Le musée Victor Schoelcher de Pointe-à-Pitre

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Le musée départemental Victor Schoelcher (1) a été fondé suite au don consenti par Schoelcher lui-même d’une partie de ses collections personnelles à la Guadeloupe. Un bâtiment néoclassique fut alors construit afin d’abriter cette collection. Inauguré en 1887, le musée Schoelcher fut le premier musée de la « France d’Outre-mer ».

Histoire et évolution
Victor Schoelcher souhaitait ainsi permettre aux Guadeloupéens d’accéder aux expressions artistiques dans toute leur diversité historique et géographique. Les collections qu’il avait rassemblées durant une existence entièrement vouée à sa passion pour les arts et les voyages (en Europe, aux Amériques et en Afrique), permirent de constituer le noyau d’un musée de Beaux-arts. Des dépôts de l’État (Musée du Louvre et Manufacture de Sèvres) vinrent dès l’origine compléter ce fonds primitif. Aujourd’hui encore, la nature originale des collections mêlant moulages, porcelaines, estampes du XVIIe au XIXe siècle, bronzes et médailles est unique en Guadeloupe et constitue à ce titre une ressource culturelle et patrimoniale exceptionnelle. Pendant près d’un siècle, le musée Schoelcher vécut de ses collections originelles, offrant principalement l’image d’un mémorial dédié au grand abolitionniste plutôt que celle d’une institution culturelle vivante. À partir des années 1980, des acquisitions furent réalisées, principalement tournées vers l’histoire des traites négrières, de l’esclavage et de leurs abolitions. Constitué pour l’essentiel de documents iconographiques (dessins et surtout estampes), ce fonds nouveau venait répondre à une attente du public désireux de trouver ces thématiques au sein d’un musée que le nom seul invitait à exposer.
Un projet novateur
Restructuré par deux fois en 1883 et en 1998, le musée Schoelcher fait l’objet depuis 2008 d’un ambitieux projet d’extension et de redéfinition muséographique inscrit au Plan Musées en Régions 2011-2013 du ministère de la Culture. Permettant d’accueillir des expositions temporaires, des ateliers pédagogiques et une programmation culturelle riche et variée (spectacles vivants, conférences…), le nouveau musée proposera une approche muséographique des collections centrées sur la personnalité et le parcours de Victor Schoelcher. L’esclavage sera abordé à partir de l’expérience originale de Schoelcher.
Envoyé par son père en 1828 au Mexique pour y vendre des porcelaines issues de la fabrique familiale (2), Schoelcher découvrit par hasard lors d’une escale à Cuba la réalité d’un monde esclavagiste dont il ne connaissait alors que peu de chose. Il écrivit son premier texte abolitionniste (3) et n’eut de cesse par la suite de multiplier les voyages d’étude dans la Caraïbe (1840-1841), en Égypte (1845) et en Afrique de l’Ouest (Sénégal et Gambie) afin de parfaire et de multiplier ses connaissances sur l’esclavage. Ces voyages confirmèrent progressivement ses positions en faveur d’une abolition immédiate. Parallèlement, passionné par la découverte de nouvelles cultures, Schoelcher rassembla une collection hétéroclite de plusieurs centaines d’objets. Parmi ceux-ci, une petite collection d’objets liée à l’esclavage prise sur des habitations de Martinique et de Guadeloupe. Il fit don de ces objets rares et bien documentés au musée d’ethnographie du Trocadéro, ancêtre du musée de l’Homme, et ils sont aujourd’hui conservés au musée du quai Branly. Depuis février 2010, certains d’entre eux sont restitués au public guadeloupéen grâce à un dépôt accordé au musée Schoelcher. D’autres dépôts d’objets, provenant principalement de la Caraïbe, sont programmés après la réalisation des travaux d’extension.
Donner à voir et à comprendre l’histoire de l’esclavage
Un lieu de référence : l’exposition permanente

Les voyages de Victor Schoelcher et la manière dont ils le conduisirent à élaborer sa pensée abolitionniste sont au cœur du nouveau parcours muséographique. Les dépôts sollicités auprès du musée du quai Branly permettront au public d’enrichir leur appréhension de ses différents périples et d’élargir leur vision du monde caribéen au XIXe siècle. Les objets collectés par Schoelcher sur les habitations de Martinique et de Guadeloupe, tels que les fouets de commandeur, les entraves ou encore un carcan de marron constituent des exemples rares voire uniques de ce type de pièces symboliques de l’esclavage dans les Antilles. Souvent représentées dans les ouvrages publiés par les abolitionnistes européens et américains, ces pièces ont été rapportées en métropole par Schoelcher avec la double volonté de montrer à ses contemporains qu’ils étaient bien présents et utilisés sur les habitations mais également par souci d’en préserver quelques exemplaires comme témoins matériels de cette époque qu’il espérait voir bientôt s’achever définitivement.
Parallèlement à l’exposition commentée et contextualisée de ces objets, d’autres pièces, principalement découvertes lors de fouilles archéologiques de cimetières d’esclaves en Guadeloupe, viendront renforcer et compléter le discours sur la répression dont étaient victimes les esclaves sur les habitations.
La collection d’estampes du musée sur l’histoire des traites négrières (traite orientale, traites dans les océans Indien et Atlantique), de l’esclavage aux Antilles et de leurs abolitions sera en partie exposée de manière semi-permanente. L’ensemble a d’ores et déjà été numérisé et pourra être consulté par le public sur des bornes interactives. Cette ressource est utilisée actuellement pour la réalisation d’un dvd-rom éducatif (4) sur l’histoire de l’esclavage à partir des collections du musée Schoelcher et du patrimoine de la Guadeloupe.
Renouveler le discours et les approches
Le musée Schoelcher organise depuis 2009 des expositions temporaires régulières permettant au public de renouveler son regard sur les collections permanentes. L’exposition de photographies de Philippe Monge Lieux de mémoire. Mémoire des lieux. Sur les traces de la traite négrière et de l’esclavage. a donné à voir des lieux parfois connus de Guadeloupe et de Martinique mais également des sites souvent ignorés par le discours habituel sur l’histoire de l’esclavage aux Antilles comme les anciens ports négriers français ou encore les forts de la côte du Ghana. L’approche éducative de l’histoire de l’esclavage est un axe déterminant et essentiel de développement pour le musée Schoelcher. À la demande du rectorat de la Guadeloupe et de nombreux enseignants, le musée a développé des outils éducatifs pratiques destinés à appréhender de manière originale l’enseignement de l’histoire de l’esclavage à l’école. Des diaporamas thématiques et chronologiques réalisés en relation avec des inspecteurs de l’éducation nationale et des conseillers pédagogiques à partir des collections du musée et du patrimoine de la Guadeloupe ont été testés avec succès auprès de plusieurs classes de cycle 3. D’autres outils pédagogiques destinés à faciliter la construction de la leçon et à vérifier les acquis ont également reçu un accueil très favorable tant de la part des élèves que des enseignants. Le rectorat, en partenariat avec le Conseil général, a ainsi souhaité que ces ressources soient regroupées sur un DVD-rom qui sera mis à la disposition des enseignants à travers le CRDP de Guadeloupe. Le service éducatif du musée constitué de deux enseignants détachés par le Rectorat anime régulièrement des visites ou des ateliers dans les classes afin de présenter l’histoire de l’esclavage à partir des ressources du musée. En septembre 2010, le Conseil général a officiellement lancé la Route de l’esclave. Traces-mémoire en Guadeloupe. Cette initiative unique dans les dom s’inscrit dans le projet Route de l’esclave porté par l’Unesco depuis 1994. Elle vise à faire connaître et comprendre un patrimoine souvent ignoré de la Guadeloupe qui se rattache à différents aspects de l’histoire de l’esclavage. Dix-huit sites ont été retenus par un comité scientifique pour leur pertinence particulière et leur accessibilité au public. Les sites retenus couvrent la Basse-Terre, la Grande-Terre, Marie-Galante et les Saintes et recoupent des thématiques comme la production agro-industrielle (indigo, café, sucre) ou encore les lieux de résistance (forts) ou de mémoire (musée, cimetière d’esclaves…). Un livret regroupant des notices historiques sur chacun des sites est disponible gratuitement dans de nombreux points en Guadeloupe.
Une signalétique sera bientôt mise en place afin de faciliter l’accès aux différents lieux et d’en promouvoir la visite. Le service éducatif du musée propose et accompagne des circuits de visites thématiques et géographiques aux scolaires autour des sites de la Route de l’esclave.
En multipliant les approches éducatives utilisant les ressources patrimoniales régionales, le musée Schoelcher s’attache à enrichir et à diversifier son discours sur une histoire complexe qui nécessite d’entrer dans de multiples détails et de nuancer parfois certaines idées reçues.
Exposer l’esclavage en Guadeloupe : problématiques régionales
Parler, exposer, enseigner l’esclavage ne se fait pas aux Antilles comme dans l’Hexagone. La mémoire se confond souvent avec l’histoire. L’approche sensible de l’esclavage devance et supplante parfois l’approche historique. Lors d’un récent colloque à La Rochelle (5) auquel j’ai été convié, j’ai pu noter comment le travail fait par les musées et les enseignants de la ville pouvait être différent sur certains points de celui qui est réalisé en Guadeloupe. L’étude historique des sources, dites « de maîtres », qui concernent par exemple les expéditions négrières et qui est souvent pratiquée dans l’Hexagone peut parfois se révéler aride. A contrario, l’approche guadeloupéenne de l’histoire de la première abolition de l’esclavage en 1794 et de son rétablissement par Napoléon en 1802 est un sujet largement privilégié et le plus souvent traité de manière dramatique. L’esclavage aux Antilles est souvent associé à la notion de préjugé de couleur. Aux élèves à qui je demandais dans le cadre de leçons sur l’esclavage quelle définition ils pouvaient donner de l’esclavage, tous ont d’abord parlé de l’exploitation et de l’oppression des Noirs par les Blancs. La notion de privation de liberté ne vient qu’après et souvent à la suite de plusieurs questions. Dans le même registre voici un exemple particulièrement parlant. À l’occasion d’une leçon dans une classe, j’introduisais la profondeur historique de l’esclavage en projetant une image tirée de la collection d’estampes du musée. Celle-ci met en scène un maître romain procédant à l’affranchissement de son esclave qui, précision utile, est blanc.
Les élèves décrivent la scène, les tenues des différents personnages et l’architecture qui leur permettent de situer la scène pendant l’Antiquité romaine. Toutefois personne ne s’attarde vraiment sur la description de l’esclave. À la question : « De quelle couleur est cet esclave ? » toute la classe répond en cœur : « noire ! ». Beaucoup se reprennent alors et rectifient : « Non il est blanc, ce n’est donc pas un esclave. » Il est donc essentiel de définir les différents termes que sont esclavage et traites négrières (au pluriel) qui font souvent l’objet d’amalgame et de confusion. Cette introduction sémantique et historique doit permettre de passer assez rapidement à l’histoire de l’esclavage aux Antilles et d’en donner des clés de compréhension précises. La complexité du sujet ne doit pas conduire à des simplifications et des généralisations. Bien au contraire les enfants sont curieux du détail et imposent souvent un approfondissement de l’approche qui leur est proposée. Même s’ils sont marqués par un sentiment profond qui mêle la douleur à l’injustice, les enfants ont envie d’en savoir toujours plus quitte à découvrir que l’image qu’ils pouvaient avoir de certains aspects de l’esclavage est sensiblement différente ou nuancée par les apports de la recherche historique. L’exposition de documents ou d’objets liés à l’esclavage répond à la même approche. La population antillaise ne perçoit évidemment pas la vision d’un carcan ou d’un fouet de commandeur dans une vitrine de musée de la même manière qu’un Nantais blanc. La médiation proposée par le musée Schoelcher tend à mettre à distance, sans toutefois l’ignorer, l’approche sensible pour privilégier l’approche historique.
Le public cherche souvent lors de sa visite à se documenter. Le musée propose des dossiers illustrés et des fiches thématiques consultables sur place sur l’histoire de l’esclavage et des abolitions aux Antilles. Le temps moyen de consultation de ces documents est d’environ 20 minutes. Certains prennent une heure pour lire l’ensemble du dossier. Le musée a un rôle médiateur essentiel à jouer sur le sujet de l’esclavage car il véhicule une notion de confiance et de rigueur scientifique. Ce qui est dit ou montré dans le musée est par définition sérieux, avéré, vérifié, validé, en un mot « vrai ». Notre responsabilité est donc d’autant plus importante. Nous devons proposer des contenus scientifiques irréprochables mais aussi, et ce parce que nous sommes justement des lieux d’expositions et d’interprétations de patrimoines matériels et immatériels et non uniquement des centres de documentation, des approches sensibles par la confrontation des publics avec des témoins sémiophores, porteurs de sens, et dont nous devons proposer les clés de compréhension et d’interprétation.
La médiation de l’esclavage auprès des différents publics est une tâche complexe. Elle correspond à une demande croissante et profonde de la population antillaise qui se fait dans la grande majorité des cas sans tabou mais avec une véritable envie d’apprendre et de comprendre avec la plus grande rigueur historique possible.

1. Le musée Schoelcher est un des trois musées de France appartenant au Conseil général de la Guadeloupe.
2. Marc Schoelcher, le père de Victor, originaire d’Alsace, fit fortune dans la faïence en installant sa manufacture à Paris à la fin du XVIIIe siècle. Il associa son fils à l’entreprise familiale en 1828 et lui confia une mission commerciale au Mexique la même année. Peu enclin à poursuivre l’oeuvre paternelle, Victor vendit la manufacture en 1832.
3. « Des Noirs », Revue de Paris, Paris, novembre 1830.
4. Ce DVD-rom est disponible depuis septembre 2011 auprès du musée Schoelcher et auprès du CRDP de Guadeloupe.
5. Mémoires de l’esclavage, 19 et 20 mars 2010.
///Article N° : 11551

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