Le documentaire dans le paysage audiovisuel arabe

Table-ronde à la Biennale des cinémas arabes, 1er juillet 2004

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Animée par le documentariste syrien en exil Omar Amiralay, la table-ronde regroupait des représentants de chaînes de télévision, des producteurs et des représentants d’organismes nationaux du cinéma.

Houda Ibrahim, journaliste libanaise
On note l’émergence du documentaire avec les phénomènes Michael Moore, « Etre et avoir » ou le succès du film de Samir Habchi au Liban. Plus de 200 films ont été visionnés par le comité de sélection de la Biennale, témoignant d’une nouvelle génération de réalisateurs. Face aux tentatives occidentales de nous définir, ces documentaires viennent affirmer une identité. La forme est encore flageolante, mais la quantité débouchera sur la qualité. Le commentaire omniprésent tue souvent le film. Les sociétés de production sont encore très absentes alors que le documentaire est moins cher et s’ouvre un marché. On parle d’une chaîne arabe spécialisée dans le documentaire, mais les politiques sont encore défaillantes. On attend encore que les grandes chaînes arabes privilégient les réalisateurs arabes plutôt que les produits européens.
Omar Amiralay, documentariste syrien
Avec une expérience de 33 ans, mon ressenti est la solitude. Le documentaire surnage dans le monde arabe : il faut beaucoup d’opiniâtreté ! Le manque de reconnaissance n’est pas seulement au niveau des décideurs mais du public : la réalité du monde arabe est désastreuse et la fiction soulage ! Nous sommes donc encore au balbutiement de cette forme d’expression. L’enjeu est de donner des noms à ces victimes des conflits dont on nous bombarde d’images impersonnelles. La chaîne Al Arabya a créé une maison de production et démarré une case documentaire en prime time. Avec 20 000 $ comme coût moyen de production, le documentaire est jouable. Les cinéastes ont reçu par e-mail une commande de sujets, mais ce sont l’Irak, la superstition, le sida etc. S’agirait-il d’une nouvelle forme de censure ?
Badih Fattouh, directeur adjoint de 03 Productions, société de production et de distribution documentaire intégrée aux chaînes Al Arabya et MBC (Middle East Broadcast Center)
Nous avons lancé l’expérience et eu du mal à cadrer car nous avons reçu des films qui ne correspondaient pas aux attentes. CNN et la BBC ne laissent pas une grande place au documentaire non plus… Actuellement, nous réévaluons pour cadrer notre demande avec l’identité de notre chaîne panarabe d’information : la marge de manœuvre est limitée, la ligne éditoriale cadrant sur l’actualité et non sur des documents personnels.
Nous avons produit 40 heures de programmes la première année, même chose la seconde. Les projets ont été sélectionnés durant une réunion de trois jours à Dubaï, notre siège, par un comité indépendant. Cette année, nous avons sélectionné cinq projets et engagé le financement. Sur la base de l’accueil du public, nous sommes passés à sept diffusions dans la semaine, dont deux le week-end.
Nous essayons des coproductions mais je me demande dans quelle mesure les directeurs dans les chaînes étrangères sont intéressés à considérer le regard de l’Autre : on a l’impression qu’ils cherchent avant tout à projeter leur point de vue.
Farida al Zomor, responsable des relations extérieures de la Radio et Télévision égyptiennes
Je reviens de Monte Carlo où avait lieu une rencontre sur le documentaire de télévision : les Arabes en étaient absents vu le faible niveau de leurs films. Il faut encourager la créativité par un financement spécifique. Les chaînes arabes doivent réévaluer leur politique : les documentaires produits ne sont pas exportables. L’humain, c’est la valeur ajoutée au documentaire : la créativité existe mais c’est la production qui ne suit pas;
Marianne Khoury, productrice égyptienne pour Misr International Films
Cette appellation de film documentaire doit changer : elle a une connotation de film de deuxième classe. On commence à entendre film d’auteur ou documentaire de création : ce sont des notions nouvelles dans le monde arabe. Des programmes sont nécessaires dans les télévisions, des manifestations sont à créer ! De même, on achète peu de documentaires étrangers de qualité.
Nous avons produit des documentaires sur des femmes arabes jouant des rôles importants mais ils ne sont achetés ni par le monde arabe ni par le monde occidental ! Par contre, les réalisateurs ont travaillé en toute liberté !
Wagdy Kamel, réalisateur à la télévision soudanaise
La plupart des personnes employées par les chaînes publiques ou privées n’ont aucun lien avec l’approche documentaire, ni sur le plan technique, ni sur le plan artistique. La préoccupation commerciale prend le dessus, ce qui élimine de facto d’excellents documentaires. Le déficit est criant en termes d’échanges d’information au sein du monde arabe.
Xavier Carniaux, producteur français pour AMIP
La question de la démocratie est centrale : l’attitude documentaire est foncièrement démocratique. On se heurte au contrôle étatique mais aussi au marché. On a quelquefois l’impression d’autoriser la liberté en donnant la place au marché. On parle de docutainment ! C’est un véritable formatage des écritures. Il ne suffit pas de créer des structures, des cadres, des budgets : il faut organiser la liberté de l’auteur. Le triangle doit être équilibré entre diffuseur, producteur, auteur. C’est vrai partout, en Europe aussi.
Personnellement, ce qui m’intéresse est de trouver les talents qui sont capables d’intéresser tout le monde.
Gérard Sebag, directeur général adjoint de Canal France international (CFI)
La case documentaire est encore peu importante. L’évolution est de traiter des problèmes sociaux, économiques et politiques, mais on sait que c’est dérangeant. Les chaînes de télévision arabes achètent des documentaires historiques qui s’arrêtent aux deux guerres mondiales, ou bien des documentaires animaliers… On occulte les réalités politiques actuelles. Comment briser le tabou ?
Omar Amiralay, documentariste syrien
Arte était un havre de liberté mais le recul actuel est impressionnant, avec l’obsession de l’audimat pour concurrencer France 5. On nous demande par exemple de toujours donner l’information de base en toutes circonstances, ce qui plombe le film : par exemple d’expliquer ce qu’est le parti Baas chaque fois qu’on le cite.
Ali Abou Chadi, directeur général du Centre national du Cinéma égyptien
Il n’y a chez nous aucun financement ni politique de diffusion de ce type de films. On arrive pas à leur trouver de débouchés qui restent marginaux. Les chaînes arabes, envahies de clips et de publicité, ne tiennent pas à diffuser quelque chose de différent, même la chaîne culturelle égyptienne. Les documentaires restent les bouche-trous des grilles de programmes. Nous n’avons pas de culture du documentaire. Je suis responsable du festival de films documentaires d’Ismaïlia : le renouvellement vient de l’étranger, on le voit aux génériques. Notre budget annuel est de 100 000 euros et nous faisons 15 films sur ce budget ! En Egypte, avec le contexte d’une censure et d’une peur qui se renforce, on tourne sur l’art, les mosquées, l’architecture, l’Histoire de l’Egypte… Les films qui se donnent pour but de réveiller les consciences ne viennent que d’initiatives personnelles.
Mohamed Charbagi, producteur tunisien à Paris pour Alif Productions
En Tunisie, le documentaire est majoritairement étranger. L’Agence nationale de production audiovisuelle (ANPA) finance des films en vidéo pour la télévision mais ne les diffuse pas dès qu’ils posent problème. « Miroir de Tunis » de Raoul Ruiz a été jugé gênant pour son regard sur les femmes. Le film de Mahmoud ben Mahmoud, « Fahdel Jaïbi, un théâtre en liberté » (2003) faisait 54 minutes et devait être réduit à 32 minutes pour passer. Le réalisateur a refusé. Les films restent en boîte ou sont diffusés à l’étranger. Du coup, nous formatons pour un autre public que le nôtre alors qu’il faut trouver un style, une écriture pour parler au public arabe.
Patrice Barrat, producteur français pour Article Z
Nous avons produit la série « L’autre Algérie » (appel à projets : 104 propositions dont 5 sélectionnés), des films de Masharawi, Ben Barka… On vit un moment grave pour l’audiovisuel et la démocratie. L’impasse est entre un regard de cinéma sur ses propres sociétés et la manière dont l’audiovisuel s’y développe. Les citoyens des pays arabes deviennent schizophrènes face au décalage entre les valeurs défendues par les pouvoirs chez eux et celles proposées sur les télévisions étrangères. La fermeture des pouvoirs à l’évolution génère l’analphabétisme audiovisuel et prépare les révoltes futures : ce petit espace ne suffira pas à exprimer les rêves, les angoisses, les désirs de la jeunesse alors qu’ils ont besoin de se reconnaître dans des images. Un réseau doit se mettre en place entre la société civile et les professionnels des médias, un cadre de production doit exister qui permette l’expression des jeunes. L’Union européenne envisage de laisser la gestion d’Euromed au régional : on va redonner le pouvoir politique aux pays et on empêchera les cinéastes d’avoir des projets transnationaux… Dans le Maghreb, c’est actuellement la régression : l’engrenage de l’interdépendance entre l’ambassade américaine, l’Union européenne, les responsables des chaînes etc. bloque la diffusion. La censure est ainsi en amont. Par exemple, nous avions une chronique quotidienne à Ramallah pour Channel 4 : on nous reprochait de ne pas assez représenter le point de vue israélien. Ces enjeux politiques bouffent les chaînes européennes. Ce qui m’inquiète, c’est que le monde arabe copie les pires recettes européennes comme les talk shows. Les dirigeants audiovisuels sont comme les fabricants de tabac des années 50 : ils fabriquaient du poison, le savaient et continuaient !

///Article N° : 3452

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