Pour une langue amère

Aspects de la poétique de Casey

ZOOM : Poétiques du rap français
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Proche du groupe La Rumeur et membre du collectif Anfalsch(1), la rappeuse Casey et l’étude de ses textes pourraient aisément recouper celles du précédent article de cette rubrique consacré à la Rumeur. C’est pourquoi nous tâcherons de mettre l’accent sur ce qui peut faire la spécificité de cette voix singulière, au-delà des thèmes privilégiés que sont l’exclusion et l’enfermement, le racisme quotidien et le racisme érigé en système politique. À travers une esthétique-miroir de la violence subie, une rhétorique de la complexité et une écriture de l’amertume se trouve ainsi mise en place ce qui peut s’apparenter à une « poétique de la libération ». Nous l’étudierons à travers quatre des productions qui forgent sa carrière solo – Tragédie d’une trajectoire, un album sorti en 2006, tout comme son maxi Ennemi de l’Ordre et un street-CD, Hostile au stylo (qui regroupe de nombreux morceaux ou extraits issus de différents albums, mixtapes et compilations entre 1995 et 2006) et Libérez la bête (2010) – cet article vise à mettre à jour quelques traits de la poétique de Casey dans ses textes.

De l’enfermement à l’exclusion
Le champ lexical de l’enfermement est omniprésent dans les textes de Casey, mais on il n’est pas uniquement centré sur le ressenti de la victime, il est le fruit d’une politique excluante. Certains textes, ouvertement autobiographiques, font état des traumatismes de l’enfance, notamment le texte-titre « Tragédie d’une trajectoire »(sur l’album Tragédie d’une trajectoire) qui évoque la ville de Rouen où Casey a passé son enfance, « où quand un Nègre passe, y a des dents qui grincent » ; les injustices subies à l’école « moi l’enfant de la République, on me rétorque que tout ce que je mérite c’est des claques donc j’attaque » ; le morceau concluant « Il suffit de peu de choses pour construire un enragé, […] un engagé, quelques humiliations, quelques injures suffisent ». On passe ainsi de discours racistes anonymes absurdes et aliénants :« Mes cicatrices sont pleines de stress / Pleines de rengaines racistes qui m’oppressent »(« Dans nos histoires », Ennemi de l’ordre) à une expansion généralisée du racisme dans les champs économiques, sociaux, institutionnels :

Nègres qu’on dénigre, qu’on laisse dans le vague
Que la France catalogue entre délits et drogue
La race qui intrigue, celle à qui on délègue
L’assiette la plus sale pour la part la plus maigre
Nègres qui fatiguent entre insultes et blagues
Et chaque jour naviguent entre barrières et digues
Voguent entre misère et morgue, prison glauque
Et policiers déguisés en bulldogs

(« Travail de nègre », Ennemi de l’ordre, 2006)

La sensation de l’expansion opère ici, au-delà des glissements thématiques, par la sonorité [g], qui se répand et finit par obtenir une place centrale dans tout le couplet tout comme dans l’insulte (« nègres »). Cette expansion est par ailleurs mise en scène dans le titre « À visage découvert » sur l’album Hostile au stylo. Si la montée du nationalisme et de la xénophobie est directement convoquée « Mon peuple organise son extinction. Il se plait à épouser le parti de l’épuration ethnique, sournoise et cynique. Dans ce film d’horreur, ce n’est que le générique », c’est pour mieux souligner son enracinement dans les institutions « les racistes ne se cachent plus, maintenant ils opèrent tous, à visage découvert », « si le lâche ne se cache plus, c’est qu’il a la loi avec lui »(« À Visage découvert (inédit) », Hostile au stylo, 2006).
Il s’agit en effet d’un enracinement au long cours, qui prend naissance avec l’esclavage et ne cesse de se poursuivre. Le titre « Sac de sucre » sur Libérez la bête conjugue toujours le traumatisme au présent : « descendants de ces féroces croisières négrières », « nos anciens tortionnaires sont nos nouveaux employeurs », « désormais libres, ouais mais toujours inférieurs ». Le refrain dans ses variantes (« ma vie est rivée à un sac de sucre », « ma vie se consacre à porter ma misère dans un sac de sucre ») souligne par le travail des allitérations en [s], [k], [r], dures et qui accrochent l’oreille, le double poids de la métaphore – celle du fardeau (le sac) qu’on continue de porter – et de la métonymie (le sucre pour l’esclavage). Le même phénomène est à observer avec la colonisation, dont les références sont très souvent assorties d’un présent d’énonciation :« Comment veux-tu que ma colère cesse / Quand le colon est cruel comme le SS ? »; « Mais putain ! Sais-tu encore aujourd’hui / Madinina, l’ile aux fleurs, est une colonie « (« Dans nos histoires », Ennemi de l’ordre)
Ce passé qui n’en est pas vraiment un obstrue donc aussi l’avenir comme en témoigne l’effet de boucle du titre « Dans nos histoires », s’ouvrant et se fermant sur le refrain « Tu peux m’croire, y’a pas d’espoir / Y’a qu’la douleur à voir dans nos histoires /Tu peux m’croire, y’a pas d’victoire/ Y’a qu’la douleur à voir dans nos histoire », effet de boucle tragique, d’ailleurs souligné par le commentaire final :

Hein, toujours le même malaise
Hardcore et balèze
Toujours les mêmes crises qui t’épuisent
Toujours amère et le cœur sous armure
Et chaque jour les mêmes angoisses qui perdurent
Putain

« Je suis Noire et née en France et maintenue en position de faiblesse », scande le titre « Tragédie d’une trajectoire ». Cet enfermement trouve sa forme achevée dans une politique d’exclusion sociale qui se trouve dénoncée à de nombreuses reprises : « j’éprouve pour ce bled une rage qui m’obsède quand il projette de mettre en place l’apartheid »(« Le Fusil dans l’étui », Ennemi de l’ordre) ; « De ma haine de l’insigne, d’esquiver leurs consignes / Quand ils m’assignent dans mes tours et c’est ma mort qu’ils signent / De cramer leurs enseignes, des mensonges qu’ils m’enseignent »(« L’exclu », Ennemi de l’ordre). Et si l’avenir paraît bouché, tous les horizons le sont également :

Tous les jours je gère et endure
Insultes, luttes, chutes, échecs et injures
Ignore la nature, le sommeil et l’azur
Et les couchers d’soleil et les bouffées d’air pur
Je n’vois que misère, grisaille et bulldozer
Et pas mal de mes frères moisir sans loisirs
Choisir au hasard un boulot à saisir
Et s’retrouver précaire et sans aucun plaisir

(« Le Fusil dans l’étui », Ennemi de l’ordre)
C’est une double figure de l’exclusion qu’incarne ainsi le fils d’immigré banlieusard : « Mon avenir est proche de l’asphyxie / Car le pouvoir s’est fixé le devoir de hisser / Des remparts autour des peaux noires et métissées ».(« Ennemi de l’ordre », Ennemi de l’ordre)

Poétique de la libération
Face à cette exclusion érigée en système, les textes forgent l’éthos d’une guerrière, seule contre tous, par le jeu d’opposition des pronoms personnels : « Je parle de moi, de bagne, de madras, de pagne / De ma race qui saigne, de leurs lois qui règnent »(« L’exclu », Ennemi de l’ordre). Ego trip oblige aussi, nombre de textes répondent aux procédés du registre polémique (ce terme, du grec, polemos, signifiant la « guerre »). On songe notamment aux titres « Le fusil dans l’étui », « Comme un couteau dans la plaie » (« je manipule ma plume comme un scalpel ») sur l’album Ennemi de l’ordre, « Assassin en freelance » (Mixtape Que d’la Haine 3) dans Hostile au stylo ou encore à « Tragédie d’une trajectoire » (« c’est sans aucune lumière que je sors de ma tanière avec un poignard imprimé sur la bannière »). Pour Casey, il s’agit avant tout d’un choix d’écriture correspondant aux règles du genre : « Le rap, c’est une musique qui se prête à disséquer la colère, c’est une musique de genre. La rugosité du rap, l’épaisseur des ambiances, permet quelque chose de très noir. «  Mais ce qui est frappant ce sont les nombreuses figures de style qui permettent de rendre les coups subis.

Une esthétique-miroir de la violence subie
Alors je cogne et on me cogne, je cogne et on me cogne
Je suis constamment en colère, en furie, en rogne
Je suis l’expert en rimes, extrême dans mon crâne
Je suis l’exclu qui s’exprime, gueule et s’exclame

(« L’exclu », Ennemi de l’ordre, 2006.)

Le langage ici se fait tautologie, répétition, celle qui piétine la victime et l’adversaire. Par ce procédé, les textes deviennent des formes-sens et la violence qui en émane ne renvoie qu’à la violence subie.
C’est aussi l’effet produit par le chiasme : « le raciste n’existe que tant que j’existe et je n’existe que pour butter un raciste »(« À Visage découvert (inédit) », Hostile au stylo). Cette esthétique-miroir est aussi une façon de revendiquer une liberté de parole : « Quoi ! Moi ? M’assagir ? Obéir aux lois de l’argent sans réagir, Produire du son pour pisseuses et ménagères », équivaudrait à « [se]laisser passer les fers ».(« Pas à vendre », Tragédie d’une trajectoire)

Une rhétorique de la complexité
Face au langage sclérosant qui assigne des identités figées aux individus et les condamne « On aime m’accabler, et devant sa télé / Le peuple attablé chaque soir est comblé / Je fais peur et trembler les médias rassemblés / Je suis capable du pire, coupable d’emblée »(« Ennemi de l’ordre », Ennemi de l’ordre), le texte de Casey préfère le rythme ternaire au rythme binaire, caractéristique de l’exemple cité, mieux à même d’introduire une certaine complexité (« je suis aigrie, amère, le cœur sous armure »; « je suis noire, désinvolte, en révolte » sur Ennemi de l’ordre). La seconde citation en témoigne plus directement d’ailleurs puisque les termes « désinvolte » et « en révolte » introduisent du paradoxe. De la même façon, les titres « Chez Moi » (Tragédie d’une trajectoire) et « Primates des Caraïbes » (Libérez la bête) mettent à jour ironiquement les clichés exotisants sur la Martinique. Face à l’absurde des discours racistes, enfin, les textes entendent également rétablir une certaine logique, par la présence de connecteurs, nécessaire à la pensée : « On m’a ordonné d’perdre mais j’ai choisi d’mordre / Vu qu’on m’accorde l’échec ou la corde » sur Ennemi de l’ordre. Pourtant, les textes signent aussi, et paradoxalement, une fin de non-recevoir, par des formules lapidaires qui n’entendent pas jouer le jeu du dialogue : « mes origines et mon air androgyne, je ne sais pas faire sans » (« Rêves illimités », Libérez la bête); « Il faut que j’te raconte comment chaque fois j’affronte ou dois tenir tête et souvent à coups de pompe à ceux qui me jugent et très souvent se trompent » […] « me demandent si je suis un garçon ou une fille […] je ne rends des comptes qu’à celle qui m’a vu naître » (« Pas à vendre », Tragédie d’une trajectoire).

Une écriture de l’amertume
L’écriture des textes et les réseaux sémantiques choisis apparaissent en effet très singuliers, en tant qu’ils permettent de sortir de l’opposition frontale, tout en restaurant une forme de subjectivité et d’individualité jusque-là niée par les discours des oppresseurs. Amertume, dégoût et crachat constituent ainsi des champs lexicaux privilégiés (« mon amour de mon amertume semble immodéré » (« Primates des Caraïbes », Libérez la bête), « Ma rengaine, c’est le dégoût que je dégaine ») (« Comme un couteau dans la plaie », Ennemi de l’ordre). On pense aussi bien sûr à »À la gloire de mon glaire » (Libérez la bête) où le crachat mime tout autant le dégoût et le dédain pour les « adversaires », « les gens de pouvoir qui cherchent à le faire savoir », « profiteurs de guerre », qu’une façon de court-circuiter le dialogue, le bruit de bouche dans le refrain venant remplacer le mot. « On va s’arrêter là », dit même le texte, préférant avec ceux que rien ne peut raisonner « le crachat au dialogue »(« Travail de nègre », Ennemi de l’ordre), fidèle à l’autodéfinition qui apparaît dans « 3’30 pour un freestyle », celle d’ « une voix […] hors du consensus »(« 3’30 pour un freestyle (Casey, Ekoué, Polo / Compilation L432) », Hostile au stylo).
Dans « Mon plus bel hommage », les allitérations gutturales et les sons doublement ou triplement consonantiques sont rois. Le texte fait ainsi entendre, sous les mots, une parole inarticulée, proche du crachat par harmonie imitative parfois ; une parole sincère et authentique, en tout cas, enfin libérée de toute hypocrisie langagière :

Puisque le banlieusard et le gosse d’immigré manquent de civisme
Et que la France l’appelle à cor et à cri
Qu’elle veut de lui un effort de citoyenneté
J’ai décidé, moi, de lui donner le meilleur de moi-même
Ce que je sais faire de mieux, ce que je suis de mieux
Je te le donne, mon beau pays

Je viens vous léguer mon dégoût, mon égo
Mon sale goût du déclin et le bout de mes mégots
Bon gré, mal gré, en grand, en grain
Un brin de mon chagrin surtout s’il est gros
Mon rap pour des clous, mes rares coups d’éclat
Mon dépit, et en dépôt tous mes pires défauts
Mes torts, mes tares, mon sale caractère
Et même mes factures de prolétaire s’il le faut
Mon envie de gerber, mon jargon, vous larguer
Mon genre baggy et mur tagué, mon argot
Mon orgueil, mon air caille, la crasse de mon bercail
Le plus bel ongle incarné de mes orteils »
(« Mon plus bel hommage », Libérez la bête)

Le texte réalise ainsi la prouesse, pour celui qui l’écoute, de rester en bouche, d’une certaine façon, de sorte que dire que les textes de Casey laissent un goût amer, n’est pas une façon de parler : « Tout ce que j’énumère n’a aucun humour est noir et amer, froid et sans amour, fade et sans saveur et a dans son sommaire un lexique et une grammaire pour cracher sur leur mère ».(« Tragédie d’une trajectoire », Tragédie d’une trajectoire)
Or, le mot « amertume » a pour racine un adjectif latin, amarus qui signifie « pénible ». À travers cette sorte d' »écriture-(dé)goût » et la réalisation de sa parfaite synesthésie, c’est l’idée de souffrance qui se trouve finalement diffusée, en-deçà des mots, à l’auditeur. Une souffrance vécue et racontée qui est celle de l’exclusion et du racisme endurés. « Aucune différence dans cette douce France / Entre mon passé, mon présent et ma souffrance »Ennemi de l’ordre)>, « tout ça n’a pas de sens mais tout ça laisse des traces et je ne dis rien à ma mère le soir quand elle m’embrasse », « et aujourd’hui encore un rien me blesse / et pourtant j’ai tout fait pour que passent mes traumatismes »(« Tragédie d’une trajectoire », Tragédie d’une trajectoire). Une souffrance qui fait mouche et affleure, transpire même, au fil de chaque texte, notamment par le travail des sonorités, et qui ne peut laisser l’auditeur indifférent. Telle est sans doute l’une des plus grandes spécificités de cette voix, l’une des plus grandes réussites de cette langue, aussi.

(1) Anfalsh
(2) Interview de Casey pour RFI
///Article N° : 13455

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