Le double tranchant de l’ailleurs

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Je suis la fille de Georges Kanor né en 1938 au Marin ; petite-fille de Jérôme Kanor né en 1904 au Marin ; arrière-petite-fille de Jean-Edmond Kanor né en 1870 au Marin ; arrière-arrière-petite fille du meuble Théodore né en 1834 né au Marin ; arrière-arrière-arrière-petite fille du meuble Antoine né un jour au Marin, Martinique.
Je m’appelle Véronique Kanor, je suis née à Orléans. Je suis née ailleurs. Je suis la première génération de toute ma lignée à être née loin de la souche, loin de l’arbre, loin des branches, à être née sur ce côté-là du triangle. Je porte une terre fantôme en moi, la Martinique. C’est mon héritage, un bien qui m’a été transmis d’une façon particulière, qui m’enrichit autant qu’il m’affaiblit et que j’utilise dans mon métier de réalisatrice.

« Tu sens la France »
Quand mes parents ont quitté la Martinique, c’était pour l’El-Dorado. La France-dorado allait sauver la race, donner la fortune, niquer le destin qui promettait misère, misère et puis misère. La France comme porte de secours, ils l’ont ouverte en grand et ont refermé clac l’autre porte, celle de la Martinique. Pas le droit de parler créole, de trouver beau les signes extérieurs de négreur. S’intégrer ici-dans en tuant l’avant. La Martinique dont j’ai hérité, c’est d’abord celle-là : une île à fuir. Quand j’étais petite, j’y allais en congés bonifiés. Et ce n’est pas peu de le dire. J’étais la cousine de France, la négresse bonifiée, corrigée. On me regardait comme un miracle. Je sentais la France, me disaient mes cousines. « Tu sens la France. » J’étais troublée par ce regard. Moi, je ne voyais pas la différence. C’était mes cousines et l’île n’était qu’une carte postale, une terre de vacances. Ce n’était pas une terre intéressante, porteuse de chairs. Même le rapport à l’esclavage, à l’Afrique, aux Amérindiens… était totalement hors de moi. Puis, j’ai grandi. Je ne sais pas si c’est par esprit de contradiction ou si c’est le « chassez-le-naturel qui est revenu au galop », mais dès que j’ai su penser par moi-même, j’ai déchiré la carte de vacances, j’ai couru vers l’héritage et je l’ai consommé, dans le dos de mes parents. Le fait d’être née loin de l’arbre et le fait que l’on m’ait caché sa grandeur, son histoire, ses histoires, la fraîcheur de son ombre… ont agi à l’inverse de ce que l’on attendait de moi. Je ne serai jamais la bonne petite fille intégrée, car j’ai gratté la couleur, décousu la langue cousue, écouté les tambours écrasés. J’ai consommé l’héritage. J’ai eu envie de tout ce que l’on me dénigrait, interdisait et pire, que l’on me taisait. J’ai voulu entendre cette île si empêtrée du silence parental qu’elle en était devenue invisible. J’ai découvert des trésors (Eugène Mona, Aimé Césaire, Patrick Chamoiseau, Dédé St-Prix…). J’ai découvert tout l’entour caribéen. J’ai découvert le mot-sésame Caraïbe ! J’ai aussi découvert la continuité territoriale à l’Afrique. Et surtout, j’ai mis un nom sur un ancêtre qui gigotait en moi et que je n’arrivais pas à identifier : un être indocile, fâché, un type en haillons qui tente de prendre la barre : le Neg marron. Et c’est ce Nègre-là qui s’exprime dans mes yeux. Quand je prends une caméra, c’est ce Nègre-là, ce Nègre fâché qui appuie sur le bouton REC. Quand j’écris un mot, c’est lui qui tient la pointe-bic. Quand je veux parler du pays, il m’impose une langue, une vision de la réalité.
Depuis 1000 ans, j’héberge une île. Je n’ai pas eu le choix, à vrai dire. Elle m’habitait bien avant que mon corps ne m’habite. Je lui disais : vas-y, fous le camp avec tes volcans mal éteints. Je lui balançais du gros sel. Je ne voulais pas d’elle. Je voulais London, la lune, je voulais loin et des territoires sans papa ni maman. J’ai parlé une autre langue, j’ai ricané. J’ai mis des culottes noires à l’envers pour ne pas qu’elle vienne me sucer dans mon sommeil et j’ai effacé toute trace en marchant dos au temps, balai à la main. Mais sous mes airs Conquistador, je suis immobile, si éphémère. Traversée par cette terre-squatteuse, par le vent, par le temps auxquels je ne fais qu’emprunter le mouvement. J’ai cru pouvoir avorter cette île. J’ai cru fuir : je n’attendais que mon tour. Ce qui est en soi nous oblige tôt ou tard. (1)
Voici le contexte.
L’ailleurs est un haut-fourneau
Avoir grandi loin de la terre prénatale m’a donné une force en me faisant m’interroger sur ma place, sur la notion de territoire. C’est depuis l’ailleurs que j’ai aiguisé mes armes artistiques et mes armes de conscience. Ça a été mon haut-fourneau. C’est ce même ailleurs qui m’a ramenée vers mon intérieur, vers l’île, avec mon Neg mawon vaillant, questionnant, regardant son propre reflet en face. L’ailleurs est une fabrique de révolutionnaires. Je suis héritière de ce Nègre marron, et de son désir de liberté. Plus que de liberté : d’affranchissement.
Mais cette naissance et cette croissance dans l’ailleurs m’ont fragilisée, beaucoup, quand je suis revenue dans cette île prénatale. Là, il me faut sans cesse légitimer mon droit à être Martiniquaise, à être cette Martiniquaise-là, pleine à ras bord de manières parisiennes, cette Martiniquaise avide, vorace des autres Martiniquais, martinivore. Là, il me faut sans cesse légitimer mon droit à pouvoir m’exprimer artistiquement sur le pays, dans le pays, mon pays. Comme un nouveau converti qui en fait trop, je porte ma martiniquité avec rage, avec passion, avec angoisse, avec violence. Être à ce point à cran, ça fragilise, ça donne des douleurs au bas du dos, ça donne des crises d’identité, ça donne des sentiments inappropriés envers la France. Par exemple, parfois, je me sens honteuse d’habiter dans la patrie de l’ancien colon et de m’y sentir,somme toute, mieux qu’en Martinique. J’ai l’impression de trahir, de profiter, le beurre et l’argent du beurre… Avoir en moi ce pays prénatal m’oblige à chercher une place, à penser sans cesse la question de la place. Ne pas la trouver est géo-psychiatriquement dangereux. Je ne sais plus très bien où se trouve ici, où se trouve là-bas, d’où je parle ni d’où je crée.
Je suis comme une fourmi folle
En parlant de Senghor, Anouchka de Andrade (la fille de Sarah Maldoror et du poète angolais, Mario) disait que la différence entre Senghor et Césaire, c’est que le second était un déraciné, qu’il vivait donc sa négritude en la questionnant, avec angoisse. Césaire lui-même le dit dans un entretien avec Euzhan Palcy : il parle de l’angoisse de se définir. Tandis que Senghor, lui, ne se pose pas de questions concernant sa négritude. Il l’habite pleinement, il l’est. Pour ma part, je vis la même situation mais transposée au pays Martinique. Ma martiniquitude est un questionnement permanent.
De l’héritage, créer
J’ai donc reçu la Martinique en héritage. Et la fortune des parents, c’est dans la création que je la dilapide. Dans la production audiovisuelle. Le cinéma martiniquais est jeune et, surtout, il est rare. C’est peut-être ce qui en fait une arme particulièrement miraculeuse, dans le sens où l’on en attend beaucoup. Oui, on attend de lui un miracle. Dans mes créations, il y a donc l’héritage légué par ces générations de Kanor tous nés au Marin, Martinique. Il est perceptible dans un contenu manifeste et dans une forme questionnée. Le contenu est militant, explicite, monstratif. Je ne peux pas faire autrement. C’est la raison pour laquelle je fais des documentaires : j’ai besoin de montrer au monde qui est ce pays-là. Nous ne sommes pas créoles, pas ultramarins. Nous ne sommes pas domiens. Nous ne sommes pas « dans un département ». Nous ne sommes pas un confetti d’un empire. Nous sommes la Martinique. Nous sommes un pays plein, aigu posé sur des plaques tectoniques, porté par une histoire tectonique, vécue par des hommes tectoniques. Nous sommes une faille. Nos parois sont abruptes et nous vivons, nous vivons la fin du monde en permanence… et en avance sur le reste du monde.
Dans mes créations, je cherche à définir cette faille, à montrer l’endroit où elle s’exprime, comment elle s’exprime, comment elle est personnifiée. Même quand mon discours est léger, il est toujours ancré dans cette terre contrariée. Même quand je veux parler d’autre chose, je ne peux pas. J’ai comme un contrat moral. Envers qui ? Au niveau formel, même si je cherche à parler ma propre langue d’artiste, je cherche également à l’inscrire dans un discours antillais. Il m’importe. Quelle est la singularité formelle de cette île ? Quels sont les éléments formels qui identifient cette production aux autres productions du monde ? Au-delà du paysage humain et géographique qui font quela Martinique, ce n’est pas la Chine, ce n’est pas l’Alsace-Lorraine, ni le Pérou non plus… quels sont les éléments de discours, de narration, de dramaturgie qui en font une terre vraiment à part ?
Je cherche le rythme, je cherche une couleur, je cherche une façon d’agencer les arrière-plans qui diraient quand on voit un de mes films : tiens, c’est un film martiniquais. Avec ma façon personnelle d’artiste, bien sûr. Comment placer les personnages dans le cadre ? Comment mettre en scène la parole dans les documentaires ? Comment restituer une certaine Martinique, étant entendu qu’il y en a plein d’autres Martinique et autant de façons de la mettre en images. Mais en juxtaposant toutes ces Martinique, peut-être verra-t-on l’île dans sa singularité… Je ne sais pas, je cherche, je tâtonne. En écrivant mon troisième court-métrage : La femme qui passe, je me suis faite l’héritière directe des conteurs qui disent les choses en les détournant, l’héritière d’une population qui ne dit pas les choses directement, qui parabole, métaphore, proverbise et jamais n’appelle le chat par son nom. Glissant a ainsi théorisé cette façon : le détour. Nous sommes un peuple du détour. Nous passons par le morne, descendons la ravine, passons sous le bois… Nous n’empruntons pas l’autoroute de la dite. Nous disons les choses en passant derrière elles.
Pour mon premier court-métrage, La Noiraude (co-réalisé avec ma sœur Fabienne), il s’agissait plutôt de mettre en scène le rapport frontal qui existe en Martinique. À côté de cette parole du détour, il y a également une espèce de brutalité dans le rapport entre les gens. Pas une brutalité dans le sens animal, mais dans le sens de l’art-brut. N’importe qui peut débouler sur vous à n’importe quel moment et vous balancer un « Tu es jolie doudou » et continuer son chemin aussi sec. N’importe qui peut vous traiter aussi comme un chien et boire un rhum boudoum-flap avec vous juste après. Il y a quelque chose de l’ordre de l’immédiat, du brut, quelque chose de frontal et de direct. Cette façon d’être est très prononcée en Martinique. Dans mon cinéma, je la manifeste en filmant des regards qui questionnent, qui se plantent là et vous arrêtent. Des regards qui disent. Dans quelques uns de mes documentaires (Broyage de cannes et Marcel Manville, d’homme à hommes), j’ai filmé ces regards-là, ces profondeurs-là en plantant ma caméra dans les yeux des gens. Au-delà d’un formel collectif, ce que je chercher à faire surgir à travers les corps des autres, c’est le Nèg marron, ce Nèg rescapé qui habite en moi depuis plus de mille ans.

1 – Extrait de Combien de solitudes… Véronique Kanor, Présence africaine.///Article N° : 12846

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