Ti Moun A Lafrik

De Christian Laviso

Coup de cœur
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La sortie de cet album aussi festif qu’inventif est une consécration tardive (à 47 ans) et méritée pour un musicien très admiré dans sa Guadeloupe natale, mais trop peu connu ailleurs – même s’il a été choisi au printemps passé pour animer la soirée d’ouverture du festival Kreyol Factory à Paris / La Villette…
Christian Laviso est en effet un artiste hors normes, un guitariste d’une virtuosité assez phénoménale, après avoir essayé bien d’autres instruments : bugle, piano, saxophone et surtout tambour « ka » : l’emblème de l’identité musicale guadeloupéenne.
Élevé par sa grand-mère à Marie-Galante – île de plantation sucrière au lourd passé esclavagiste, qui est un conservatoire vivant des traditions de l’archipel – Laviso a été très tôt immergé dans le gwoka, bien avant de fréquenter quelques-uns de ses maîtres comme Esnard Boisdur, Blachinot Kancel ou Guy Konket. Christian est le neveu du bassiste Rosan Laviso, qui lui fait découvrir à dix ans Gérard Lockel : un jazzman qui est sans doute le premier à avoir tenté de transposer le gwoka à la guitare ; figure du mouvement indépendantiste, il est en outre musicologue, auteur d’un traité sur les rythmes du ka et théoricien du « gwoka moden ».
Christian Laviso s’inspire de Lockel, mais c’est en autodidacte qu’il apprend la guitare. Très attaché à la Guadeloupe, il refusera toujours de la quitter comme le font tant d’autres, même s’il sait que l’archipel est trop exigu pour qu’il soit facile d’y faire une carrière de musicien professionnel. Gagnant sa vie comme garagiste, Laviso n’en a pas moins une intense activité musicale. D’abord membre des collectifs Ka Lévé, Horizon puis Simen Kontra, ce n’est qu’en 2002 qu’il fonde son propre trio, avec le joueur de tambour makè Aldo Middleton (qui est aussi un percussionniste complet) et le batteur Sonny Troupé, qui maîtrise à la perfection les sept rythmes du gwoka.
Le style de Laviso, qu’il a baptisé « guitare-ka » est fondé sur l’héritage des grands improvisateurs de la guitare be-bop, et à cet égard il se situe dans le droit fil des meilleurs – de Charlie Christian à George Benson en passant par Grant Green ou Wes Montgomery. Or le be-bop et le gwoka ont en commun un certain culte de la vélocité et de la virtuosité, en même temps que de l’expressivité et du swing. Ici l’osmose est idéale : Laviso s’inspire autant des chants du gwoka dans ses compositions et son langage mélodique, que des tambours dans la construction polyrythmique de ses savantes improvisations. Il ponctue ses morceaux de gerbes de notes flamboyantes qui rebondissent sur les peaux des tambours en une émulation incessante. Chants et tambours traditionnels sont d’ailleurs présents dans cet album, notamment dans le magnifique « Bel Madanm La ! » où l’on retrouve la fièvre hypnotique des lewoz, ces veillées musicales qui ont tant marqué le guitariste dans ses jeunes années.
Laviso est d’ailleurs l’auteur des paroles en créole de ses chansons, volontiers militantes, qui parlent presque toujours du gwoka et de l’identité culturelle afro-caribéenne en général – un bel instrumental en trio, « Mi Mawiz », est dédié à l’écrivaine Maryse Condé.
Cependant ce qui frappe le plus (au sens propre du terme), c’est la métamorphose créative si naturelle du langage ancestral des tambours en une musique franchement moderne, parfois même futuriste, à la lisière du free-jazz.
Il n’est pas surprenant que Christian Laviso ait conquis le cœur de deux des plus grands jazzmen contemporains : David Murray avec qui il collabore depuis des années, et qui mène sa propre expérience de fusion entre gwoka et jazz ; et le bouillonnant Kenny Garrett, l’ancien saxophoniste de Miles Davis, qui se déchaîne ici dans quatre morceaux, dont celui qui donne son titre à l’album :
« Ti Moun A Lafrik » signifiant « nous sommes tous enfants de l’Afrique ».

///Article N° : 8955

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