Le manga en Afrique francophone (part. 1)

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Christophe Cassiau-Haurie passe en revue les créations africaines de manga francophone. Le genre est en plein expansion et donne un nouveau souffle au monde l’édition. Partie 1 consacré au Maghreb et l’Afrique de l’Ouest.

Longtemps le 9ème art du continent africain fut très influencé par la BD Franco-belge. Les différents styles graphiques des auteurs de BD s’y apparentaient pour l’essentiel à ce qui se faisait en Europe, avec quelques différences en fonction des aires géographiques. Au Zaïre, devenu RDC (ex-Congo belge), l’influence de l’école de Marcinelle était très marquée alors que les auteurs de l’ex-Afrique française étaient plus sous l’influence des auteurs du mouvement engendré par Pilote.

Les temps ont changé. Si le roman graphique fait peu d’adeptes[1], de plus en plus de manga sont produits et édités en Afrique, en particulier par de jeunes auteurs pour qui ce genre constitue une réelle source d’inspiration. De fait, de nos jours, sur le continent, il y a plus d’éditeurs spécialisés en manga que dans la BD traditionnelle.

En effet, l’Afrique francophone compte très peu d’éditeurs spécialisés dans la bande dessinée ne relevant pas du manga. On ne peut citer que quelques noms comme Gbich ! éditions en Côte d’Ivoire, qui reprend pour partie des planches et strips publiés dans le journal, les éditions Elondja en RDC ou bien les éditions Ngah à Madagascar (Antsirabé plus exactement) mais qui n’édite que des recueils de leur journal éponyme.

Les anciens éditeurs spécialisés dans le genre (Achka au Gabon, Horaka entre autres à Madagascar[2]) ont tous fermé boutique depuis longtemps malgré quelques succès initiaux prometteurs.

Tour d’horizon géographique d’un genre en pleine expansion, qui relève également de la réussite du « soft power » à la japonaise.

 

Au Maghreb

Sardar © Amine Ben Ali

Les éditeurs de Manga datent d’il y a une dizaine d’années. Le tout premier est Z-link, maison d’édition Algérienne créée en 2007 par Salim Brahimi. Leurs premiers albums furent Sardar (Amine Ben Ali) et The victory road (Oudjiane Sid Ali) en 2010[3]. Depuis leur début, Z-link a publié près de quatre-vingt albums lançant la carrière de plusieurs auteurs. Chacun de ses albums (en couverture souple, en noir et blanc avec lecture de droite à gauche) est 100% DZ manga (DZ comme la plaque d’immatriculation de l’Algérie), depuis les auteurs jusqu’à l’impression, et est tiré en moyenne à 3000 exemplaires. Les titres se vendent bien et si les ventes ne permettent pas du tout aux auteurs d’en vivre, elles ont pour vertu de permettre à Z-link de continuer sa production à un rythme fort honorable : cinq nouveautés en 2019, sorties à l’occasion du 12ème Festival de BD d’Alger et quatre en 2018 pour le 23ème salon international d’Alger.

Certains titres font l’objet de série, comme Houma fighter de Said Sabaou qui en est à son troisième tome (et dont la série est entrée au musée du manga à Tokyo) mais aussi Ghost (trois volumes également) de Fella Matougui, auteur par ailleurs de La révolution (2012) sur la guerre d’Algérie. D’autres auteurs se sont fait connaître comme Amine Benali, Nattif, Riadh Ait-Hamou, Yacine Aït Ahmed, S. Rachid, S. Ahmed, A. Racim, Amina Boulkaboul… Par ailleurs, depuis 2008, Z-link publie la revue Manga, Laabstore dans laquelle elle prépublie les histoires qu’elle édite ensuite en album. Commencé à 3000 exemplaires, la revue est maintenant diffusée à 10 000 et connaît un succès constant, en particulier auprès des jeunes. Mais Z-link n’est pas le seul éditeur de mangas dans le pays. C’est le cas des éditions Lazhari Labter qui ont publié les deux tomes de Said Sabaou sur le football, Mondialé, dans une collection consacrée à ce genre : JIL manga.

Le voyage de la mouette © Kaza éditions

Kaza éditions, créé par Selim Zerdani[4] en 2008, est également très actif avec près d’une trentaine de titres ou séries de mangas en français et en arabe à son catalogue[5]. Certaines de ces séries comptent plusieurs tomes : L’histoire de l’Algérie (25 volumes, en arabe), Les docks (8 volumes), Zaid (10 volumes), Le voyage de la mouette (6 volumes), Al miftah, Gaijin et Aznadel (3 volumes chacun), etc. Plusieurs genres sont abordés, en particulier historique mais aussi SF, sentimental ou aventures, cependant, quasiment dans chaque cas, l’histoire est algérianisée aussi bien en termes d’habits que de représentation physique, géographiques  ou de vocabulaire. Ce constat est général et s’applique à tous les éditeurs de mangas du pays. C’est ce qu’explique Zora, auteur de The devil’s dream paru aux éditions Lazhari Labter : « Mon manga est algérianisé, les femmes portent des tenues traditionnelles, et j’y représente des lieux qui me sont familiers, comme la Grande Poste d’Alger Centre par exemple.[6] » L’ensemble du catalogue de Kaza est également disponible sur le site Amazon en format Kindle.

Si ces trois éditeurs sont les plus productifs, d’autres éditeurs des BD de style manga sont également actifs sur la place, toujours bien aidés par les différentes éditions du Festival d’Alger (mais aussi d’autres festivals comme Béjaïa, Bouira ou Tizi Ouzou) qui les met en valeur et leur permet de présenter leurs nouveautés. De fait, ce sont plus d’une centaine de mangaka algériens (y compris un nombre non négligeable de jeunes femmes) qui, depuis dix ans, ont publié au moins un album que celui-ci soit un shonen ou un shôjo[7]. L’Algérie a définitivement basculé dans le manga, du moins au niveau de la jeune génération pour qui ce média plait énormément.

Pays voisin, la Tunisie est proche de suivre le même mouvement. A la différence de l’Algérie, ce pays n’a pas une grande tradition en matière de bande dessinée[8]. Néanmoins, la culture du Manga s’est développée depuis une dizaine d’années au sein de la jeune génération aussi bien concernant la bande dessinée[9] que les dessins animés[10]. En 2010 a été créée l’association Japanese events in Tunisia qui sera active dans le domaine du manga durant plusieurs années. Elle organisera durant plusieurs années l’évènement Banzaï (2012 à 2015) où se réunissaient toutes les activités de l’association : Cosplay, dessin, exposition, jeux vidéo, arts martiaux, théâtre, danse, musique, karaoké et… Bandes dessinées.

D’autres manifestations sont organisées sur place autour de cette thématique comme le Comic-Con Tunisia (qui ne concerne cependant pas que le manga exclusivement), qui, avec 10 000 visiteurs en 2018, est largement battu par le ComicCon Africa en Afrique du sud qui brasse un monde impressionnant (plus de 70 000 en 2019[11]). On peut aussi citer le Lagos ComiCon (aux alentours de 10 000 visiteurs en 2019) ou le festival du manga 100% tunisien qui s’est tenu en 2014, organisé par Med Ali éditions. C’est cet éditeur qui sort en 2013 le premier manga Tunisien : Jasmine rebirth qui fait allusion à la révolution de janvier 2011.

Depuis, Med Ali éditions – qui n’est pas éditeur spécialisé en bande dessinée – a sorti six mangas : les deux tomes de Jasmine rebirth (d’Houcem Ben Romdhane et Malek Allani) et The nox (Jawhar Dridi) ainsi que Utopia (Elyes Manai et Chedly Makhlouf), bénéficiant au passage du programme d’aide à la publication de l’Institut français de Tunis. Du fait de la faible production de BD dans le pays et au vu du succès des ventes de ces différents titres, on peut dire que le manga occupe une part non négligeable du marché de la BD dans le pays. On peut en dire autant des mangas étrangers qui ont leurs fans et des acheteurs[12].

Au Maroc, seul un manga a été publié par un éditeur ayant pignon sur rue : La chambre des objets maudits de Sofiane Guerrad chez Yomad en 2019. Pourtant, la culture manga est bien implantée dans le pays où est organisé un manga festival chaque année à Casablanca depuis 2010 (les dernières éditions ont drainé plus de 80 000  visiteurs). Le pays a même compté un magazine pour les otakus, AnaOtaku mais qui ne comptait pas de BD dans ces pages. L’absence  de mangas marocains visibles aux yeux du grand public s’explique par le fait que le Maroc n’a pas une grande culture BD et compte peu d’éditeurs. De ce fait, la diffusion de mangas du coin se fait via l’autoédition et par petites quantités de la main à la main ou en fonction des évènements autour de la BD ou du manga. C’est le cas de titres comme Love game (2014) suivi par Aria (2016) les deux titres de Hina ou Hidden trees de Saad et Othmane, tous anciens de l’Institut royal des Beaux-Arts de Tétouan qui compte une option BD en deuxième année.

 

En Afrique de l’ouest

« Dans cette partie du continent, la BD japonaise est arrivée par la télévision dans les années 90 avec les chaines Mangas et Cartoon Network qui étaient captées en français.[13] » Cependant, si le public potentiel est nombreux, si les mangas importés sont lus par les jeunes lecteurs, il y a peu de productions de mangas ouest africains en tant que tel. La seule édition visible est numérique, à travers la plateforme Amadiora créée en 2018 par trois jeunes étudiants ivoiriens vivant au Japon[14] et qui compte – forcément ! – quelques mangas parmi les titres de leur catalogue (Placman de Cénack Winchester, Beyonda d’Alex Bakankumu, La planète Takoo, etc.).

Rêve du football africain ©Noh Blaghen

Mais il n’y a pas que la Côte d’Ivoire, on peut aussi noter Rêve du football africain (2018) du jeune Béninois Noh Blaghen (il est né en 1992[15]) histoire que l’on peut télécharger sur Androïd.

Toujours dans le numérique, on peut aussi noter le travail du jeune nigérien Issaka Galadima qui, sous le pseudonyme d’Iskglad, a dessiné un premier tome très prometteur d’un manga intitulé Azure epoch, visible gratuitement  sur une plateforme dédiée[16] et sur une page face book. En parallèle, il travaille sur un autre manga, Ken Gubul, visible sur une autre page. Dix ans auparavant (2010), Iskglad avait publié Chawey et les pisteurs nigériens chez l’éditeur nigérien Afrique lecture, album qui est probablement le premier manga édité en Afrique de l’ouest.

Chawey et les pisteurs nigériens ©Iskglad

Mais c’est à peu près tout, à l’image, il est vrai, de la production de BD en Afrique de l’ouest qui, à l’exception notable de la Côte d’Ivoire et du Togo, reste très faible malgré une certaine tradition dans des pays comme le Bénin ou le Sénégal.

Si succès il y a, il faut le chercher – de manière presque anecdotique –  dans la diaspora, avec le succès de Ki-oon, créé en 2003 en banlieue parisienne dans une cité HLM de Trappes par Cécile Pournin et Ahmed Agnee, d’origine sénégalaise et mauritanienne.

Seize ans après leur premier album en mars 2004, Ki-oon est devenu le 4e acteur du manga en France avec plus de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires, derrière les mastodontes que sont Glénat, Hachette et Média Participations avec de beaux bureaux à Paris et un bureau à Tokyo. Les deux cofondateurs ont reçu en 2020 le premier trophée de l’éditeur de l’année remis par les lecteurs du magazine Livre hebdo. Mais cette réussite n’est pas visible sur le continent d’origine d’Ahmed Agnee qui, comme il le spécifiait dans un article datant de 2006 : « …ne déplore qu’une chose : le manque de points de vente en Afrique pour diffuser son art, alors que le public existe.[17] »

 

[1] En particulier ses thématiques (on peut citer intimistes, biographiques, familiaux, politiques, sociaux) qui ne sont guère populaires chez les auteurs bien plus intéressés par la fiction et l’anecdotique. Quand ceux-ci veulent témoigner, la caricature et le dessin de presse sont privilégiés.

[2] A la fin des années 80, le nombre de petits éditeurs malgaches spécialisés en bande dessinée étaient de l’ordre d’une trentaine. Le type de BD diffusés relevait surtout du fumetti. Horaka était le plus important de tous.

[3] Un article d’El watan, toujours consultable, évoque ces deux premiers albums et les projets de l’époque de Salim Brahimi : https://www.djazairess.com/fr/elwatan/1336935

[4] Cf. son interview sur Africultures : http://africultures.com/selim-zerdani-jai-un-savoir-faire-alors-je-men-sers-10180/

[5] Leur catalogue est visible ici : http://www.crom.dz/index.php/cataloguekaza

[6] Cf. https://www.algerie-focus.com/2014/09/un-festival-de-la-bd-sous-le-signe-du-manga/

[7] L’article déjà cité (Un festival de la BD sous le signe du manga), datant de 2014 l’explique parfaitement.

[8] Pour les lecteurs désirant s’intéresser à l’histoire de la BD dans le pays jusqu’en 2011 (date de l’article), cf. un de mes articles sur le sujet : http://africultures.com/histoire-de-la-bande-dessinee-en-tunisie-10161/

[9] Cf. un article de 2010 : https://www.tuniscope.com/article/6224/actualites/tunisie/manga-375016

[10] Cf. un article de 2009 : https://www.tekiano.com/2009/05/08/la-vague-manga-atteint-la-tunisie/

[11] Cf. https://www.comicconafrica.co.za/en.html

[12] Il existe même une page facebook intitulée Mangas Tunisie qui présente les dernières productions étrangères.

[13] Extrait d’un article très complet mais datant de 2015 : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/01/29/mangafrica-le-manga-fait-ses-premiers-pas-en-afrique_4566524_3212.html

[14] Pour en savoir plus : https://fr.sputniknews.com/afrique/201907051041601139-amadiora-une-plateforme-de-bd-africaines-au-pays-du-manga/

[15] Sa biographie est disponible sur http://www.mangaafrica.com/artistes-mangafricains/

[16] L’adresse est ici : https://www.mangadraft.com/reader/azure-epoch/231255

[17] Jeune Afrique N°2381 du 27 août 2006.

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