Le monde et les mots pour reflets :  » Ainsi parlait Rocéthoustra »

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« Ainsi parlait Rocéthoustra »(1) Avec quatre albums en douze ans, Top départ (2001), Identité en crescendo (2005), L’Etre humain et le réverbère (2010) et Gunz n’Rocé Rocé (2013), Rocé prend son temps, là où d’autres  » accélèrent « . Prendre le temps de peser chaque mot, chaque phrase car  » la vitesse empêche d’avancer(2) « , semble être la devise de celui qui se définit comme l’  » un des seuls trentenaire à rapper comme un adulte(3) « . À la fois,  » un et multiple(4) « , Rocé construit un monde à son image, divers et libre. Passeur de mots, il met en œuvre une  » poéthique  » résistante, don quichottesque mais déterminée,  » pour servir de pont quand l’autre verra le fossé(5) « .

 » L’un et le multiple « 
La 8e piste de Identité en crescendo le scande :  »  Aucune définition réductrice ne m’agrippe / Je ne peux m’empêcher d’être l’un et le multiple « . « Avec (s)a tête de métèque, de juif errant, de musulman / (S)a carte d’identité suspecte d’étudiant noir, de rappeur blanc  (…) », Rocé est un rappeur français, né en Algérie et élevé en région parisienne, d’une mère algérienne et musulmane et d’un père argentin, juif d’origine russe, et bien plus encore. Ces multiples appartenances sont en tout cas autant de valeurs et Rocé rêve d’un pays qui les assumerait, voire les revendiquerait à son tour :  » Moi j’ai des pays cassés, ce ne sont pas des prothèses / Liés par parenté, je n’peux les mettre entre parenthèses / Et personne n’a à me dire le pied sur lequel je danse / Qu’elle m’accepte comme être multiple, et je chanterai la France ». Dans le même album, la formule lapidaire « C’est l’assimilation et c’est de la mutilation «  a des accents césairiens (6) et l’acculturation qu’elle entraîne est vue comme une amputation déshumanisante et injuste :  » Et devoir s’intégrer à un pays qui est déjà le sien / C’est flairer, se mordre la queue, donc garder un statut de chien / Quand je ne peux séparer les cultures qui m’ont fait Un / M’en retirer une partie c’est ôter tout l’être humain (…)Je ne séparerai pas mon être, que chacun y voie ses démons (7) « . Le repli communautaire, quel qu’il soit, n’est pourtant ni souhaitable, ni envisagé puisqu’il fonctionne sur la peur de l’autre :  » le courage en groupe est facile : on partage les craintes « .
Mais si dans ce deuxième album les questions d’identités et d’appartenances apparaissent centrales, c’est peut-être pour mieux nous inviter à une forme d’introspection. Dans  » Seul (8) « , l’auditeur est enjoint de se construire lui-même, hors des étiquettes, des discours grégaires et de tout déterminisme :  » Retrouve-toi sans tes origines (…) Sans une couleur de peau et sans une religion (…) Prends un moment pour être ni de la politique ni de la géographie / Tu n’es pas un contexte et tu n’es pas une situation / Tu naquis d’un contexte et tu crées les situations / Alors retrouve-toi seul « .
 » Ma réaction, la réflexion, hier comme aujourd’hui (9) « 
Convoquant tour à tour les figures de l’ermite ( » Assis sur une pierre à regarder l’horizon je refais le monde (10) « ), de l’adolescent rêvant dans sa chambre de  » changer le monde (11) « , ou encore d’un Pierrot lunaire aux yeux brillants d’espoir(12), les textes prennent soin de dessiner en creux le portrait de l’artiste en solitaire, se tenant à l’écart des routes du succès commercial et du tape-à-l’œil. Là où  » les MCs rappent en surface du rap de grandes surfaces (13) », Rocé troque  » merco seill-o et bon matos «  pour  » du métro, du sac à dos et du wacos «  . C’est que  » l’argent vient souvent / quand le côté revendication est absent », la rhétorique de Rocé associe quant à elle solitude, anticonformisme et résistance. Un champ lexical de la clandestinité se fait d’ailleurs parfois jour :   » L’état rêve d’enfants muets et sourds, / rêve d’un clan dessoudé et lourd / D’un gang déplumé, épluché pour les vautours / Leur QG nous entoure, j’essaye d’vivre en scred «  , sur fond de climat de guerre :  » C’est la guerre et dans la guerre, j’veux être fier en plus d’être boss / Nous on perdra jamais, parce que si y a la merde et les flammes / Je profite de la chaleur de nos flammes pour forger mon arme ». De quoi rappeler les agissements du père, rappelés, non sans amertume :  » Mon père a combattu Vichy et collaboration / Expert en faux-papiers, sauve les victimes de trahison / Agir et résister quand la patrie perd la raison / Il offre l’humanité sans prendre l’accord du président / La clandestinité, à cause de ses appartenances / De ces combats menés, pour mettre justice dans la balance / La jeunesse, la santé, sont cloîtrées dans la résistance / Pas français pas d’récompenses, pas d’problèmes, il sauve la France « . D’autres figures tutélaires se trouvent également convoquées, à l’instar de Kateb Yacine(14) et Frantz Fanon (15). Ces références contribuent à forger du poète l’image d’un résistant. Mais s’il reprend sous forme d’hommage-pastiche  » Les singes de mon quartier  » de Jacques Brel, sans aucune mise à distance, le rappeur se méfie des monstres sacrés et prend soin, à propos de Malcolm X et Gandhi notamment, de rappeler l’inanité d’un  » savoir en kimono « , autrement dit d’un prétendu savoir marketé pour plaire au plus grand nombre :  » On retient le nom mais on oublie la tactique / On a pas d’ transmission on a l’emballage plastique (…)On porte de nos héros que la couleur du kimono ».

Ces considérations sont elles-mêmes à mettre en regard avec des morceaux comme  » Les gens parlent « ,  » Qui nous protège  » (Top Départ), ou encore  » Les Fouliens  » (Identité en crescendo) qui achèvent de démontrer que la résistance n’est ni une affaire de bannière, ni une affaire de groupe. C’est à l’échelle de l’individu que Rocé entend se positionner.  » Les fouliens ne combattent pas pour leur liberté – non, c’est l’individu qui combat pour ça « . Encore faut-il qu’il en ait les moyens, et contre l’  » oubli de la tactique «  et le manque de transmission, la réflexion personnelle se trouve érigée en première des valeurs, le poète appelant de ses vœux une  » prise de conscience réfléchie pour pouvoir prendre ou laisser « . Ainsi, si la prose de Rocé apparaît à bien des égards philosophique, convoquant de nombreux concepts (on pense ici notamment à Identité en crescendo co-écrit avec Djohar Sidhoum-Rahal, philosophe de formation), elle prône une philosophie pratique, en acte, dans le sillon des sceptiques grecs :  » La vérité s’envole et notre réflexion bat d’l’aile / J’veux être celui qui garde le doute quand les autres le gèlent / Vous avez vos réponses moi j’ai des questions pour elles ». C’est que les mots de Rocé ont une  » âme (16) « , capables de s’envoler et nous faire voyager. Ces mots sont  » humains « , car contrairement au  » réverbère « , pour reprendre le titre de l’album, témoin de sa rue, mais qui n’éclaire qu’elle car il ne se déplace pas, l’humain voyage par et dans les mots, conquérant ainsi sa liberté :  » Même l’horizon jalouse les limites qui fondent et l’étendue sensorielle de la rencontre des mondes (…) Le kilométrage c’est pour la surface / Voici le carnet de voyage d’un mec sur place « .
  » J’rappe langage soutenu, travaille révolution  » « 
 » Mon combat, c’est dans le néant – Je veux éclairer comme le néon / Mais homme parmi les autres, il me faut le rap pour le renom « . Le rap de Rocé ne serait-il dès lors qu’un moyen au service de thèses, fussent-elles nobles et souhaitables ? L’abcdr du son chroniquant son premier album parlait déjà de  » beat net, basse ronde, occasionnellement des scratches, le tout parsemé ci et là de samples se fondant dans les ambiances épurées de tout artifice superflu(17) « . Faut-il dès lors en conclure à un primat du texte ? Si les fabuleuses contributions du célèbre saxophoniste Archie Shepp Batterie ou la batterie d’Antoine Paganotti sur Identité en crescendo, par exemple, suffisent à faire mentir ce constat, les morceaux de Rocé apparaissent en eux-mêmes comme des formes-sens, autrement dit de véritables poèmes.  » J’ai le sens du rythme mais la mélodie linéaire / La voix aiguë mais le propos grave et austère / Adolescence française, regard russe et langue algérienne / La pensée universelle et l’ambition planétaire (18) ». Phrasé, élocution, mots utilisés dans leur double épaisseur (signifiante et signifiée), tout concorde vers la construction d’un monde ouvert, divers et non entravé qui est aussi celui du poème. C’est parce qu’il y a reflet parfait et concordance entre les trois éléments du triptyque (ethos du poète, monde rêvé et création) que la proposition philosophique et poétique fait mouche.
Mais c’est aussi parce que l’œuvre fait passerelle, par et dans les mots employés, qu’elle peut toucher un public si large. Contre la société des écrans (à tous les sens du terme (19)), Rocé revendique lecture et formation personnelles :  » Mec, si tu veux être machiavélique, lis Machiavel / Même que tu verras que tes dix putains d’années de vécu bien dur / Valent à peine et tout juste, quelques bonnes années de lecture / C’est juste que personne n’a eu les tripes de le penser, de le dire / Que cartable, stylo et l’air curieux changent à ravir ton allure ». Mais qu’on ne se méprenne pas. S’il s’agit de prendre parfois en charge les carences du système éducatif dans une volonté didactique affichée, comme dans les morceaux très réussis  » Des problèmes de mémoire » et  » Habitus « , illustrant la théorie bourdieusienne, tout le monde a des choses à apprendre, y compris ceux qui sont nommés, ironiquement souvent, les  » élites  » dans les textes :  » Rappeur hardcore j’ai décidé d’aiguiser ma plume / Remplacer la vulgarité par des idées qui fument / Prendre les élites à leur jeu, jouer de leur vocabulaire / Même si ça fait moins rebelle pour les oreilles des partenaires / Et il s’avère qu’on s’étonne que j’sois civilisé / Pour un rappeur c’est peu commun c’est un illuminé / Un évolué, un rescapé, un repenti, un des nôtres / Encore un pied dans l’rap mais il finira bon apôtre / Et d’ailleurs est-ce encore du rap? / C’est tout c’qu’ils n’espèrent pas / Ils appellent ça du slam quand je fais un a capella / Ils sont heureux d’apprécier, ça confirme qu’ils sont d’gauche j’crois / Tous ces bien-pensants qui en tout cas eux le croient «  C’est en effet qu’ » il y a un vécu à défendre / Il y a une vision à répandre (…) Alors, je m’efforce d’apprendre / Entrer dans leur monde / Parler un langage soutenu qui soutiendrait ma bande / Les yeux ouverts vers le tableau noir / La haine comme motivation / On taffe sans modération / On lit des livres qui parlent d’un autre monde « . Cet effort pour faire se rencontrer les mondes, et ce dans les deux sens, se veut tout à la fois lutte contre le déterminisme , les faux semblants commerciaux, et expression d’une réalité complexe qui étouffe sous le poids des raccourcis, amalgames et clichés :  »  Si on écrit des textes si durs, / complexes dans l’écriture, / c’est qu’ils zooment la déchirure / la baladent dans la fissure ». Le flow rapide et nerveux de Rocé étire ainsi les phrases et élargit les horizons, si bien que la punchline, n’est vue par antiphrase que comme une  » phrase trop belle  » qui  » pour une conscience, sale ou propre (…) fait les mêmes étincelles ». Pourtant, Rocé aussi a le goût de la formule et l’efficacité des siennes réside dans une alliance du concret et de l’abstrait, du prosaïsme et du concept, qui est aussi passerelle entre les mondes, qu’il s’agisse de la métaphore,  » À force d’être intégré on finira ongle incarné  « , ou de la paronomase chiasmée,  » Blague à part, pro humain parce que tout homme n’a pas sa part / Parce que bien trop humain, certains se l’accaparent) ».
Comme le dit le dernier titre du dernier album,  » Magic « , l’alchimie opère parce que Rocé est un passeur de mots,  » on joue des mots comme poètes, mais on est des mécaniciens / Débridant les mots trop faibles, pour que le terrain les valide bien « , dans une langue qui opère elle-même la synthèse de l’un et du multiple et celle du fond et de la forme. Une révolution en soi.

(1) » Appris par cœur « , Identité en crescendo.
(2) Deuxième titre de l’album, Gunz n’Rocé.
(3) » Si peu comprennent « , L’Etre humain et le réverbère.
(4) » L’Un et le Multiple « , Identité en crescendo.
(5) » Ricochets « , Top départ.
(6) On pense au Discours sur le colonialisme (1950), y compris dans sa forme parfois, notamment avec le célèbre  » colonisation = chosification « .
(7)  » Le Métèque « , Identité en crescendo.
(8) Identité en crescendo.
(9)  » Pour l’horizon « , Top Départ.
(10)  » Assis sur une pierre « , Gunz n’Rocé.
(11) Titre du deuxième morceau de Top départ. On pense aussi à l’interlude  » Ça se passe dans l’espace  » dans le même album.
 (12)Voir le refrain de  » Assis sur la lune « , Gunz n’Rocé :  » J’irais m’asseoir sur la lune parce qu’il y a rien à faire de mieux / Si je suis pas là, je ne suis pas loin, je suis assis sur la Lune / J’ai donné l’innocence mais j’ai gardé les étoiles dans les yeux / Je suis assis sur la lune « .
(13)  » Actuel « , Gunz n’Rocé.
(14) Sur l’apport de Kateb Yacine, voir notamment Betina Ghio,  » Le rap français et la langue française : antinomie ou attraction ? « , http://www.fabula.org/lht/12/ghio.html.
(15) » La langue de Kateb Yacine dépassant celle de Molière / Installant dans les chaumières des mots révolutionnaires / Enrichissant une langue chère à nombreux damnés d’la terre « ,  » Je chante la France « , Identité en crescendo.
(16) Contrairement aux  » mots biens durs, sans âme  » du rappeur qui « s’la joue gangster  » d' » Il assume pas  » dans Top Départ.
(17) http://www.abcdrduson.com/chroniques/chronique-412-roce-top-depart-.html
(18) » L’un et le multiple « , Identité en crescendo.
(19)Voir  » L’objectif « , L’Etre humain et le Réverbère : « Victime volontaire, coupable d’être passif / On a d’yeux qu’pour ceux qu’ont l’objectif pour objectif ».
///Article N° : 12299

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