Conversation avec Aïssa Maïga au Pavillon Afronova – Cannes 2026

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Aïssa Maïga a été invitée le 15 mai 2026 par le Pavillon Afronova au Marché du film du Festival de Cannes pour répondre aux questions de Houda Ibrahim, journaliste à RFI.

Houda Ibrahim : Vous avez commencé à faire du cinéma il y a 25 ans. Au XXIe siècle ! Comment vous situez-vous aujourd’hui ?

Aïssa Maïga : Oui, j’ai commencé à la fin des années 90. On vient tous dans ces métiers-là avec un rêve. On a le rêve de raconter des histoires puissantes, on a le rêve d’incarner des personnages forts, on a le rêve aussi de restaurer certains récits, certaines narrations. On a le rêve de se voir sur grand écran, de venir sur les marches du Palais des festivals à Cannes et, parmi ces rêves, il y avait aussi le rêve de travailler avec des cinéastes du monde entier.

Et j’avoue qu’à cette époque, c’était très compliqué de savoir comment s’y prendre, comment les contacter, comment se faire connaître. Ça l’est encore aujourd’hui ! Mais avec les moyens de communication de l’époque, il fallait se déplacer, prendre un billet d’avion. On ne pouvait pas envoyer un message sur Instagram ou même un mail.

Je me situe donc surtout « en mouvement » ! Pas du tout de manière figée. Je n’ai pas l’impression d’avoir parachevé tout ce que je voulais accomplir. Je ne me réveille pas du tout en me disant : « C’est bon, j’ai fait le tour ».

Je suis vraiment une gamine. En vrai, j’ai 14 ans, dans le sens où j’ai plein d’envies, plein de rêves encore, et beaucoup d’expériences, beaucoup plus qu’avant. Je me situe dans une envie toujours renouvelée, et je dirais même renforcée, de travailler en connexion avec la diaspora africaine.

C’est vraiment un de mes rêves. Je dois dire quand même, au préalable, que pour moi le cinéma n’a pas vraiment de frontières, dans le sens où, quand on fait des rencontres avec des cinéastes, les barrières de l’âge, de la religion, de l’appartenance sociale, des géographies, du contexte historique parfois, sont complètement abolies.

Et tant mieux, parce qu’on crée des mondes et on peut les recréer avec une très grande connivence, au‑delà de toutes les différences. Quand j’ai dit ça, j’avoue qu’un de mes rêves les plus forts, c’est vraiment de participer à la progression, mais aussi à la révélation, d’une certaine façon – la révélation pleine et entière – des cinémas des diasporas noires dans le monde.

Ça, c’est vraiment un rêve dont je me sens l’héritière, parce que c’est un rêve qui est politique à la base. On ne l’a pas inventé avec le cinéma. C’est le rêve d’une réunion, c’est le rêve de déjouer une sorte de sort qui a été – et je dis « sort » sans mystique – mais un sort qui s’est un peu acharné quand même sur notre continent et qui continue à s’exprimer à travers différents territoires, sur nos corps, sur nos esprits, sur les limitations qui nous sont imposées.

Mais en fait, j’ai envie de tout défoncer, soyons clairs. Il faut dire les termes. C’est ça, l’envie : c’est de réparer et de créer.

Et comment vous comptez faire, concrètement ?

Alors d’abord, on est plusieurs.

Il y a des projets ?

Oui, il y a des projets, bien sûr. D’abord il y a l’envie de se connecter, et c’est beaucoup plus possible qu’auparavant. Il y a des initiatives, d’abord, qui permettent de se connecter. Évidemment, je ne peux pas ne pas parler du fonds Maïssa.1 Je pense à certaines banques aussi qui sont en train de se positionner sur le continent africain pour financer du cinéma qui puisse être un cinéma de haut calibre, aller dans les festivals de catégorie A. Je pense tout simplement aussi aux interconnexions qu’on peut faire dans les festivals, ou au moment des avant‑premières, avec des gens qu’on rencontre. On connecte avec des gens de la diaspora, on partage des idées, des envies… et parfois ça donne lieu à des projets qui peuvent se financer derrière.

Et puis il y a une créativité qui est renouvelée aujourd’hui. On sent, je pense, un souffle nouveau. On sent qu’il y a la génération qui m’a précédée et qui est encore là, et qui nous a offert une partie du patrimoine, des classiques du cinéma africain. Et puis il y a ma génération, qui est un peu une génération du milieu aujourd’hui, et les plus jeunes qui arrivent, qui ont faim, à qui on essaie de donner de la force. Et j’ai le sentiment que, pour la première fois, il peut y avoir une sorte de synergie entre l’Afrique, ses diasporas, les récits qu’on peut porter ensemble, et la possibilité que ces films rencontrent un large public.

Et vous, avec vos origines multiples – Sénégal, Mali, Gambie ? Vous ont-elles aidée dans votre parcours ?

Oui, beaucoup. Ça m’a beaucoup aidée, parce qu’en tant qu’actrice, il y a des rôles de femmes africaines, parfois même qui vivent dans des zones rurales, que j’ai pu interpréter au‑delà du fait que je suis parisienne, que j’ai grandi en France, parce que j’étais pétrie de ma culture, parce que j’ai eu la chance de pouvoir retourner au Mali durant mon enfance, mon adolescence. Et arrivée à l’âge adulte, j’avais des référents qui étaient très concrets.

Et puis j’ai toujours beaucoup observé, parce que, quand on revient au pays – et moi j’y allais peu, les billets étaient très chers –, je pense que j’étais comme un buvard. Quand j’y étais, je buvais l’amour de ma famille, je buvais l’esthétique des paysages qui me manquaient. À chaque fois que j’arrivais vers chez moi, au nord du Mali, vers Gao, et que les paysages commençaient à changer, j’avais une émotion, parce que je savais que j’allais retrouver ma famille. C’était un truc de fou.

Et en fait, même ça, ça m’a complètement forgé le regard, et je m’en suis rendue compte en réalisant le film documentaire Marcher sur l’eau. En fait, c’est ça que j’ai restitué. Quand j’ai filmé les paysages, c’est ça que je voulais retrouver : la beauté liée au manque.

Et donc, si j’ai pu interpréter certains rôles de femmes africaines, c’est grâce notamment aux femmes de ma famille qui m’ont beaucoup inspirée, que j’ai regardées être, bouger, s’habiller, rire, parler, pleurer, faire à manger… Voilà. C’est inspirant.

Votre dernier rôle était une pasteur dans Promis le ciel de la Tunisienne Erige Sehiri. Pouvez-vous revenir un peu sur ce rôle ?*

Erige Sehiri, elle est passionnante. Elle est, comme vous, journaliste à la base – journaliste d’investigation. Elle est devenue ensuite documentariste, et puis elle est passée à la fiction. Mais elle a gardé de son travail de journaliste le goût pour les enquêtes longues, le goût pour l’immersion, et le goût du détail éloquent, du détail qui va raconter quelque chose au‑delà de l’anecdote. Et puis c’est une réalisatrice qui fait de son tournage un laboratoire dans lequel on peut expérimenter plein de choses à travers les improvisations, etc. Donc c’était vraiment passionnant.

Erige a l’habitude de travailler avec des comédiens non professionnels. Donc elle est venue vers moi en reculant. Mais elle me l’a dit, très clairement, en me disant : « Écoute, je ne sais pas si je vais prendre une actrice professionnelle », parce que d’habitude elle prend des gens qui jouent leurs propres rôles.

Et je me suis retrouvée quand même sur le film. Je suis arrivée quinze jours avant le début du tournage, c’était un peu chaud, je n’avais pas le temps de me préparer. Mais c’était génial, parce qu’elle a cette intelligence, cette approche très particulière.

Nous étions trois, et je dirais même quatre, parce qu’il y a une petite fille, la petite Kenza, qui a quatre ans au moment du tournage. Et donc j’ai tourné avec Laetitia Ky, qui est une artiste dont j’admirais déjà beaucoup le travail, que je connaissais pour ses sculptures capillaires, qui sont de vraies déclarations politiques, pour son travail de photographe, pour son travail de peintre. Et je ne savais pas qu’elle était actrice. Et elle connaissait mon travail, donc on est tombées dans les bras l’une de l’autre, voilà.

Et puis il y a eu la découverte du film, une apparition : Deborah Naney, qu’Erige a rencontrée à Tunis, qui n’était pas du tout actrice, et qui avait juste l’intention de prendre le bateau pour traverser la Méditerranée et venir en France. Et elle a été rattrapée comme ça par ce film, qui lui a offert un rôle incroyable, qu’elle a interprété de façon admirable. Elle a eu beaucoup de prix d’interprétation, au moins quatre ou cinq, pour ce film. Elle est à la fois lumineuse, déchirante, vraiment sublime.

On a trois parcours de vie très différents, des profils très différents, des énergies très différentes. Et c’était un film qui était génial à faire. Parce que moi, je n’avais jamais joué le rôle d’une pasteur, je n’étais pas du tout familière de la religion évangélique, et c’était un cadeau d’avoir un personnage comme ça à interpréter, et d’être accueillie par des figurants qui faisaient partie du même culte, de la même Église, et qui m’ont vraiment accueillie parmi eux, en m’appelant tous les jours « Maman Pasteur ». Je me sentais toute petite : « Mais comment ils m’appellent comme ça ? Je n’ai aucune formation, je ne connais rien ! » C’est eux qui m’ont aidée à croire que je pouvais le faire. Ils m’ont énormément donné, notamment pendant les scènes de prêche.

Est‑ce que je peux dire de vous que vous êtes une militante ?

Oh yeah ! Mais sans aucun problème ! Oui, bien sûr, je l’assume pleinement.

Pour vous, être militante, c’est d’abord avoir la liberté : la liberté de penser, la liberté de réfléchir, la liberté d’esprit et la liberté de pouvoir s’exprimer ?

Oui. En fait, je pense que je suis arrivée dans ce métier avec, comme je l’ai dit, beaucoup de rêves, qui se sont très vite fracassés sur des limitations que je ne comprenais pas, que je n’admettais pas, qui ne faisaient aucun sens pour moi, vis‑à‑vis de la manière dont on m’envisageait – ou non – dans des rôles, en fonction de ma couleur de peau.

Et je pense que c’est vraiment ce premier malentendu-là qui a nourri mon esprit critique : la manière dont j’ai lu les scénarios, dont j’ai essayé de les décortiquer pour plaider face aux cinéastes et leur dire : « Peut‑être qu’il y a une autre manière d’amener ce personnage, d’amener les dialogues », etc. Et ça m’a beaucoup apporté.

C’était exaspérant de ne pas avoir assez d’opportunités ou d’avoir des propositions qui étaient très caricaturales. Mais en même temps, je dois avouer que ça a été extrêmement formateur, parce que ça m’a vraiment forcée à analyser le rejet que je ressentais et à être capable de l’exprimer, dans une communication audible et créative.

Parce que parfois, les réalisateurs – c’était souvent des hommes – me disaient : « Alors moi, je n’ai pas le temps de réécrire la scène parce qu’on tourne dans trois semaines, je suis en prépa, je dois trouver tel décor ». La première fois qu’on m’a dit ça, je n’étais pas prête du tout. Et puis une fois, deux fois, dix fois… ça m’a amenée à l’écriture, finalement.

Et le militantisme, pour moi, il est lié au sentiment d’injustice. Parce que j’arrivais quand même à travailler, et je me sentais un peu seule, et autour de moi je voyais des gens très talentueux, très talentueuses, qui ne trouvaient pas d’opportunités. Et je trouvais ça complètement dingue.

Au départ, j’en parlais juste pendant la promotion des films, et c’est devenu quelque chose que j’ai répété pendant longtemps. Et puis au bout d’un moment, j’ai eu besoin que ce soit un peu plus structuré, de faire quelque chose qui soit porteur de sens. Et militer, pour moi, ça veut dire ne pas se laisser faire. Ça veut dire aussi partager des idéaux avec les gens auprès desquels on combat. Ça veut dire aussi qu’on a de l’espoir. Ça veut dire qu’on n’est pas défaitiste. Ça veut dire qu’on n’attend pas, qu’on n’est pas attentiste.

Ça veut dire aussi qu’on est les dignes héritières de combats qui nous dépassent, dans le sens où être Noire dans le monde aujourd’hui, c’est appartenir à une histoire qui est chargée, qu’on connaît, qu’on continue de découvrir aussi par endroits. Et donc, au cours de cette histoire, il y a des gens constamment qui se sont levés contre l’injustice, dans des circonstances autrement plus dramatiques, où leur vie était en jeu. Donc pour moi, militer en France aujourd’hui, en 2026, c’est rien. Alors des fois, je suis fatiguée, j’en ai marre, mais c’est rien. Vraiment. Je ne sais pas comment le dire autrement.

Et j’ai le sentiment que, quand on milite et qu’on dit les choses, et qu’on le dit avec consistance, avec sa manière à soi – qui peut être critiquable, nobody is perfect –, je suis vraiment prête à entendre toutes les critiques, mais moi, par contre, je sais pourquoi je dis les choses. J’ai beaucoup lu sur le sujet, je me suis beaucoup documentée, j’ai écouté des gens, j’ai fait mon autocritique, etc. Et je suis persuadée du bien‑fondé de mon action militante. En revanche, je pense que, comme le monde bouge énormément, on est obligés de s’interroger sur les moyens de notre résistance et sur notre capacité à réinventer les termes de la lutte.

Est‑ce que, en voyant la maîtresse de cérémonie cette année, Eye Haïdara, vous étiez contente ? Est‑ce que vous vous êtes dit que la bataille porte parfois ses fruits ?

Oui. En fait, ça m’a beaucoup émue de voir qu’elle avait été choisie pour être la maîtresse de cérémonie. D’abord, c’est une première. On est malheureusement obligés de dire : « C’est le premier Noir », « c’est la première Noire ». On est pressés de ne plus avoir à faire cette petite comptabilité. Mais j’étais très fière parce que, d’abord, Eye Haïdara a un parcours très significatif. Elle ne vient pas d’arriver. C’est une victoire. Tu sais, une victoire parmi nous, c’est une victoire à tous et à toutes.

Et j’étais très fière et émue parce que Eye et moi, on ne se connaissait pas, jusqu’à ce que je la contacte pour l’inviter à co‑écrire dans le livre Noire n’est pas mon métier, en 2018. Et elle a dit oui tout de suite. Elle a dit : « Oui, moi j’ai envie de participer. » Et le livre Noire n’est pas mon métier, ce sont des actrices françaises, noires, métisses, qui chacune, à la première personne, dans un chapitre du livre, raconte une tranche de vie, son expérience en tant que femme racisée, noire, dans le cinéma français. Et, en fait, quelques années plus tard – donc on est huit ans plus tard –, une parmi nous – on était seize – est devenue maîtresse de cérémonie.

Ça veut dire que toutes nos actions, même si on est du poil à gratter, même si parfois ils en ont marre de nous entendre, même si parfois on est diabolisées, même si parfois on nous traite de racistes parce qu’on combat le racisme – allez comprendre… –, ça veut dire qu’en fait, on pétrit les imaginaires et on arrive à faire entendre au système, qui est souvent un système un peu sclérosé, qui a du mal à avancer au même rythme que la société, qu’il a tout intérêt à faire ça. Parce que le talent est partout, et quand on le célèbre, ça crée de la joie, ça crée des rôles modèles et ça crée de l’inspiration pour tous, au‑delà de la couleur de la peau. En tout cas, elle était parfaite.

Pour revenir à votre jeunesse, vous avez raconté que, très vite, vous avez su que vous iriez vers ce métier, vers le cinéma, et que votre prof de français aussi vous a influencée, en quelque sorte. Est‑ce que vous pouvez nous raconter cette envie ?

Quand je suis arrivée en 6e, j’ai eu une prof de français extraordinaire, qui ressemblait à une fée. Ses yeux pétillaient, elle nous regardait avec amour alors qu’elle ne nous connaissait pas. Puis elle nous a dit : « Écoutez, tout le monde est stressé par les notes – les parents, les élèves, les profs. Moi, je pars du principe que vous êtes tous très intelligents, et je vais vous mettre à chacun et chacune 20 sur 20 avant qu’on commence à travailler, parce que vous allez vous sentir bien. » Alors moi, j’étais conquise, j’étais à fond. Et elle nous a fait faire du théâtre. Un jour, elle a arrêté d’enseigner – j’étais en 4e – et elle m’a rappelée pour me proposer de jouer dans une comédie musicale, ce que j’ai fait, grâce à elle, pendant trois ans.

Et c’est là que tout a commencé, parce que, sur scène, au début, on ne s’explique pas vraiment : c’est un tel choc d’énergie, c’est un vertige total, c’est une trouille phénoménale, on a envie de disparaître de la surface de la planète. Et en même temps, c’est une puissance incroyable de pouvoir être un canal et de raconter une histoire, de rassembler les gens dans une salle qui est souvent obscure, où l’attention de tous est tournée vers un sens qu’on produit. Et ensuite, je ne pouvais plus faire autre chose.

Et puis je pense que j’avais aussi besoin de sentir que j’allais m’appartenir, parce que j’ai, comme beaucoup d’entre nous, vécu des épisodes compliqués durant l’enfance, la jeunesse, et j’avais le sentiment que le temps était une denrée potentiellement rare, qui pouvait m’échapper. En gros, je pensais beaucoup à la mort, du fait de la perte de mon père, qui est mort quand j’avais 8 ans. Et j’ai très bien compris qu’il était mort et que je ne le reverrais jamais. Vraiment, ça a été très net dans ma tête : cette sensation de l’éternité comme un temps qui s’étire, et comme l’horizon, plus on court vers lui, moins on l’atteint, parce qu’il est inatteignable.

Et je pense que mon envie de faire ce métier est profondément liée à ça : au sentiment que je pouvais donner de la qualité au temps, une qualité que moi j’allais choisir, dans la mesure du possible, une qualité au temps de ma vie.

Le théâtre, c’est quelque chose d’important aussi dans votre vie ?

Oui. J’en ai beaucoup moins fait que des films, du fait de ma formation, et aussi – là c’est la maman qui parle – du fait que mes enfants étaient en garde alternée : je les avais une semaine sur deux.

Et quand je jouais pendant un an au théâtre, la semaine où je les avais, je ne les voyais pas, puisqu’ils rentraient de l’école, j’allais au théâtre. Le week‑end, ils étaient là, j’étais au théâtre, et je ne les voyais plus du tout. À un moment, j’ai mis un stop, parce que je voulais voir mes enfants grandir, tout simplement. Et maintenant, ils ont grandi, ils vont bien, et je me sens beaucoup plus libre de retourner au théâtre aujourd’hui. Mais c’est vrai qu’on fait certains choix en tant que parent, et notamment en tant que maman, pour garder un équilibre, parce que ce métier peut tout aspirer au passage, et il n’y a aucune raison de tout lui donner non plus.

Est‑ce que l’absence de votre père a créé en vous cette envie de lutter, de comprendre, de vouloir défendre la justice ?

Je passe mon temps à me demander : « Et si, au lieu de me récupérer au Sénégal, où je vivais avec ma mère – lui était Malien, il vivait en France, il m’avait laissée avec ma mère –, et si il m’avait laissée chez ma grand‑mère, à Ansongo, dans le nord du Mali, quelle femme je serais ? » Et, évidemment, il y a la grande question du « Et si il avait vécu, qui aurais‑je été ? ». Parce que ça a tellement conditionné mon rapport au monde, mon rapport au temps, mon rapport aux hommes, mon rapport au travail, mon rapport à la justice, que je suis face à un grand mystère.

Mais vous avez raison : sans aucun doute, le fait d’avoir été constamment, durant l’enfance, l’adolescence, face à des adultes qui m’expliquaient qui était mon père par rapport à ses combats, en tant que journaliste, notamment au Burkina Faso, aux côtés de Sankara, sans aucun doute, ça a fait que j’ai été nourrie de ces idéaux en son absence. Et ces idéaux sont des idéaux de justice sociale, si je devais résumer ça en un mot. C’est forcément réducteur, mais…

Vous avez dit que, plus on avance dans le métier, plus on a du mal à avoir des rôles importants. Quels sont vos projets actuellement ?

Avec Karine Barclais, du pavillon Afronova

Alors moi, j’ai l’impression d’être une constante miraculée, clairement, parce que j’ai encore pas mal de projets. Ce qui me sauve, je pense, c’est d’abord le fait que je ne travaille pas qu’en France, parce que du coup ça multiplie les opportunités. J’ai beaucoup travaillé sur mon accent en anglais, les accents, parce qu’en fait, en anglais, il faut maîtriser le plus d’accents possible pour décrocher des rôles. Ça, ça m’a beaucoup aidée : le fait d’être capable – je pense que c’est dû à l’enfance, d’avoir grandi entre plusieurs langues – d’apprendre phonétiquement une langue rapidement. C’est fatigant, mais je sais que je peux le faire, je l’ai déjà fait.

Le fait de faire partie de la diaspora africaine aussi, ça fait que des gens connaissent le travail de tel ou tel cinéaste avec qui vous avez travaillé, et ils vous voient. Vous, vous ne le savez pas, mais eux, ils ont vu ces films. Ce sont des films qui ont parfois compté pour elles ou pour eux.

Et ce qui me sauve aussi, c’est que je… En fait, je pense que j’ai une grande capacité à me projeter. Je ne me sens pas du tout écrasée. Alors, j’ai des petites angoisses, hein ! Et puis, d’un seul coup, le projet qui ne devait pas se faire se fait, puis tu en as deux, trois autres qui arrivent.

Et la réalisation ?

Sans surprise, je prépare un documentaire sur mon père. Je le prépare depuis longtemps… Beaucoup de souffrance, durant cette enquête, à découvrir le niveau de cruauté de l’être humain. La chaîne de décision qui fait qu’à un moment, on décide d’abattre un homme, de lui ôter la vie. Le mélange entre les petites mesquineries qui peuvent mener à des drames, et les vrais drames historiques. La manière dont il a construit, avec une abnégation absolument admirable, le programme de la Révolution aux côtés de Sankara, à la demande de Sankara. Et la manière dont il a été fauché. Je dirais que Mohamed Maïga, mon père, c’était le premier journaliste… Il est mort le 1er janvier 1984, et Sankara venait de prendre le pouvoir en 83, en août. Sankara a été assassiné en octobre 87. Tout ça se passe sur une période très courte.

Cela a été exaltant d’enfin être débloquée et de mener cette enquête. Et en même temps, les blocages revenaient tout le temps. Je m’asseyais parfois à mon bureau et je m’effondrais en larmes, entre désespoir et solitude… Je le partage parce que, quelles que soient les histoires qu’on écrit, on rencontre des résistances qui sont parfois très dures à franchir, à surmonter. Et ce niveau de solitude qu’on peut ressentir, parfois on le ressent avec des histoires qui ne sont pas forcément dramatiques comme celles que je veux raconter à travers ce documentaire.

Mais je pense que c’est important qu’on en parle entre nous, parce que c’est tellement dur. Et on fait des sacrifices, on refuse des projets, on ne gagne pas forcément bien notre vie dans ces moments‑là. Mais on s’accroche, parce qu’on se dit que cette histoire‑là, elle doit résonner dans le monde, elle doit être racontée.

(Émotion dans la salle)

S’ensuit un échange très émouvant où plusieurs intervenantes, dont la cinéaste Azata Soro, témoignent de l’importance du soutien d’Aïssa Maïga, notamment lors de la dénonciation de violences sexistes et sexuelles sur un tournage, et saluent le rôle qu’elle joue comme grande sœur pour une nouvelle génération de cinéastes et d’artistes. La séance se clôt sur des remerciements chaleureux adressés à Aïssa Maïga pour sa parole, sa constance et l’inspiration qu’elle apporte à toute une communauté d’artistes et de militantes.

1Lancé en mars 2024, ce programme régional, dédié au leadership et à la création féminine dans les secteurs du cinéma et de l’audiovisuel, a été initié avec le soutien de l’Ambassade de France au Sénégal. Il couvre six pays : le Sénégal, la Gambie, la Mauritanie, le Cap-Vert, la Guinée et la Guinée-Bissau.


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