Le cinéma guinéen : renouveau, dynamique et émergence

Table-ronde au festival de Cannes

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Au pavillon Afronova du Marché du film du Festival de Cannes, le 15 mai 2026, une table ronde intitulée « Le cinéma guinéen : renouveau, dynamique et émergence » a réuni plusieurs acteurs clés de la scène guinéenne. Animée par Hadja Diariou Bah, directrice adjointe du Centre culturel franco-guinéen de Conakry, la rencontre rassemblait le réalisateur et producteur Gahité Fofana, Abdoulaye Traoré, directeur du Festival international du Film Awards de Guinée, et Oumar Khourouma, enseignant-chercheur et directeur du Salon du cinéma guinéen.

Une nouvelle génération et une rupture assumée

Interpellé sur ce que représente pour lui cette « nouvelle dynamique », Gahité Fofana commence par rappeler sa position intermédiaire : « Je suis entre deux générations, entre la leur et l’ancienne, où on était surtout des cinéastes de la diaspora. Il ne se passait pas grand-chose en Guinée, il n’y avait pas beaucoup de production. Je suis assez vieux, mais je ne fais pas partie de la première génération des cinéastes. »

Pour lui, ce qui se joue aujourd’hui relève d’une véritable rupture : « Déjà, ils sont beaucoup plus nombreux. Il y a une école d’art qui a formé beaucoup de cinéastes, ce qui fait que maintenant il y a beaucoup de jeunes qui ont l’intention de faire du cinéma en Guinée, et ça, c’est très bien. […] Aujourd’hui, il y a énormément de productions qui se font dans différents genres, du cinéma d’auteur, du cinéma commercial. Il y a des festivals qui s’organisent. » Cette masse critique nouvelle, issue de la formation locale, marque selon lui un changement profond par rapport à l’époque où « on n’était pas nombreux » dans le métier.

L’apport de l’Institut supérieur des arts et la naissance du Salon du cinéma

Hadja Diariou Bah, Gahité Fofana, Abdoulaye Traoré et Oumar Khourouma

Oumar Khourouma, enseignant-chercheur et responsable du pôle VIE (Valorisation de l’Innovation et de l’Entrepreneuriat) à l’Institut supérieur des arts de Guinée (devenu ensuite Institut supérieur des arts Mory Kanté - ISAMK), rappelle d’abord le rôle central de cette institution : « L’Institut supérieur des arts existe depuis 2004, donc il a formé des générations de cinéastes, 3 à 4 000 personnes. » C’est dans ce contexte que s’est créé le Salon du cinéma guinéen, porté par l’association Férodivision (label « Phoenix Vision »), pour combler un vide à la sortie des études.

« Nous avons été formés à l’Institut pour faire du cinéma. Mais quand on est sortis diplômés, on a trouvé une sorte de vide où on ne savait pas où mettre les pieds, et ça nous a inspirés la création de cet espace d’échange. » Le salon, né en 2021, en est déjà à cinq éditions : il vise à « contribuer à la structuration et à la professionnalisation de l’industrie du cinéma », en permettant aux anciens et aux plus jeunes « d’échanger, de réfléchir à des solutions, des mécanismes » pour permettre au cinéma guinéen de « renaître ».

Aujourd’hui, explique-t-il, le Salon se positionne aussi comme producteur pour accompagner les projets nés dans ce cadre : « Notre salon permet de créer des cadres de formation et des formations de projets de production. […] On travaille actuellement avec des jeunes auteurs, ils sont au nombre de cinq, avec l’accompagnement de certaines institutions. Il y a sept auteurs qui sont en train de travailler sur un projet de série. » L’ambition est de « permettre à ces jeunes de voir leur travail aboutir à un résultat », en attirant formations, résidences d’écriture et productions.

Le FIF Awards : former et valoriser une communauté autodidacte

Abdoulaye Traoré présente ensuite le FIF Awards (Festival International du Film Awards de Guinée), qui en est à sa quatrième édition. À l’origine, dit-il, il s’agissait de répondre aux besoins d’une « communauté cinématographique guinéenne autodidacte » : « La majorité d’entre nous […] ne s’y forment pas du matin au soir. On se saisit d’un téléphone, on peut faire des films même si l’on ne connaît pas les règles, on ne connaît pas la structuration. »

Le festival a ainsi été conçu comme un espace d’initiation et de professionnalisation : « Il faut penser à cette communauté, il faut les inviter à des espaces d’échanges, les inviter à comprendre ce qu’est qu’est le cinéma et les inviter à accepter la formation. […] Le cinéma, à travers les festivals, c’est des formations, c’est des rencontres, des échanges, et ensuite c’est des valorisations. » L’objectif est aussi de créer une émulation : « Les meilleurs qui vont se démarquer, nous allons les valoriser, nous allons les encourager, et les autres vont suivre. »

Traoré souligne enfin l’inscription du festival dans un réseau régional et international : « Quand on a créé le festival, on a pensé à des réseaux et on a contacté des représentants, des cinéastes […] dans la sous-région : la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Cameroun. […] Ils se présentent pour nous comme des délégués sur le plan international, même ici en France nous avons des délégués. » Ambition affichée : « Que le cinéma guinéen aussi se positionne comme les autres pays de la sous-région aujourd’hui. »

Un héritage historique riche et brutalement interrompu

Revenant au thème du « renouveau », Gahité Fofana insiste sur la profondeur historique de la cinématographie guinéenne : « Le cinéma guinéen était […] un des cinémas les plus importants en Afrique post-indépendance. […] Pour Sékou Touré, c’était très important de communiquer sur la révolution, sur l’identité africaine. Des années 60 aux années 70, il y a eu énormément de production, un laboratoire a été construit à Conakry pour vous dire à quel point il y avait de la production. »

Mais cet essor a été brisé par la répression politique : « Après, il y a eu un coup d’arrêt avec les cinéastes qu’on a arrêtés, qu’on a mis au camp Boiro. […] Costa Diagne, qui était un grand cinéaste, en est sorti presque aveugle, gravement handicapé par les tortures. » La seconde République apportera un nouvel espoir vite déçu : un film coûteux et raté entraîne l’arrêt des soutiens publics et même l’interdiction de parler de cinéma.

Fofana rappelle également la richesse du patrimoine existant : « Il y a une soixantaine de films. Tous ces films se trouvent dans les pays où les cinéastes avaient étudié le cinéma. […] Il suffit de les restaurer. On a une cinématographie qui est l’une des plus importantes de l’Afrique de l’Ouest. » Il insiste sur la singularité de ce cinéma : « Elle est importante par le regard, parce que les cinéastes faisaient des films pour affirmer l’identité africaine guinéenne et le combat anti-impérialiste. »

Le rôle de l’ambassade de France et du ministère de la Culture

La discussion se tourne ensuite vers le dispositif Fonds Équipe France (FEF), porté par l’ambassade de France et le ministère guinéen de la Culture, qui finance de nombreux projets structurants. Hadja Diariou Bah souligne l’importance de cette dynamique : « Quand l’ambassade de France amorce une dynamique comme celle-là et que le ministère de la Culture accompagne et soutient, il faut aussi que chaque partie fasse sa partition. »

Pour Oumar Khourouma, la responsabilité des bénéficiaires est claire : « Déjà, il faut qu’on soit prêts sur le plan structurel pour ne pas décevoir les investisseurs. […] Il faut relever nos niveaux vraiment par des formations, mais surtout pérenniser les initiatives. […] Il faut que le projet qui naît du Salon du cinéma guinéen montre des résultats. Ça renforce notre crédibilité vis-à-vis de ces partenaires. » Il donne l’exemple d’une résidence de création autour des violences basées sur le genre, co-portée avec plusieurs institutions et l’Institut supérieur des arts : chacun a pris une part concrète (logement, mobilisation d’étudiants, etc.), ce qui a donné envie aux partenaires « de vouloir continuer le projet » et d’en confier le pilotage local.

Abdoulaye Traoré insiste, lui, sur la responsabilité morale envers les générations suivantes : « Il faut être vrai et encourager les partenaires pour donner la chance à d’autres personnes après nous. Si jamais nous n’arrivons pas à réaliser comme il faut, ça ne va pas donner la chance à d’autres personnes après nous. »

Éviter une nouvelle rupture : travailler ensemble et être exigeants

Interrogé sur ce que la nouvelle génération doit faire, Gahité Fofana avance deux priorités : le collectif et l’exigence. « Pour moi, c’est un métier qui est collectif. […] L’idée, c’est d’être ensemble. Nous avons beaucoup de problèmes d’ego, comme partout ailleurs. L’idée, c’est de mettre ça de côté et de s’aider, de travailler ensemble. »

Il voit dans les financements actuels une « occasion à ne pas rater » : « Il faut monter dans le train, et puis il faut essayer d’être à la hauteur. […] Être exigeant aussi envers nous-mêmes, ça, c’est important. » La synergie entre les initiatives – salons, festivals, dispositifs de formation et de production – apparaît comme une condition pour « attirer les autres » et donner de la visibilité au cinéma guinéen.

Le Salon du cinéma : se repositionner comme producteur et diffuseur

Face à la multiplication des initiatives (formations, résidences, festivals), la question est posée au Salon du cinéma : comment éviter la redondance et se rendre complémentaire ? Oumar Khourouma répond qu’un repositionnement est déjà en cours : « On a fait cinq ans, on fait les panels, les conférences, les tables rondes, puis les formations. Et aujourd’hui, on se positionne comme producteur, déjà pour moi c’est un renouveau. C’est une solution concrète qu’on apporte à ces jeunes. »

Le Salon veut désormais se concentrer sur les maillons manquants de la chaîne, en particulier la production et la diffusion : « On se positionne plutôt en producteur et en diffuseur, parce que le métier de diffuseur n’est pas formé. […] Les prochains salons, on a envie de faire un atelier en diffusion, un atelier en production, pour permettre à ces gens d’apporter ce que nous allons mettre en place. » Il rappelle que l’Institut ne propose pas de filière production : « On forme les techniciens, mais jamais un jour ils n’ont pensé à créer la filière de production. […] Comme on va former les techniciens et laisser celui qui est censé les aider à tourner ? »

Un appel aux producteurs : venir, mais aussi renforcer la base guinéenne

Interrogés sur ce qu’ils aimeraient dire à un producteur qui voudrait venir tourner en Guinée, les intervenants avancent des réponses complémentaires. Gahité Fofana pose d’abord un principe : « En Guinée, on a les deux tiers de la production mondiale de bauxite et on ne la transforme pas nous-mêmes. […] Moi je préférerais qu’il y ait des producteurs guinéens qui veulent travailler en Guinée plutôt que de prendre un producteur qui vient de l’extérieur pour travailler avec la richesse de la Guinée. »

Dans le même temps, Oumar Khourouma et Abdoulaye Traoré insistent sur le potentiel d’accueil : « Il y a une nouvelle génération de jeunes cinéastes qui sont prêts à travailler, à collaborer. […] Il y a du paysage, on peut tourner, il y a du décor naturel. […] Venir tourner en Guinée, c’est envoyer de la richesse en Guinée. » Pour Traoré, les producteurs « ne vont pas regretter » : « Nous sommes riches en histoire. Et si vous allez au Fouta, à Labé, vous allez automatiquement penser à certaines villes d’Europe. […] On a une vision de collaboration, de brassage culturel. »

Incubation, festivals et reconnaissance internationale

Plusieurs programmes d’incubation et festivals structurent le paysage actuel. Sabou Ciné Talents porté par l’incubateur Saboutech a ainsi permis la réalisation de huit courts métrages, dont trois ont été sélectionnés au FESPACO dans la catégorie films d’école, illustrant « un énorme potentiel » obtenu « avec peu de moyens ». Une participante comme N’Kony Sylla, sortie de ce programme, a pu être accueillie à Clermont-Ferrand et tourne son second court métrage grâce à de nouveaux financements.

Le festival « 7 jours du 7e art », déjà à sa septième édition, s’ajoute à cette effervescence. Ramatoulaye Bah, qui a remporté le premier prix du film d’école au FESPACO 2023 pour À qui la faute ?, un film présenté au nom de l’Institut supérieur des arts Mory Kanté (ISAMK), incarne cette nouvelle génération de réalisatrices qui accèdent à des programmes internationaux comme Mariama Lab pour leur premier long métrage. Comme le rappelle Séraphine Angola, attachée audiovisuelle, « avec peu de moyens, on fait beaucoup de choses », grâce à un fort sens de l’application et du soin dans le travail.

Raconter en langues locales et conquérir d’abord le marché intérieur

Karine Barclais (pavillon Afronova) avec les intervenants

Le débat s’oriente ensuite vers la question des langues et des publics. Une intervenante souligne l’importance de « raconter ses récits à sa manière », notamment dans les langues nationales : « Ne pas toujours parler dans la langue de l’autre pour qu’il puisse comprendre, mais l’amener à se questionner, à se dire c’est quoi, et à chercher ce que tu fais. »

Des exemples concrets sont cités : le réalisateur Borou Eliko, qui depuis plusieurs années tourne des films en pulaar, soussou ou malinké, mais aussi Fatoumata Kandé, qui réalise des longs métrages de fiction populaires comme Légitime défense, Vivre pour t’aimer et Boya/Boyorodjan, produits via sa société Kandéland Studios « dans sa propre langue ». L’idée est de faire « d’abord du film pour les Guinéens » afin de consolider un marché local et sous-régional : « Pour que les voisins puissent se dire : “Ah, il y a quelque chose qui se fait, il faut que j’aille voir.” C’est après que le monde suivra. »

Production, coproduction et rapport de forces

La question de l’équilibre dans les coproductions internationales est également abordée. Après un échange autour du film Au Cimetière de la pellicule de Thierno Souleymane Diallo, la discussion dérive sur la nécessité pour les producteurs africains de venir aux guichets (CNC, fonds belges, etc.) avec des apports structurés de leurs propres territoires, afin de ne pas être en position de faiblesse. « Plus on arrive avec un apport structuré, plus on a de quoi négocier avec des coproducteurs parce qu’on a quand même une place importante dans son propre film. […] Quand tu n’as rien, vraiment, tu ne décides de rien. »

Dans ce contexte, l’espoir est placé dans la mise en place de mécanismes nationaux comme un fonds de soutien : « C’est là qu’on croise les doigts pour que le fonds arrive très vite, c’est annoncé. […] Il faut que nos politiques mettent de l’argent. »

En conclusion, Abdoulaye Traoré reprend une formule devenue leitmotiv : « La Guinée n’attire pas mais elle retient. Maintenant, elle commence depuis quelques années à attirer aussi. » À travers les initiatives décrites se dessine un paysage où le renouveau guinéen se conjugue avec des enjeux de genre, de mémoire et de souveraineté culturelle.


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