Bassirou Niang et Olivier Barlet avec Newton Aduaka à propos de Ezra

Ouagadougou, février 2007
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C’est avec l’approbation générale qu’Ezra a été couronné par l’Etalon d’or de Yennenga au Fespaco 2007. Rencontre quelques jours avant la remise du prix avec Newton Aduaka à Ouagadougou.

Comment en êtes-vous venu à faire ce film qui touche votre propre histoire personnelle ?
C’est la chaîne Arte qui m’en a fait la proposition. En explorant le sujet, sont remontés bien sûr tous les souvenirs de la guerre du Biafra et mon vécu.
Les contextes des guerres qui utilisent des enfants sont variés. Comment avez-vous pu en faire la synthèse ?
Mes recherches ont montré que l’origine des conflits est la même : l’exploitation des ressources naturelles, que ce soit le pétrole angolais ou les diamants ailleurs. Tout rentre dans un jeu politique d’exploitation de l’énergie africaine, et cela depuis plus de 400 ans.
Ezra a été kidnappé pour la guerre mais il lui reste une part d’humanité : il aime et prend conscience. Vous avez nettement cherché à rendre ce personnage complexe.
Oui, je me souviens avoir entendu une réaction à Arte lorsque j’ai présenté le manuscrit du film que quelqu’un trouvait le personnage trop complexe, arguant du fait qu’il ne pouvait s’exprimer ainsi. Je répondis qu’il ne le pouvait pas en anglais mais dans sa propre langue. Je n’avais aucune envie de créer un personnage animalier comme on le voit dans « Blood Diamond », à cause de la barrière de communication. Je voulais un personnage qui respecte la complexité que j’ai rencontrée lorsque je suis allé en Sierra Leone pour mes recherches. Ces enfants avaient de l’amour en eux et tant de choses cassées. Ils apparaissent tristes à première vue mais si vous les prenez à part, vous entendez leur colère.
Comment avez-vous pu faire un film sur un sujet aussi douloureux ?
Avec de grandes difficultés, car il concerne ce qui m’habite : le drame africain, avec notre part de responsabilité mais aussi le racisme qui sous-tend l’histoire occidentale depuis 500 ans. Mais nous ne sommes pas des victimes : nous sommes dirigés par des gens intelligents qui sont eux-mêmes soutenus et financés par des pouvoirs économiques et politiques qui suivent leurs intérêts.
Vous ne donnez pas de chance aux chefs de guerre qui tuent sans états d’âme, comme Terminator.
Terminator est une machine à tuer, mais il est contrôlé par le chef Rufus. Ce sont des gens comme Ezra qui doivent payer pour ce que fait Rufus. Et qui se retrouvent sur le banc des accusés.
Le jeu des acteurs donne l’impression d’être dans une vraie guerre. Sont-ils eux aussi des enfants de la guerre ?
J’ai promis à ceux qui ont ce passé de ne pas en parler. Je sais ce qu’ils ont traversé. Ils ont apporté au rôle leur sincérité et leur expérience. Je ne voulais pas convoquer des acteurs de Paris ou d’ailleurs pour jouer une caricature hollywoodienne. Nous avons passé trois semaines de répétition. Et ils ont eu un entraînement militaire quotidien qui leur permettait de se familiariser avec les postures militaires. Je pense que cela sert le réalisme du film.
Ont-ils pu voir le film ?
Pas encore car le film vient juste d’être fini mais nous pensons organiser des séances au stade de Freetown et ailleurs. Mais je souhaite qu’il soit vu partout en Afrique.
Le personnage de Black Diamond est contrasté entre sa féminité et sa réputation de dureté.
Je voulais un personnage de jeune femme intelligent, dont le public ressente la perte, car c’est ce qui arrive au continent aujourd’hui qui se vide de ses jeunes par l’émigration. Elle croit à ce qu’elle fait mais n’est pas aveugle, contrairement à Ezra qui a été enrôlé de force et ne pense plus par lui-même. Elle est issue d’une démarche politique.
Vous jouez beaucoup sur les oppositions d’ombres et de lumières, ainsi que sur les couleurs où le rouge est marquant.
Entre lumière et ombre, ses dessine ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Ce qui se cache est toujours dans l’ombre. Le rouge, c’est le sang. Il y a aussi beaucoup de croix. Nous vivons dans une seule et même civilisation de 2000 ans. La question est celle d’une manipulation : qui pense, qui dirige la pensée ?
Quel type de relation d’amour y a-t-il entre Ezra et sa sœur ?
Il y a beaucoup d’amour entre eux mais aussi un secret, qui approfondit la relation. Au fond, ils ne veulent que survivre. C’est un amour sincère : elle connaît son frère. Il est erratique : il réagit tel qu’il est. Le secret qu’ils partagent pose un écart dans la relation qui ressort lors de la commission. Plus leur perte est forte, plus ils sont proches.
Quel est au fond votre objectif principal en faisant ce film ?
C’est vraiment de restituer ce que j’ai vu. J’ai engagé un processus : je me suis rendu sur place et ce faisant, je me suis en fait redécouvert moi-même, un enfant né dans la guerre. Je me suis rendu compte en faisant le film que cela représentait beaucoup pour moi. Les traumatismes d’Ezra le condamnent à être en thérapie pour le reste de sa vie. Les Nations Unies s’en occupent mais où étaient-elles quand les choses ont eu lieu. Pourquoi ne sont-elles pas intervenues ? Elles ne réagissent qu’après, et créent ainsi à la fois confusion et illusion.
Quelles solutions proposez-vous ? Votre film pose une commission de réconciliation mais aussi l’amnésie d’Ezra.
J’ai rencontré des psychiatres : l’amnésie est toujours présente. J’ai ensuite fait le choix artistique d’une commission qui tente de restaurer un récit. Ezra ne se souvient plus mais tout est quelque part inscrit dans sa tête et un beau jour, cela explose. Une commission Vérité et Réconciliation ne règle pas le problème en un tour de mains : Ezra implore le pardon car cela lui prend du temps pour comprendre la gravité de ce qu’il a fait. Quand cela arrive, c’est là que c’est vraiment honnête.
Vous pensez donc que dès qu’on considère Ezra comme un être humain et non seulement jugé pour les crimes qu’il a commis, le processus de réconciliation est en marche.
Oui, parce que c’est ouvert de toutes parts. Il est très difficile pour Ezra de dire les choses. Quand on lui demande de dire combien de personnes il a tué, on ne l’aide pas à s’épancher. C’est de la torture.
Le Fespaco présente une série de films abordant la question de la violence. Comment Ezra s’inscrit-il dans cette large réflexion ?
La question des contenus des cinémas d’Afrique n’a aucun sens. Le travail critique consiste à nous opposer le miroir de ce que nous faisons, non de nous dire ce que nous devrions faire pour s’inscrire dans un ensemble : je travaille de façon complètement intuitive. Je ne fais pas de grands plans écrits, tout change tout le temps durant le tournage. Une critique rigoureuse est importante : nous avons besoin de ce dialogue qui respecte notre œuvre et nous aide à avancer. Le public joue bien sûr aussi un grand rôle. Je pourrais écrire une thèse sur Ezra mais ce n’est pas mon rôle : je ne suis pas un écrivain. Je ne fais que raconter une histoire à partir d’éléments très larges que je reprends dans des personnages qui peuvent toucher un public pour qu’il comprenne la complexité des choses. Mon but est de trouver un équilibre entre un cinéma substantiel et un rapport au public. Sinon, on risque de faire des films qui ne changent rien si ce n’est de satisfaire son propre ego. On tombe facilement dans ce piège.
Votre montage est impressionnant, non seulement dans le rapport au temps proposé par les flash-backs mais aussi dans votre façon de monter les scènes en multipliant les points de vue, l’introduction du film étant emblématique à cet égard. Vous faites un film grand public tout en forçant les spectateurs à entrer dans une certaine subtilité à laquelle il n’est pas habitué, pour le garder actif.
J’aurais pu rester en Occident et passer de Londres à Los Angeles, faire de l’argent et ne pas me préoccuper de ce genre de choses. Mais mon choix est de trouver une solution à cela : au niveau où j’en suis dans ma carrière, on en est encore à apprendre à raconter une histoire cinématographiquement. Nous luttons contre une grosse machine : tous les pays du monde doivent lutter contre Hollywood. Nous n’avons pas les écrans pour montrer nos films. Je cherche à écouter les gens qui aiment le cinéma hollywoodien, et à les emmener sur un terrain différent. Cela suppose de suivre des codes et de les dévier tout en conservant l’attention du spectateur. C’est un processus psychologique. Il faut comprendre au départ pourquoi les gens se précipitent sur le cinéma hollywoodien. Il faut de la ruse mais c’est notre boulot : le cinéma est une ruse, nous sommes des magiciens. Nous passons de l’écrit à l’image : c’est une alchimie. L’essentiel est de garder un cap, d’être clair avec ce à quoi on veut aboutir.
Le cinéma nigérian était absent des grands festivals : ce film peut-il relancer les choses ?
Je ne sais pas. Je ne suis pas un professeur ! La meilleure façon d’enseigner est de faire. De jeunes réalisateurs s’engagent dans davantage de rigueur dans la construction de leur récit et leur travail de cinéma. C’est la bonne voie. J’ai été invité à animer un atelier il y a quelques années à Lagos. Quand on a discuté du temps nécessaire pour faire un film, il leur semblait impossible de mettre plusieurs années comme c’est le cas pour tous les films que nous faisons. Ils me disaient que je devais être pauvre : oui, je le suis ! Et que cela devait être difficile : oui, c’est difficile. Il faut faire des choix. Certains le feront, qui ont l’ambition et l’énergie nécessaires. C’est un échange : j’ai aussi à apprendre de leur part !
Si vous recevez l’étalon de Yennenga, qu’est-ce que cela va signifier pour vous ?
Je ne sais pas ! J’ai été dans des jurys : c’est l’opinion d’un groupe de personnes. Ce n’est pas pour ça que j’ai fait le film ! Les réactions que je rencontre ici me suffisent déjà : elles me confirment que je suis sur le bon chemin. J’accepte votre question comme une prière qui me touche !
Cela pourrait aussi être un signe lancé à la vidéo domestique nigériane comme un appel à une plus grande qualité.
Si cette prière se réalise, ce serait un enjeu bien sûr.
Vous avez dans Ezra poursuivi la collaboration avec des techniciens sénégalais que vous aviez dans votre court métrage Aïcha.
Oui, cette collaboration a bien fonctionné. Avant le tournage d’une scène, j’indiquais à Ron ce que je voulais en terme de déplacement de caméra et de durée. Il me demandait quelques minutes pour réfléchir avant de ma proposer des choses précises. Bien sûr, il y avait aussi des difficultés techniques. Nous avions une grue mais elle a cassé au bout de deux jours. Il nous a fallu improviser mais c’est ce qui fait la qualité d’un tournage : chacun se démène pour que ça marche quand même. Nous n’avons pas la sécurité des tournages normaux, mais personne n’utilise jamais le mot « impossible » !
La musique joue un grand rôle dans le film. Elle soutient les scènes d’action mais résonne aussi très différemment en marquant le temps dans les autres scènes.
Mon compositeur fait lui aussi partie de mon équipe permanente : un Français, Nicolas Baby. Il a fait la musique d’Aïcha. Ce que je demande est de transcrire une émotion, une impression, une humeur, le sentiment d’une tension. C’est un commentaire sur le film. La violence est triste : c’est ce que je voulais exprimer dans Ezra. Nous avons travaillé sur la pulsation et le temps, un rythme traduit dans un son.
Lorsqu’Ezra apprend que Black Diamond est enceinte, c’est le reggae qui domine la fête.
Oui, mais ce reggae particulier a été utilisé par des combattants rebelles. Cela parle de la nécessité de vivre positivement, de ne pas se faire avoir. Le contrepoint n’est pas intellectuel mais toujours émotionnel. Le reggae a lui aussi été utilisé comme outil de manipulation.
Poursuivez-vous dans Ezra la thématique de la mort annoncée par Aïcha ?
La mort et le christianisme et ses effets en Afrique sont toujours présents dans ma réflexion, ainsi que la question de la justice. La mort est profondément présente dans ces conflits où des frères s’entretuent. Dans Aïcha, je voulais créer une ambiance sans dialogues. C’était plus un pari de cinéma, sur les rapports entre imaginaire et réalité. Les projets étaient différents.
Vous aviez écrit un scénario dans le cadre de la Cinéfondation à Cannes.
Oui, mais le film n’a jamais abouti. Il se déroulait à Londres. J’ai appris à laisser à un projet le temps de se faire, à ne pas forcer les choses.

Entretien traduit de l’anglais par Olivier Barlet///Article N° : 5858

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