Le nouchi ivoirien : une langue à défendre !

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On s’étonne parfois – allusion faite à certaines réactions de mes congénères – de mon attachement au nouchi, langue argotique de Côte d’Ivoire, du fait de mes recherches actives sur ce parler. On oublie que je suis linguiste, et que ma tâche est de m’intéresser aux langues, de les décrire et de les défendre : ma proposition d’une orthographe pour ce parler dans le cadre de mes recherches linguistiques (1), traduit cet engouement personnel et cet article est une invite aux politiques.

Il est difficile de croire qu’en Afrique, où on dénombre environ un tiers des langues du monde, beaucoup de pays n’ont encore que pour langues officielles (les langues de l’administration et de l’enseignement), les langues européennes, héritées de la colonisation.
Au sujet de la politique linguistique, nombre de présidents africains ont évoqué autrefois la multiplicité des langues de leurs propres pays comme frein à la formation de la nation ou à la cohésion nationale ; raison qui est en réalité liée à leur politique « dictatoriale ». Et depuis on assiste, il faut le dire, à un mépris des Africains pour leurs propres langues : une désaffection linguistique incroyable dans les capitales et les grandes villes africaines au profit des langues européennes imposées. On parle aujourd’hui d’appropriation du français dans des pays comme la Côte d’Ivoire.
Au plan culturel et identitaire, on ne s’inquiète pas vraiment des répercussions futures de cette attitude qu’on relève surtout chez les jeunes, destinés à assumer à l’avenir des responsabilités de premier plan. Et la question est de savoir si ce français, qui à plusieurs niveaux diffère de celui de l’Hexagone, peut jouer le même rôle au plan scientifique : raison principalement invoquée au sujet de l’adoption des langues européennes.
À côté de cela, des parlers hybrides, métissés – comme le canfranglais au Cameroun ou le nouchi en Côte d’Ivoire – font florès dans leurs pays respectifs. On a l’impression que la solution est trouvée !
En Côte d’Ivoire, le nouchi – argot de la jeunesse ivoirienne – s’impose inexorablement depuis quelques années devant la soixantaine de langues pratiquées dans le pays. Le mépris qu’il subissait, il y a 25 ans, dans les moyennes et hautes classes sociales s’est peu à peu estompé. Initialement parlé par les jeunes des faubourgs de la capitale ivoirienne, le nouchi s’est étendu dans les grandes villes du pays et même à l’extérieur où il a été importé par la diaspora ivoirienne. Certaines expressions sont même employées dans des débats sérieux, des discours et discussions politiques comme celui de l’ancien chef d’État ivoirien Henri Konan Bédié s’exprimant en nouchi dans un discours à Treichville (un quartier d’Abidjan) le 29 Août 2009 (1). Autre fait significatif : du 17 au 19 juin 2009, s’étaient réunis à Grand Bassam à l’invitation du Ministre ivoirien de la Culture et de la francophonie, Kouadio Komoé Augustin et de l’UFR des langues, littératures et civilisations de l’Université de Cocody, des hommes de lettres et des linguistes qui se sont interrogés sur l’avenir de la langue nouchi « qui pénètre peu à peu dans les milieux scolaires et universitaires ». Occasion pour ces spécialistes de la langue de débattre du « nouchi en Côte d’Ivoire, manifestation linguistique passagère du mal de vivre de la jeunesse, ou alternative possible d’une identité ivoirienne en construction » (2).

Cette prise de conscience du poids du nouchi sur l’échiquier linguistique du pays ne peut que réjouir les descripteurs de cette langue en pleine extension, dont je suis. Pour ma part, il convient aujourd’hui de le regarder encore de plus près, de le défendre, donc de s’investir pour sa vulgarisation et pour son enrichissement, à l’instar du français, langue qui s’est imposée en Cote d’Ivoire par son usage – par le peuple -, qui a acquis une place nationale par l’intermédiaire des politiques et des hommes de langues de la France.
Pour tout dire, en tant que linguiste et auteur d’œuvres littéraires, il est impératif qu’on se mette à cela, pour le bonheur de tous les Nouchiphones et Nouchiphiles et pour le bien de notre patrimoine linguistique, en faisant de cette tâche une priorité nationale !

(1) cf. http://demoizel.net/actualites/bedie-parle-en-nouchi-a-treichville
(2) http://hades-presse.com/quiproquo/nouchi
///Article N° : 8954

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