Le Festival International de Théâtre et de Marionnettes de Ouagadougou sous le regard de son fondateur

Entretien de Christine Douxami avec Jean-Pierre Guingané

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La dernière édition du Festival International de Théâtre et de Marionnettes de Ouagadougou (FITMO) a eu lieu du 25 octobre au 3 novembre 2007, à Ouagadougou, Burkina Faso. Le festival, dans sa onzième édition puisqu’il a lieu tous les deux ans depuis 1989, était cette année placé sous le thème très officiel de : « Théâtre et Culture de la Paix ». Sujet de poids, s’il en est, quand on sait que l’Armée occupa la ville en février 2007. Le festival compta cette année onze troupes de théâtre, sept de marionnettes, deux groupes de conteurs, treize de musique et sept compagnies de danse, sans compter deux expositions d’art plastique et diverses projections de cinéma. Neuf nationalités étaient représentées : La Guinée Conakry, le Niger, le Congo, la République Démocratique du Congo, le Bénin, l’Haïti, le Togo, le Burkina Faso et… la France. Sans en avoir l’air, le festival se place sous le signe de l’engagement politique, sur le terrain, pour diverses causes et dans différents pays comme le montre la programmation.

Comment est née l’idée du Festival International de Théâtre et de Marionnettes de Ouagadougou en 1989 ? Que recherchiez-vous ? (1)
Au départ le festival ne s’appelait pas FITMO mais Festival de Théâtre de l’Union des Ensembles Dramatiques de Ouagadougou (l’UNEDO) et du Centre Burkinabé de l’Institut International de Théâtre (CB-IIT). Or, j’étais à la fois président de l’UNEDO et secrétaire général du CB-IIT et c’est parce que j’appartenais à ces deux structures que je me suis retrouvé à la tête du festival. L’association UNEDO permettait au festival de s’enraciner dans le pays puisqu’elle contrôlait toutes les troupes de théâtre de Ouagadougou, de danse comme de musique. Alors que le CB-IIT lui permettait d’avoir une ouverture vers l’extérieur. C’est pour cela que ces deux dimensions seront toujours présentes dans le Festival de l’UNEDO et du CB-IIT, devenu plus tard Festival de Théâtre et de Marionnette (FITMO), quand nous avons voulu ajouter la marionnette.
C’est toute une aventure parce qu’en 1989 il n’y avait que six troupes de théâtre à Ouagadougou. Si nous avons créé l’UNEDO, c’est parce que nous voulions être solidaires. ? l’époque, j’avais dans ma troupe du Théâtre de la Fraternité (2) quatre projecteurs et Prosper (Kompaoré) en avait deux à l’ATB (3). J’ai proposé qu’on se mette «  en association et que l’on s’entende pour ne pas jouer le même jour. Cela voulait dire que nous pouvions jouer un spectacle avec six projecteurs sans se concurrencer. » C’est ça l’idée de l’UNEDO, l’UNEDO est née sous ma présidence avec cet esprit de solidarité et de dynamisation du monde théâtral…
Puis j’ai dit : « Une association qui regroupe des troupes de théâtre qui ne font rien ensemble, ça ne va pas, on ne peut pas se connaître. La meilleure manière de se connaître c’est de travailler ensemble. » De là est née l’idée de créer le festival, le futur FITMO.
J’ai demandé à chacune des six troupes de créer un spectacle qui soit le meilleur possible, de le montrer, et de donner 10 000 francs CFA pour le festival puisqu’on n’avait rien ! Donc, le budget du premier festival, pour les courses, le transport, les dépenses communes, c’était 60 000F CFA, 10 000F CFA multipliés par six troupes. Chacun a fabriqué un spectacle, à ses frais, et est venu le présenter : voilà la première édition de ce festival.
Par la suite, comment avez-vous trouvé les moyens financiers pour organiser le festival ?
Le premier groupe qui a cru en ce festival c’est Afrique en Créations, qui a intégré l’A.F.A. maintenant (Culture France). Pour la deuxième édition, ils nous ont envoyé un million de francs CFA. C’était tellement gros pour nous que nous étions dépassés. Un million ! Et l’affaire est partie ! Quand je vois aujourd’hui que le FITMO a un budget de 90 millions, c’est autre chose ! C’est vrai qu’il y a eu la dévaluation entre-temps, mais quand même ! On est passé à une autre étape !
Les objectifs de départ, au moment de la création du FITMO, en 1989, étaient simples : augmenter le nombre de troupes de théâtre au Burkina Faso, obliger les troupes à faire une création de qualité une fois par an, créer une solidarité entre les troupes en les obligeant à travailler en commun ; utiliser le FITMO pour instaurer une coopération théâtrale avec les pays voisins.
Aujourd’hui ces buts sont atteints. Je ne connais même plus le nombre de troupes à Ouagadougou, il y en a tellement ! Et la solidarité est aujourd’hui une réalité: on fait plein de choses ensemble.
Ce qui m’a donné envie d’arrêter au bout de la dixième édition, c’est que je pense que, quelle que soit la qualité, il ne faut pas laisser les choses mourir à petit feu. Mieux vaut arrêter avant et en garder un souvenir dynamique. Mais en discutant avec des amis, on s’est dit qu’arrêter quelque chose qui fonctionnait c’était dommage. Cela pouvait paraître être de la routine … Pourtant, aucune édition du FITMO n’a connu cette routine, chaque fois il y a eu un défi différent à relever : faire venir les pays voisins, puis ajouter la marionnette, puis amener des pays anglophones, puis faire venir l’Afrique du Sud…. Lorsque le Congo était en guerre, nous nous sommes dits : « il faut que les artistes congolais soient là ! » et nous les avons fait venir : Ils sont arrivés la veille de la clôture. Mais on était contents ! Le FITMO n’a donc jamais été un festival de la routine, où on répète la même chose… Non ! On s’est toujours donné, à chaque édition, un défi nouveau.
En 2005 nous voulions arrêter le festival parce qu’on avait l’impression d’avoir relevé tous les défis que nous nous étions lancés. Mais finalement, nous nous sommes dit que c’était peut-être les défis eux-mêmes qu’il fallait changer… Au Burkina Faso, la décentralisation commençait timidement. Avec
la régionalisation (4), nous avons aujourd’hui des communes villageoises avec des élus, un gouverneur qui gouverne la Région, un président de conseil régional élu par toutes les populations de la région. Nous nous sommes dits : « au lieu d’arrêter le festival, on va essayer d’accompagner la décentralisation« . Car cette décentralisation que nous avons aujourd’hui dans notre pays fonctionne très bien sur le plan administratif et politique mais lorsqu’on demande aux gouverneurs « qu’est-ce que vous faites au niveau de la culture ? « . Ils répondent : « Ah, nous, on ne sait pas trop ce que c’est que cette affaire-là !  » C’est le vide. Nous nous sommes donc donnés comme nouveau défi d’inciter les Régions à mettre un contenu culturel dans cette décentralisation. Voilà pourquoi en 2007 le FITMO devient « FITMO – Festival des Arts du Burkina Faso ».
En réalité vous aviez débuté cette « décentralisation » dès 2001 ?
En effet, en 2001 nous avons demandé aux quatre plus grandes villes du Burkina Faso d’accueillir le FITMO – encore festival de théâtre et marionnettes – et ça s’est très bien passé. En 2003, nous avons travaillé avec dix communes, sans problème et en 2005 le festival s’est déroulé dans six communes, malgré les élections présidentielles. Nous voulions montrer au reste de l’Afrique que notre Burkina avait atteint un niveau de démocratie apaisée où l’on pouvait, dans la journée, s’empoigner verbalement pour le choix du magistrat suprême de notre pays et le soir, nous asseoir, ensemble, pour rire et applaudir nos artistes.
En 2007, nous avons voulu travailler avec les Régions. Pour cela il a fallu demander aux gouverneurs d’organiser dans la ville capitale de leur région un festival financé, organisé humainement, géré totalement par les artistes et l’administration de la région. Chaque Région amenait dans sa capitale des artistes venant de ses villes et de ses villages.
Cela signifiait-il que chaque Région créait son festival sans faire venir aucun artiste du FITMO ? Sans « importer » d’artistes nationaux ou internationaux présents à Ouagadougou pour le festival ?
Oui, c’était ça la politique que l’on cherchait à mettre en place. Nous n’étions là que pour accompagner, chaque Région devait s’organiser pour créer son propre festival de façon autonome. Ceux qui le souhaitaient pouvaient nous solliciter et nous pouvions les aider en envoyant des spectacles pour enrichir leur programmation.
Et ces festivals de région auraient porté le nom du FITMO ?
Non. Ils pouvaient prendre le nom qu’ils voulaient. Le but n’était pas d’étendre le FITMO mais qu’il serve d’étincelle pour faire démarrer la machine. Il fallait donc responsabiliser au maximum les Régions. Elles devaient pérenniser leur festival sous le nom qu’elles avaient choisi. Cela impliquait qu’elles créent des infrastructures, des théâtres notamment, qui ne soient pas qu’une façade mais qui vivent, des lieux où les artistes allaient commencer à circuler et ainsi de suite… Jusqu’à permettre une véritable activité culturelle dans les régions. Tel était l’objectif du FITMO.
Pour réaliser cela, il fallait que le FITMO cesse d’être un festival spécialisé pour devenir un festival pluridisciplinaire car il est plus difficile de faire la promotion du théâtre seul. Avec un festival qui propose du théâtre, de la musique, de la danse, du cinéma, etc., dans les milieux ruraux c’est plus facile à gérer. Le responsable du festival au niveau de chaque Région reste libre du champ artistique qu’il souhaite développer. Il sait ce qui plaît chez lui et il vient nous demander tel ou tel artiste pour compléter sa programmation d’artistes locaux.
Quel est le bilan provisoire du partenariat avec les Régions ?
Nous avons découvert qu’il était plus facile de travailler avec les villes directement qu’avec les Régions, du fait de leur jeunesse. Nous avons découvert qu’il y avait des clivages politiques entre les principaux responsables (aux différents niveaux administratifs) qui rendaient difficile le travail en commun, et qu’il y avait aussi une certaine rivalité ville/région. Il y a là un travail qui doit être fait. Cela explique pourquoi nous n’avons pu travailler qu’avec quatre des treize Régions, celles qui étaient décidées à s’engager politiquement, qui avaient vraiment compris l’idée.
Mais celles qui ont compris l’idée se sont-elles véritablement investies ? Parmi celles qui ont compris l’idée, il y avait deux catégories. Par exemple, l’arrondissement de Bascuy a créé « la fête des arts de Bascuy ». Ils ont organisé une exposition d’arts plastiques, des projections, des représentations de théâtre, des concerts. Je crois que c’est l’arrondissement de Bascuy qui est une des communes de Ouagadougou (5) qui a compris le mieux l’esprit du FITMO.
Mais Bascuy n’est pas une région…
Ce qui simplifiait la chose c’est que nous étions à Ouagadougou et qu’à partir du moment où le gouverneur était d’accord, cela devenait sur le terrain le travail du maire, qui était motivé. Nous, tonus retrouvions la dimension du FITMO ancien, lorsque nous étions face à face avec un maire qui voulait animer sa mairie et son territoire. Par contre, les maires de capitales de région plus éloignées n’ont pas réussi à s’approprier le festival, le considérant justement comme régional…
C’était une première tentative de partenariat avec les Régions. Nous avons eu quelques difficultés mais nous en avons tiré des leçons qui devraient nous permettre de mieux travailler la prochaine fois. Nous nous y prendrons plus tôt pour effectuer le travail de sensibilisation et de mobilisation. Certaines Régions n’ont pas pu travailler avec nous tout simplement parce que le gouverneur était devenu député et qu’il n’y avait pas encore de nouveau gouverneur ; ou parce que le maire était en déplacement et que le gouverneur qui était d’accord ne voulait pas prendre de décision tout seul en l’absence du maire… De plus, il s’agissait d’une année électorale, ce qui a retardé le travail de contact auprès des Régions, parce que si les politiques sont préoccupés par les élections, inutile de perdre son temps à leur demander quoi que ce soit…
En ce qui concerne le financement du festival, vous parliez de 90 millions de francs CFA ? Est-ce le budget sollicité ou celui obtenu ?
Le budget initial était de 90 millions, dans la réalité nous avons réuni 45 millions et demi, à peu près la moitié. Il a fallu tout redimensionner et, finalement, nous avons eu de la chance que toutes les Régions ne se soient pas investies car nous n’aurions pas eu un budget suffisant. Avec quatre régions, 45 millions devraient pouvoir suffire.
Le FITMO se termine toujours avec des dettes, on a l’habitude. On les paie pendant deux ans, jusqu’au FITMO suivant ! Ce n’est pas un problème ! Ce à quoi je tiens, c’est à donner un cachet correct aux troupes : toutes les troupes des pays voisins présentes auront un cachet forfaitaire de 500 000 Francs CFA. Les artistes sont nourris, hébergés, transportés et repartent chez eux avec leur cachet. En Afrique, il y a très peu de festivals qui paient autant. On ne peut pas exiger d’avoir des artistes de qualité et ne les payer que 50 000 Francs CFA ou 75 000 Francs CFA. Nous travaillons ainsi à renforcer la professionnalisation des troupes. C’est pour cela que nous avons besoin de partenaires financiers pour le festival, pour pouvoir payer les artistes et leur permettre de poursuivre leur travail. Depuis cette année nous travaillons avec des musiciens au sein du FITMO. Eux, se sentent un peu frustrés parce qu’ils sont habitués à de très gros cachets dans les festivals de musique, mais c’est un domaine que nous découvrons et notre budget n’est pas adapté…
Et quelle est l’origine des fonds ?
Des partenaires nous ont aidés pour cette onzième édition, mais pour la plupart, le FITMO est toujours un festival de théâtre, qui a donc besoin de fonds moins importants. Or depuis 2007, le FITMO associe théâtre, musique et danse. Nous avons tout de même des partenaires fidèles : AFRICALIA en Belgique, qui nous a beaucoup aidés à hauteur de 15000 euros l’ADAMI à Paris qui nous a promis son soutien l’OIF (Organisme International de la Francophonie) qui paie les déplacements des troupes. Nous avons également, et je me plais à le souligner, le soutien d’une fondation du Togo : la fondation ECOBANK. C’est un monsieur extraordinaire qui a initié des banques africaines, dans dix-neuf pays aujourd’hui et qui quand il s’est retiré a créé une fondation qui soutient la santé, l’agriculture et la culture (6). Il a été impressionné par le travail que je fais ici et m’a dit : « nous allons vous aider « . Cette fondation ECOBANK nous a donné 22 500 euros à répartir pour moitié entre le FITMO et le travail de formation que nous effectuons au sein de l’Espace Culturel Gambidi (7). Je suis très content parce que c’est la première fois que des compatriotes africains comprennent l’importance de notre secteur. Au Burkina, le ministère de la culture nous a donné 6 millions de Francs CFA. Il y a aussi des petites contributions comme la BACB, une banque dont le directeur est quelqu’un de très cultivé qui aime les arts ; il nous a donné 500 000 francs CFA ; le bureau du droit d’auteurs Burkinabé nous a donné 300 000 francs CFA. Et puis une imprimerie de la place nous a offert les affiches : il ne s’agit pas toujours d’argent, les gens viennent et donnent leur contribution.
Lorsque l’on assiste aux différentes créations théâtrales présentes sur le festival, on est frappé, d’une part, par la qualité des spectacles mais aussi par leur engagement politique. Des questions cruciales de société touchant à la place de la tradition, de la religion, à la position de la femme, à l’importance de l’éducation, aux guerres… sont introduites dans les spectacles. Comment vous situez-vous par rapport à cet engagement ?
Je pense que c’est tout à fait naturel. Le travail que je fais ici (pour le festival et le Centre Culturel Gambidi), je ne serais pas capable de le faire si je n’avais pas un objectif, une ambition, un désir violent de voir les choses se transformer positivement. C’est aussi que chez nous en Afrique, il n’y a pas d’art gratuit. Par exemple, pourquoi la peinture a t-elle du mal à décoller ? C’est parce que peindre dans un but esthétique, uniquement parce que c’est joli, personne ne connaît cela. On va peindre sur un tabouret, un mur, une cruche, une gamelle parce que cela peut être à la fois joli et utile, mais on ne déploie cette énergie-là que si il y a un côté utile. La dimension utilitaire de l’art est très importante dans la civilisation africaine. Et donc pour tous ces artistes (de théâtre) qui travaillent dans leur coin, souvent dans des conditions inimaginables, c’est d’être les porteurs d’un message, d’être les porte-parole des gens qui n’ont plus de parole,- parce qu’ils sont pauvres, ou parce qu’ils sont écrasés politiquement – qui leur donne l’envie et le courage de continuer, malgré les difficultés. D’arriver à exprimer des choses sur la tradition, qu’on ne peut plus dire au village, mais qu’à travers le spectacle de théâtre on peut exprimer. Par exemple, un texte de théâtre peut dire : « nous ne voulons plus de mariage forcé « , alors qu’un individu ne le peut pas. Je pense que la meilleure récompense que les artistes ont, c’est de se sentir utile, de soulever des débats, d’amener à des interrogations multiples, etc.…
Le système de débat que vous avez instauré au sein du FITMO permet-il d’aller plus loin ?
Nous ne concevons pas le FITMO sans débat, chacun amène son problème, comme un plat que l’on amène de chez soi et que l’on mange ensemble, puis on s’assoit et on discute des ingrédients : « moi j’ai aimé ça, je n’ai pas aimé ça ; pourquoi travailles-tu comme ça, pourquoi as-tu fait ci ; comment t’est venue l’idée de faire ça, moi j’aurai plutôt pensé à ça…  » Je pense que c’est ça qui nous enrichit réciproquement. (8).
Comment expliquez-vous la qualité de jeu des acteurs, de la mise en scène ? En effet, il n’y a pas forcément d’école et pourtant la mise en scène et le jeu des acteurs des pièces présentes au sein du festival sont très professionnels.
Vous savez, le FITMO en est à sa 11e édition. Il n’y a pas meilleure école que de voir le travail des autres. Et ce n’est pas le seul festival, il y en a d’autres à travers l’Afrique. Il y a le FITMO, au Burkina, le FITHEB (Festival International de Théâtre du Bénin) au Bénin. Il existe aussi le MASA (Marché des Arts du Spectacle Africain), en Côte d’Ivoire, dont le directeur est présent ce soir : c’était un grand festival créé par la francophonie, pour tous les pays francophones. Malheureusement la guerre en Côte d’Ivoire a un peu étouffé ce festival. C’était un festival qui regroupait musique, danse, théâtre, conte avec un budget colossal : une grosse entreprise. Tous ces festivals sont des lieux de rencontre et d’apprentissage. Donc même si il n’y a pas d’école, tu rentres dedans timidement et petit à petit tu apprends. Et puis, si tu en viens au théâtre, c’est parce que tu sens quelque chose en toi, un minimum de talent…Sinon qu’est ce qui peut amener un individu au théâtre : ça ne paie pas, ça ne nourrit pas… ! C’est donc la petite minorité des gens qui sentent confusément en eux qu’ils ont quelque chose à partager avec les autres à travers ce mode d’expression qui viennent au théâtre. À partir de ce moment-là, en observant les autres, ils apprennent très vite, parce qu’ils sont déjà prêts intérieurement..
Il y a en effet aujourd’hui de nombreux festivals en Afrique francophone. Comment expliquez-vous cela ?
Pour les gens de ma génération, notre premier festival c’était Limoges, c’était le grand festival des Africains, là-bas. Sony Labou Tansi, Soyinka, c’est à Limoges que je les ai rencontrés..Puis, petit à petit nous avons compris que ce qui se passait à Limoges et qui était important, on pouvait le recréer en Afrique. Je peux dire sans me tromper, et c’est une manière de rendre hommage au festival de Limoges, que la plupart de nos festivals en sont les enfants. Limoges a commencé en 85, ou 84. Nous avons eu le temps de voir quatre ou cinq éditions, et puis les idées sont venues et nous aussi nous avons commencé à bricoler nos festivals. Le FITMO date de 89, le Festival International de Théâtre pour le Développement (FITD), de mon collègue Prosper Kompaore, qui est le 2e grand festival du Burkina Faso, date de 1998.
Quelle place le FITMO, qui n’a lieu que tous les deux ans, occupe t-il au sein de l’espace que vous avez créé, l’Espace Culturel Gambidi ?
L’Espace Culturel Gambidi, qui a démarré petit, est aujourd’hui autonome, nous avons un programme régulier de tournées à l’intérieur du pays, de représentations sur place, de formations en art plastique et en art vivant, d’accueil de spectacles… Le FITMO est bien sûr un moment fort de la vie de l’Espace. Mais nous cherchons à éviter qu’il le phagocyte, car l’Espace Gambidi c’est la pérennité alors que le FITMO est un moment fort, mais n’est qu’un moment, L’Espace Gambidi est devenu intéressant aujourd’hui, parce que nous essayons de soutenir un travail permanent, régulier et de qualité.
Quel regard portez-vous sur votre action ?
Je pense que notre Afrique évolue. Les gens sont parfois pessimistes mais pas moi. Nous n’en avons peut-être pas conscience mais il y a des domaines dans lesquels les choses bougent, pas forcément partout au même niveau et à la même vitesse mais il y a des choses qui bougent et je suis optimiste. Le domaine culturel est important pour nous et c’est parce que ce domaine bouge que l’on prend conscience de certaines choses : si nous étouffons la partie culturelle de notre développement nous serons toujours les otages des autres. Je crois que le vrai développement part d’une prise de conscience, et cette prise de conscience c’est la critique qui nous permet de l’acquérir. C’est la raison pour laquelle je suis très sensible au développement de l’action culturelle, au développement culturel dans nos pays, et c’est pour cela aussi que j’y ai consacré ma vie. Je pense qu’à ma manière, j’apporte ma petite contribution au développement général de l’Afrique. En tout cas, je suis très content, car j’ai voulu que l’Espace Gambidi soit un lieu de convergence pour tous les artistes africains. Aujourd’hui je crois qu’il n’y a pas de pays d’Afrique francophone dont je n’ai pas reçu les artistes à l’Espace Gambidi.
Le FITMO est un moment fort qui permet d’accueillir tous ces gens en même temps et c’est important, mais nous les recevons ensuite séparément sur d’autres programmes. Quatre jours avant le FITMO, par exemple, nous avions un atelier sur le théâtre d’intervention sociale dirigé par une Finlandaise, la présidente du Centre Finlandais de l’Institut International du Théâtre.
Vous parliez de votre contribution par rapport à l’Afrique. Pensez-vous que des festivals comme le Premier Festival des Arts Nègres, à Dakar en 1966, ou le Festival des Arts Noirs à Lagos, en 1977, ces grands festivals panafricains, vous aient aidé, vous les pères du théâtre en Afrique, lors de la création de vos festivals ?
Les gros festivals qui ont eu lieu après les indépendances ont rendu visibles la diversité et la richesse culturelle de l’Afrique. Mais c’étaient des opérations politiques et parfois politiciennes qui ne pouvaient avoir qu’une courte durée. Je crois que c’est seulement aujourd’hui, en bricolant, en nous débrouillant, que nous allons dans les profondeurs des choses, avec tout ce que cela suppose comme difficultés. On fait un pas en avant et parfois trois en arrière mais on construit. Le Festival des Arts Nègres du Sénégal en 1966, ils n’ont plus jamais pu l’organiser. Quand ils ont voulu faire la 2e édition, avec un budget de plusieurs centaines de millions, cela n’a jamais abouti à quoi que ce soit (9). C’était le Maroc qui devait l’organiser, puis l’idée a disparu : c’est bien la preuve que c’était une vision trop grandiloquente des choses. Mais ces centaines de millions, si on nous les donne, nous, on va faire du théâtre d’intervention sociale. C’est cela qui est utile à l’Afrique aujourd’hui. Nous n’avons pas besoin de grandes manifestations, on en a assez comme ça, ni de grands forums avec des salles climatisées qui valent des millions. Je crois qu’aujourd’hui en Afrique il faut travailler, travailler sur le terrain, avec les populations. Il faut travailler de manière solidaire, répondre aux attentes des populations et éviter les grandes conférences : c’est pour moi « budgétivore » et inefficace. Prenez l’exemple du Soudan : combien y a-t-il eu de grandes conférences pour régler le problème du Darfour ? Cela n’empêche pas les gens de mourir dans ce pays. Si on avait économisé l’argent de toutes ces conférences peut-être qu’on aurait trouvé une solution, sur le terrain, encore une fois.

1. Mes remerciements à Sandra Feverstein et Canelle André-Lafaye pour leur contribution pour cet article.
2. Le Théâtre de la Fraternité a été fondé en 1975 à Ouagadougou.
3. ATB : Atelier Théâtre Burkinabé, fondé en juin 1978
4. Le processus de décentralisation au Burkina Faso date de 1995 et celui de la régionalisation date de 1998 avec la mise en place de 13 régions.
5. Baskuy est un arrondissement de la commune de Ouagadougou. Administrativement Ouagadougou est la capitale de la Région « Centre ». Le gouverneur de la Région Centre s’est donc mis d’accord avec le maire de Ouagadougou qui, lui-même, a délégué la régionalisation du Fitmo auprès de l’arrondissement de Baskuy et de son maire, qui a donc réalisé le Premier Festival des Arts de Baskuy.
6. Il s’agit de la Fondation Ecobank, créée par Gervais Djondo.
7. L’Espace Culturel Gambidi a été fondé en 1996 par J.P. Guingané. Il comporte, notamment, un théâtre, des salles de répétition, une salle d’exposition, une unité d’hébergement, une bibliothèque, un café internet.
8. Jean-Pierre Guingané a lui-même développé toute une ligne de théâtre d’intervention sociale au Burkina. Sa troupe, le Théâtre de la Fraternité, dont les intégrants parlent tous plusieurs dialectes, se déplace dans le pays avec des spectacles traduits dans les différentes langues locales, et questionne, par exemple, la polygamie, l’excision, le sida, le lynchage des voleurs… et invite à un débat après les représentations.
9. L’actuel président sénégalais, Abdoulaye Wade, cherche d’ailleurs, actuellement, à réitérer ce festival.
///Article N° : 7582

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