Sur la plage du CNC au festival de Cannes le 17 mai 2026, se tenait en anglais une double table-ronde sur la jeunesse dans la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) : d’une part la question du développement des jeunes publics et d’autre part le soutien aux talents émergents. Elles ont été introduites par Gaëtan Bruel, président du CNC, et Fatma Alremaihi, directrice du Doha Film Institute.

En ouverture, Gaëtan Bruel, président du CNC, confie le choc éprouvé devant Le Gâteau du Président de Hassan Hadi, film irakien qui a « fait une énorme impression » au festival et symbolise, à ses yeux, « le renouvellement d’un pays du cinéma » et « l’incroyable pouvoir narratif d’une région entière ». Il insiste sur « l’utilité » des publics et des créateurs du monde arabe et rappelle que la région représente une part significative des projets soutenus par Cinémas du Monde, avec Cannes comme vitrine privilégiée. Deux priorités guident désormais son action : « cultiver l’audience, en particulier les jeunes » et « investir dans l’entraînement, le développement professionnel, l’émergence de nouveaux talents », via le soutien à Metropolis au Liban, aux initiatives de la Mer Rouge, au fonds cinéma de l’AFAC (Arab Fund for Arts and Culture) et aux écoles françaises engagées avec les jeunes de la région.

Pour Fatma Alremaihi, directrice du Doha Film Institute, « les jeunes ne sont pas un futur éloigné, ils sont présents ». L’histoire de la région, dit-elle, a besoin « d’espace, de soutien et d’espoir » et doit s’incarner dans « l’imagination et la curiosité des voix émergentes » qui refusent « les narratifs faciles » et élargissent le langage du cinéma. Elle revendique la construction d’un « écosystème de confiance » où les jeunes comprennent que « leur histoire compte, surtout si elle n’a jamais été racontée » et où ils disposent des outils et de la légitimité nécessaires pour prendre des risques, échouer, recommencer. Ajyal, festival et programme à l’année, film club, jurys jeunes, podcast animé par des jeunes, ateliers et formations, compose ainsi une communauté critique et cinéphile, tout en préparant futurs cinéastes et médiateurs, sans afficher frontalement un objectif « éducatif ».
1. Le développement des jeunes publics
Modérateur des débats, Jérémie Kessler (CNC) rapproche ces expériences des dispositifs français d’éducation à l’image, comme « Ma classe au cinéma », qui entendent assurer à chaque élève la possibilité d’aller en salle. Il souligne que la cinéphilie reste « la clé pour le futur du cinéma » et pour le développement d’une « sensibilité aux images ». Dans la région MENA, il voit se multiplier des initiatives qui amènent les gens au cinéma autant qu’elles amènent le cinéma vers eux, et considère ce chantier comme un « défi mondial » si l’on veut que la salle survive à la concurrence des plateformes.

De gauche à droite : Jérémie Kessler (CNC, directeur des affaires européennes et internationales), Soleil Gharbieh (AFAC - Arab Fund for Arts and Culture), Aya Al Blouchi (Doha Film Institute), Yousef Shazli (Zawya Cinema, Le Caire), Hania Mroue (Metropolis Cinema, Beyrouth).
Hania Mroue raconte comment Metropolis, premier cinéma d’art et essai à Beyrouth, s’est tourné vers les enfants presque par accident, à l’été 2006, lorsque la guerre a rempli la salle de familles déplacées. Trente jours d’expérimentation avec des enfants qui, pour beaucoup, n’avaient jamais mis les pieds dans un cinéma, ont débouché sur un programme structuré, inspiré du modèle français : films choisis pour les écoles, dossiers pédagogiques, formation des enseignants, extension à tout le pays, y compris des villages sans salle, et environ 20 000 enfants touchés chaque année. Un petit festival où les enfants invitent leurs parents et des ateliers notamment de réalisation complètent le dispositif. Il ne s’agit pas de fabriquer d’emblée des cinéastes, insiste-t-elle, mais d’« armer » un regard critique et de faire comprendre la différence entre consommer des images sur téléphone et vivre une expérience collective.
Au Caire, Yousef Shazli décrit Zawya comme « probablement le seul cinéma d’art » de la ville douze ans après son ouverture. Inspiré par Metropolis, il a voulu « une audience diverse » et s’étonne encore de voir des séances de classiques restaurés ou de films contemporains remplies de spectateurs de la génération Z. Pour maintenir ce lien, il mise sur une communication ajustée aux codes des plus jeunes, via les réseaux sociaux, au point d’avoir dû rajeunir son équipe, et sur l’organisation des projections en événements : discussions, rencontres, activités parallèles transforment la salle en espace social où l’on vient autant pour se retrouver que pour voir un film.
Pour Aya Al Blouchi, en charge des programmes jeunesse au Doha Film Institute, Ajyal est devenu bien plus qu’un festival : lancé en 2013, il s’adresse d’abord à un public jeune. À partir de 2020, Ajyal s’est mué en dispositif permanent avec un film club de janvier à juin pour trois tranches d’âge (8–12 ans, 13–17 ans, 18–25 ans). Le programme s’appuie sur des jurés particulièrement actifs, formés à la pensée critique, qui prennent en charge la modération des débats. Un podcast représente « la seule plateforme dirigée par les jeunes au cinéma ». En une dizaine d’années, Ajyal a fédéré environ 500 jurés jeunes, accueilli près de 4 000 élèves sur les projections scolaires et quelque 200 participants par an dans les ateliers, clubs et scénarios. La compétition, désormais centrée sur les 16–25 ans, est entièrement présentée par des jeunes ; avec eux, l’équipe met en place une éducation à l’image sans leur dire « qu’ils viennent ici pour s’éduquer ou développer un goût ». Aya Al Blouchi voit dans cette articulation entre faire du cinéma, regarder du cinéma, écrire et en parler l’un des ressorts d’une communauté cinématographique « active, vivante », donnant « la volonté d’aller au cinéma ».
Soleil Gharbieh rappelle que l’AFAC (Arab Fund for Arts and Culture) a, de longue date, intégré la question des publics à ses programmes, via des dispositifs d’entrepreneuriat culturel et de soutien aux cinémas comme Metropolis ou Zawya. Mais un constat s’impose : « le manque de contenu local » pour les jeunes, qu’il s’agisse de langues ou de récits dans lesquels ils se reconnaissent. La plupart des réalisateurs se sont jusqu’ici concentrés sur des films destinés aux circuits festivaliers internationaux, et elle annonce pour les cinq prochaines années une priorité donnée à la production de films pour la jeunesse, à la littérature jeunesse et, dans un second temps, à la vidéo.
Les intervenants convergent sur un point : la tranche 14–20 ans est la plus fragile. Hania Mroue constate que ces adolescents « ont perdu l’intérêt au cinéma » et que les plateformes, en leur faisant croire qu’ils peuvent tout consommer partout, ont sapé la fréquentation des salles ; elle insiste sur ce qui disparaît lorsqu’on regarde un film sur téléphone – la richesse du travail sonore, les nuances de la mise en scène, mais aussi l’apprentissage du respect partagé d’une œuvre et d’une audience – et prévient : « si nous perdons ce groupe d’âge, nous perdrons notre public ». De son côté, Aya Al Blouchi montre, à travers Ajyal, comment un travail patient avec les jurés, les clubs de cinéma et les dispositifs de modération menés par les jeunes eux-mêmes peut consolider une communauté cinéphile, active et confiante, où faire du cinéma, en voir et en parler reste un plaisir. Yousef Shazli ajoute que même si la question du contenu était réglée, il manque encore les infrastructures et les moyens pour atteindre les écoles publiques et les jeunes les plus éloignés des centres. D’où l’importance, souligne Soleil Gharbieh, de collaborations régionales, de partage d’expériences et de coordination, dans un moment où les institutions françaises et arabes, de Cannes à Doha en passant par Beyrouth, Le Caire et la Mer Rouge, tentent de bâtir un écosystème commun de formation des regards et de soutien à l’émergence de nouveaux talents.
2. Le soutien aux talents émergents
Modérée par Guillaume Duchemin (La FEMIS, directeur), la deuxième table-ronde réunit des acteurs venus d’Arabie saoudite, du Qatar, du Maroc et du Liban, tous engagés dans des programmes d’accompagnement des auteurs et producteurs. Le modérateur souligne d’emblée leurs « carrières internationales » et pose la question de la circulation des projets et des coopérations entre dispositifs.

De gauche à droite : Guillaume Duchemin (directeur de la FEMIS), Ryan Ashore (Red Sea Labs, directeur), Aya Al Blouchi (Doha Film Institute , programmatrice), Lamia Chraïbi (Tamayouz Fondation, présidente), Myriam Sassine (Aflamuna Connection, commissaire)
La productrice libanaise Myriam Sassine (Aflamuna Connection) revient sur sa propre trajectoire : dans un contexte où le rôle de producteur « n’était pas compris », elle dit l’avoir appris « à travers les workshops », en découvrant les marchés et les logiques de coproduction. C’est cette expérience qu’elle veut aujourd’hui « raccourcir » pour les nouvelles générations, en proposant du mentorat aux réalisateurs et producteurs émergents. À la tête d’Aflamuna Connection (ex-Believe Film Platform), elle conçoit un programme « sur mesure » : 15 à 18 projets en développement ou post-production sont accompagnés chaque année, avec des mentors choisis en fonction des besoins précis de chaque film, et un temps fort en ligne qui privilégie les rencontres ciblées plutôt que le pitch spectaculaire, dans la continuité d’une tradition libanaise de plateformes et de workshops.
Basée à Casablanca, la productrice marocaine Lamia Chraïbi (Fondation Tamayouz) explique avoir fondé son initiative à partir d’un constat similaire et se concentrer sur la formation de producteurs créatifs, un rôle encore peu identifié dans la région, dominée par les producteurs exécutifs. Elle insiste sur la nécessité d’apprendre à construire un « pitch deck », à expliciter une intention, à présenter un projet en binôme réalisateur-producteur, plutôt qu’en solitaire, et revendique un programme « fait pour les femmes », pensé pour que « les femmes du Maroc parlent du Maroc et de notre culture ». Partageant ouvertement ses propres erreurs de productrice, elle voit dans cette transmission une manière d’éviter aux jeunes cinéastes de répéter les mêmes impasses, notamment lorsqu’il s’agit de rencontrer leur public.
Le réalisateur et producteur saoudien Ryan Ashore (Red Sea Labs) met l’accent sur la dimension de réseau. Les laboratoires de la Red Sea Foundation, explique-t‑il, sont souvent « la première rencontre » des talents avec un environnement professionnel structuré : certains projets sont retenus, d’autres refusés, mais « être rejeté n’est pas une mauvaise chose » si le travail de développement se poursuit ensuite dans un cadre adapté. Les participants rejoignent un programme d’anciens participants et bénéficient des partenariats tissés avec d’autres structures régionales et internationales (festivals, labs, fonds), y compris lorsque le projet initial évolue ou change. L’enjeu, pour lui, est d’introduire les auteurs dans l’industrie, en les connectant à des mentors et en leur offrant cette « expérience du cinéma » qu’il juge indispensable, à l’heure où « beaucoup de jeunes regardent les films sur leurs téléphones » et où la temporalité longue du film – « cinq ans pour faire un film » – se heurte à l’impatience généralisée.
Pour le Doha Film Institute, la Qatarienne Aya Al Blouchi insiste sur la complémentarité entre les programmes jeunesse (Ajyal, film clubs, ateliers) et les dispositifs plus avancés destinés aux premiers et deuxièmes longs-métrages de fiction. Elle décrit un « système complet » : d’un côté, des programmes pour les 8–25 ans, avec laboratoires, clubs et podcasts qui apprennent à « lire les films » et à acquérir des compétences pratiques ; de l’autre, des labs d’écriture, de séries, de podcasts et des programmes dédiés au son et à la musique, ouverts à des participants de toute la région grâce à des formats hybrides ou en ligne. Les projets accompagnés peuvent ensuite entrer dans des dispositifs d’incubation et de compétition, dans une perspective qu’elle décrit comme « une transition pour l’avenir de l’industrie », attentive autant au Qatar qu’aux liens avec l’Afrique et l’Asie.
Collectivement, les intervenants constatent que, malgré la multiplication des laboratoires, des fonds et des programmes, il manque encore des producteurs capables de porter les projets sur la durée. « Tout le monde veut faire de la réalisation », résume l’un d’eux, alors qu’il faudrait davantage de profils prêts à assumer le rôle de producteur, à construire des équipes et des stratégies de circulation. Ils pointent aussi la fragilité d’un marché émergent, où les structures nationales restent peu soutenues et où les ressources demeurent limitées, d’où la nécessité de renforcer les coopérations entre plateformes (Red Sea Labs, DFI, Aflamuna, Tamayouz, Cinémed, etc.). Le fil rouge reste celui du temps long : prendre le temps de former, d’accompagner, de tester et de retester les projets, dans un paysage où l’urgence de produire ne doit pas effacer la patience nécessaire à une véritable émergence.


