Le planteur et le sauvage…

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Il existe un rapport intime entre l’imaginaire occidental du  » sauvage  » et la légitimation de l’esclavage (il en va de même pour la colonisation). Si le barbare (l’envahisseur Hun, Tartare, Mongol, etc.) doit être contenu, maintenu au-delà des murs de la Cité, le sauvage apparaît d’emblée comme une créature mi-humaine mi-animale ; un être que l’on se doit d’éduquer, de corriger, de dresser pour qu’il accède enfin à sa propre humanité. Dans ses discours, l’institution esclavagiste se présentera donc souvent comme une entreprise d’humanisation et le planteur comme une sorte d’humaniste. On comprend que le marronnage ait toujours été stigmatisé comme un ensauvagement, comme le retour d’un animal fraîchement domestiqué à la vie sauvage…

Histoire naturelle du Sauvage
Alors que le  » barbare  » ne se définit que dans le rapport à une civilisation (qu’il cherche à détruire ou à s’approprier), le  » sauvage  » n’est jamais perçu que sur fond de nature. Son humanité est d’ailleurs si  » naturelle  » qu’elle en devient problématique. C’est ainsi que les  » découvreurs  » (1) du Nouveau Monde nous décrivent des sauvages vivant dans un parfait état de nudité, sans Dieu ni Roi ni Loi : des Caraïbes cannibales, des Amazones féroces, des Indiens cynocéphales (à têtes de chien), d’autres sans tête du tout (les Acéphales), d’autres encore pourvus de queues de singe…
Ce qui montre la cohérence et la permanence de la figure du sauvage dans l’imaginaire occidental, c’est que l’on retrouve quasiment les mêmes descriptions  » animalières  » dans les récits des premiers explorateurs des terres intérieures africaines :  » Et au-dedans de la terre, bien loing, y a gens qui n’ont point de testes et est la teste dedans la poitrine, et toute la reste forme d’homme. Et plus en Oriant y en a d’aultres qui n’ont que ung oeul au front. Et au septentrion des montaignes de Zune, y en a d’aultres qui ont le pied comme une chièvre et aultres qui ont visaige de chien et le reste forme d’hommes.  » (2) Qu’ils explorent le Nouveau Monde ou l’Afrique intérieure, les écrivains voyageurs de la Renaissance et de l’âge classique utilisent en fait une seule et même grille de lecture : celle des mythes de l’Antiquité gréco-romaine (et dans une moindre mesure les mythes bibliques). Ainsi les Cynocéphales, Sciapodes et autres curiosités des mondes sauvages sortent directement du bestiaire de l’Histoire naturelle de Pline l’ancien (philosophe de la Grèce antique)…
Dans les descriptions des communautés marronnes, on retrouve ce même caractère hybride, cette même  » humanimalité  » (M. Surya) :  » On doit placer parmi les jeux de la nature, la conformation d’une espèce particulière de nègres, nommés Accorys, ou deux doigts, qui vivent parmi les nègres de la Saraméca [marrons Saramaka], sur la partie supérieure de la rivière de ce nom. Les individus de cette peuplade sont remarquables par leurs pieds et leurs mains qui sont des plus difformes ; les uns les ont terminés par quatre doigts ou orteils très longs, et les autres seulement par deux, mais qui ressemblent aux griffes d’une écrevisse (…). «  (3) Du point de vue du colon civilisateur, le marronnage ne peut être qu’un retour du nègre à la sauvagerie de ses origines (étymologie de  » marron  » : retour d’un animal domestique à la vie sauvage). Et cela d’autant plus que les marrons se replient dans une Nature et dans le voisinage de  » peuplades  » (les Indiens) perçues elles-mêmes comme sauvages.
Portrait du planteur
 » J’ai entrepris la désagréable tâche de montrer comment, par suite d’actions sanguinaires et violentes, cette colonie (la Guyane hollandaise) s’était vue si souvent sur le penchant de sa ruine  »  (4). Ancien officier de l’expédition hollandaise (près de 2000 hommes, de 1772 à 1777) lancée contre les Bonis (nègres marrons), le témoignage du Capitaine Stedman est d’autant plus précieux qu’on ne peut le suspecter de parti pris en faveur des  » noirs  » (ce n’est pas un abolitionniste…). Dans son récit, la violence des nègres rebelles (Revolted Negroes) renvoie toujours à la violence initiale de l’esclavage, une violence à laquelle les gravures de William Blake (réalisées vers 1792 à partir des croquis de Stedman) donnent une dimension quasi-mythologique…
Dans son journal de campagne contre les Bonis, le Capitaine Stedman a brossé un remarquable portrait du  » planteur  » modèle :  » un petit monarque  » dont la journée commence et s’achève par l’administration des châtiments, en quoi consiste principalement l’exercice de sa souveraineté. Il faut dire qu’en châtiant, le planteur  » participe du droit des maîtres : lui aussi atteint pour une fois au sentiment exaltant de pouvoir mépriser et maltraiter quelqu’un comme un  » inférieur  » (…)  » (5).
Extraits de Capitaine au Surinam :  » Un planteur de la colonie de Surinam, lorsqu’il vit dans son habitation (ce qui est rare, car ordinairement il préfère le séjour de Paramaribo), sort de son hamac au lever du soleil, c’est-à-dire vers six heures du matin. Alors il se rend sous sa piazza, espèce de portique placé devant la maison, où il trouve son café et sa pipe. Une demi-douzaine d’esclaves, tant mâles que femelles, et des plus beaux, l’y attendent pour le servir. C’est dans ce sanctuaire que son commandeur l’aborde, après lui avoir fait de loin plusieurs révérences, et que, très respectueusement, il lui rend compte de l’ouvrage qu’on a fait la veille, du nombre des nègres qui ont pris la fuite, qui sont tombés malades, qui sont morts, qui se sont rétablis, de ceux qu’on a achetés, ou des enfants qui sont nés, mais principalement du nom des esclaves qui ont négligé leur ouvrage, qui ont feint une indisposition, qui se sont enivrés, ou absentés.
Le planteur :  » un petit monarque, aussi méprisable, aussi capricieux, aussi despote qu’il y en ait. « 
Les prisonniers assistent généralement à ce rapport, sous la garde des exécuteurs nègres, qui, au moindre signal, les lient, soit aux colonnes ou poutres du portique, soit à des arbres, sans que le maître souvent ait daigné entendre les accusés dans leur défense. Les condamnés une fois attachés, les coups de fouet tombent sur eux, hommes, femmes, ou enfants sans exception. Ces instruments de supplice sont des cordes de chanvre d’une très grande longueur, qui entrent dans la chair à chaque coup, et font un claquement semblable à la détonation d’un pistolet. Pendant que dure cette exécution, les malheureux répètent :  » danky masera, merci maître » et le planteur se promène en long et en large avec son commandeur, sans faire attention aux cris qu’il entend. Ce n’est qu’après que les infortunés sont bien déchirés, qu’on les délie, mais pour leur ordonner de retourner à l’instant à l’ouvrage ; à peine daigne-t-on s’occuper de leur pansement. (…)
A six heures, le commandeur revient comme le matin, suivi des exécuteurs et des prisonniers ; les punitions recommencent pendant quelque temps, et après que le maître a donné ses ordres pour l’ouvrage du lendemain, il congédie l’assemblée, et passe sa soirée à boire du punch léger, du sangary, à jouer aux cartes ou à fumer. Monseigneur commence ordinairement à sentir les approches du sommeil à dix ou onze heures ; alors il se fait déshabiller par ses pages ; il entre ensuite dans son hamac où il passe la nuit avec l’une ou l’autre de ses favorites, car il a toujours son sérail. Le jour suivant, il reparaît sous son portique à la même heure que la veille ; il y retrouve sa pipe et son café, et recommence avec le soleil levant son cours de jouissances et de dissipations. C’est un petit monarque, aussi méprisable, aussi capricieux, aussi despote qu’il y en ait. Un pouvoir si absolu ne peut manquer vraiment de plaire au suprême degré à un homme qui très probablement dans sa patrie, en Europe, n’était rien.  »
La communauté marronne : conjurer le spectre du  » Maître « 
Pour ses défenseurs, l’esclavage constitue une méthode d' » humanisation  » pour sauvage Africain, la méthode la plus rapide, la plus efficace qui soit : par le travail, la discipline, l’évangélisation (6). Finalement, l’esclavage libère le  » sauvage  » car en lui inculquant les premières notions de  » civilisation  » (la soumission au Souverain [Dieu, Roi, Maître] et au travail), il l’arrache aux ténèbres de l' » état de nature « . Un état  » quasi-animale  » que Thomas Hobbes, au 17ème siècle, à la lecture des récits des explorateurs du Nouveau Monde, définit comme un état de guerre (guerre de tous contre tous) :  » (…) en maints endroits de l’Amérique, les sauvages, mis à part le gouvernement de petites familles dont la concorde dépend de la concupiscence naturelle, n’ont pas de gouvernement du tout, et ils vivent à ce jour de la manière quasi-animale que j’ai dite plus haut.  » (7)
Pour Hobbes, et pour la plus grande partie de la pensée politique occidentale, l’absence d’Etat équivaut à la guerre, c’est-à-dire à l’absence de société (l’anarchie) :  » (…) aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tiennent tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. «  (8). De sorte que la société ne peut être que société de l’Etat et le pouvoir qu’un rapport de domination (gouvernants/gouvernés). Aussi les collectivités humaines dépourvues d’Etat (toutes les sociétés dites  » primitives « , les communautés traditionnelles africaines, océaniennes, amérindiennes…) sont-elles d’emblée reléguées dans l’animalité. La vie civilisée, l’état civil, se confond avec l’institution même de l’Etat, avec l’institution d’un pouvoir souverain qui par l' » effroi  » qu’il inspire  » permet de modeler les volontés de tous, en vue de la paix intérieure (…)  » (9). Le planteur est à l’image de ce terrible Léviathan : sa souveraineté ne s’impose que par l' » effroi  » qu’elle suscite. L’Etat incarnant par excellence la figure du maître, dans tout marronnage il y a une opération contre l’Etat. En tant que communauté de  » furtifs « , une communauté de marrons ne peut s’instituer que contre l’Etat, qu’en opposant le vide aux prises de la machine de capture étatique. La communauté marronne est une machine de disparition ; elle ne se réalise pleinement que lorsque, à l’instar des sociétés amazoniennes, elle conjure en son propre sein  » le risque d’un pouvoir séparé d’elle-même « , le risque du retour du maître.
An-archie marronne
 » Les Européens ont tendance à croire qu’il [le chef marron]commande la tribu à la façon dont un colonel commande un régiment (…). Le grand man ne possède à peu près aucun pouvoir temporel. La morale des Noirs Réfugiés ne connaît en effet que des obligations d’ordre social et religieux. Pour tout ce qui concerne la vie matérielle, chacun a le droit absolu, on pourrait même dire le devoir, d’agir comme bon lui semble, dans la mesure où il ne lèse personne. (…) On ne pratiquait chez eux aucune forme de commerce, cette activité étant manifestement liée pour eux à l’idée d’exploitation d’autrui. (…). Un principe essentiel de la vie sociale des Noirs Réfugiés est que tout citoyen porte en lui la loi.  » (in Africains de Guyane, Jean Hurault, p. 20-22, éd. Mouton, La Haye/Paris, 1970.)
Comme le montre les analyses de l’ethnologue Jean Hurault, la chefferie des  » Businengués  » (marrons des Guyanes dont les Bonis font partie) est assez proche de la chefferie amérindienne décrite par Clastres (cf. La société contre l’Etat) : le chef n’a d’autre pouvoir institué que son prestige (paradoxe d’un chef sans pouvoir). Son domaine de compétence se limite au rapport aux puissances sacrées et à l’arbitrage des litiges. Les Boni ont mis au point une série de mécanismes prévenant l’accumulation du pouvoir et de la richesse. L’égalité entre les membres de la communauté doit toujours être maintenue. Comme chez les Indiens d’Amazonie, on retrouve chez les Boni le principe de l' » in-corporation  » de la loi communautaire :  » tout citoyen porte en lui la loi « . Ce principe a pour conséquence l’égale participation des individus à la vie politique. Ainsi, l’égalité marronne s’inscrit d’abord dans les corps. L' » archie  » (grec archè : principe, pouvoir, commandement) marronne est an-archie parce qu’elle se pulvérise, de façon égale, en une pluralité de corps autonomes et insubordonnés. La multitude marronne des corps furtifs s’oppose à l’Un du Léviathan : le  » corps-machine « , le grand automate de l’Etat. La mise en marronnage des corps-esclaves commence avec la réactivation des rythmes et mémoires de résistance.

1. cf. récits de Colomb, de Sir Raleigh, de Sir Mandeville, de Jean de Léry, etc.
2. A. de Saintonge, Cosmographie, 1544 cité par W. Cohen in Français et Africains :  » Les Noirs dans le regard des Blancs 1530-1880 « , p.27, éd. Gllimard/NRF, Paris, 1980
3. Capitaine Stedman, p. 283
4. Narrative of Five Years Expedition against the Revolted Negroes of Surinam, Gabriel Stedman, J. Hopkins University Press, Baltimore.
5. La généalogie de la morale, Nietzsche, p. 69, éd. Gallimard, coll. Folio/essais.
6. Dans le préambule du Code noir est évoqué d’emblée, pour justifier l’imposition de cette réglementation de l’esclavage, le devoir royal de  » maintenir la discipline de l’Eglise catholique « . L’article 2 précise :  » Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique (…).  » in Code Noir ou le calvaire de Canaan, p. 94
7. Id., p. 125
8. Léviathan, Thomas Hobbes, p. 124, éd. Sirey, trad. Tricaud, Paris, 1983
9. Id., p. 178
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///Article N° : 3919

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Marron Boni




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