Le Procès de l’oreille rouge

De Kocou Yemadjé

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L’Afrique, l’esclavage, la colonisation et l’Europe sur les planches. Présentée les 14 et 15 septembre 2006 au Centre culturel français de Yaoundé et les 16 et 17 septembre au Centre culturel Africolor, Le Procès de l’oreille rouge de Kocou Yemadjé invite l’Afrique à dépasser les incidents historiques pour se reconstruire.

Le son d’une cloche résonne soudain au fond de la salle. Une voix annonce le vol d’un objet précieux, connu de tous les Africains.  » Le masque, vaillante sentinelle du peuple, (…), le masque dont on parle partout au pays des pharaons, (…) pyramide Khéops ou de Khephren, (…), le Rubis de l’Afrique a été volé ». La nouvelle sème la panique dans tout le royaume. Même le roi Diogoma (Moïse Ilunga Shambuyi) en est affligé.  » J’aurais préféré perdre toutes les armoiries de mon pouvoir ! Mais le masque, le masque, que transmettrai-je aux générations futures ? «  Mais qui a donc volé le masque dont on parle avec tant d’émotion? Trois comédiens tenteront d’y répondre, se mouvant avec frénésie sur la scène, faisant vivre au public le procès burlesque de l’Afrique et de l’Europe, dans une cour royale en Afrique.
L’Afrique opposée
Pour Diabaté (Harvey Massamba), le sage africain, c’est sans aucun doute Paulin, ce Blanc trop présent aux côtés du roi Diogoma.  » Cette Europe gourmande qui n’a cessé de piller l’Afrique et de l’assujettir « . Mais la couleur de la peau altère-t-elle les qualités humaines? Certainement, pense ce garant de la probité. Et voilà comment sagesse se mue en racisme. Mais, la princesse Assata (Alexandra Eloko) ne croit pas en la culpabilité de Paulin.  » C’est sûrement une erreur, car le message des esprits peut être mal transcrit « . Commence donc l’affront entre les deux personnages.
Diabaté incarne dans son rôle de sage cette Afrique superstitieuse qui confine le peuple dans les sciences occultes et le charlatanisme (les rites, les amulettes et les cauris), en instaurant la crainte de la vérité des lendemains. Son accusation remet en cause la puissance du roi Diogoma devant le peuple. Ne dit-on pas que le roi règne mais le sorcier détient le pouvoir ? Assata s’oppose farouchement à Diabaté et au peuple. Pour elle, il n’y a aucune raison de se haïr, parce que  » l’Afrique, c’est d’abord la raison. Elle et l’Europe sont comme deux sœurs jumelles. «  Symbole de l’ouverture, elle reflète l’espoir de du Continent en sa reconstruction. Mais pour y arriver,  » il faut oublier les pages de l’histoire, se débarrasser des chaînes de 500 années d’esclavage, oublier les coups de fouet du colon « . En fait les deux personnages (Assata et Diabaté) qui s’affrontent sont les voix de la conscience du roi Diogoma, représentant l’Afrique souveraine dans ses armoiries (trône, peau de léopard, couronne et cape), dont la prise de position va déterminer le destin.
Des extraits de la pièce L’Afrique a parlé de l’écrivain sénégalais Mbaye Gana Kebe où l’Afrique et l’Europe se font un procès et de l’essai Peau noire, masque blanc du Martiniquais Frantz Fanon mettent en lumière la responsabilité des Africains. Mais les maux de l’Afrique trouveront-ils leurs solutions dans les éternels débats sur le racisme, la colonisation ou la traite négrière ? Avec Le Procès de l’oreille rouge, le metteur en scène propose une réécriture des deux textes, en s’appuyant sur la pensée de Frantz Fanon :  » Je veux que mes frères arrêtent de culpabiliser le Blanc, parce qu’on a un potentiel. Avons-nous, nous Noirs, le droit ou le devoir d’exiger réparation pour nos ancêtres domestiqués ? « 
Au-delà des différences
Malgré les limites de son budget, Kocou a su constituer une équipe artistique de qualité, privilégiant les atouts physiques et intellectuels. Moïse Ilunga a su incarner avec charisme le roi Diogoma, dans sa voix de stentor, sa corpulence imposante et sa mimique empreinte de majesté. Filiforme, l’allure hautaine, avec sa besace en paille, son chapeau de notable, Harvey Massamba ressemblait à ces sages africains conservateurs qui sèment le trouble dans la société traditionnelle. Avec sa silhouette en rondeurs et son minois avenant, la jeune Alexandra Eloko dans le rôle de la Princesse Assata a su incarner l’Afrique nouvelle. Celle qui lutte contre les idées rétrogrades pour accéder aux lendemains meilleurs. L’harmonie des répliques et des gestes explique autant le succès public du spectacle que la beauté des costumes traditionnels. Représentant le peuple, le chœur (Françoise Mouala, Serge Fouha, Denis Suffo, Essomba Ayissi et Achille Gwem), noyé dans le public, nourrissait le spectacle d’invectives et de tourneboules de prestidigitation de marabout africain en langues éwondo, éton, bamiléké et douala du Cameroun, tshiluba de la RDC, lari et téké du Congo-Brazzaville et fon du Bénin qui résonnent aux quatre coins de la salle. De ce chahut sortait un rythme quand il ne se limitait pas à une seule cacophonie.
Le décor était délibérément symbolique. Le scénographe congolais Freddy Mutombo a créé un univers en phase avec le texte : une cour royale aux murs en tissu giclé de terre rouge. La chaise traditionnelle, en guise de trône, repose sur une couverture en peau de panthère. Le masque, le tabouret sculpté en ébène et l’autel sont les symboles des cultures de chacun. Freddy Mutombo a également influé sur l’espace de jeu des comédiens : tandis que la lumière déborde le proscénium et arrive au public, le  » quatrième mur  » est brisé, les acteurs cohabitant avec le public, qui prend ainsi le rôle d’un peuple participant au débat. Dans la dernière scène, les incantations du rituel vaudou du roi, les pleurs de la princesse et les spasmes de folie du sage transportent le public. La rougeur permanente des lumières traduit l’ardeur des débats entre Diabaté et Assata, pour revenir à la normale avec la plaidoirie du roi. Tout cela donne sa force au Procès de l’oreille rouge qui trouve toute son actualité quand on exige réparation plutôt que de valoriser son potentiel.

Equipe artistique
Textes originaux : Mbaye Gana Kebe (Sénégal) et Frantz fanon (France)
Adaptation et mise en scène : Kocou Yemadjé (Bénin)
Assistant metteur en scène : Noundjiep Tchemdjo Eméry (Cameroun)
Scénographie : Freddy Mutombo (Rdc)
Costumes : Eshu (Cameroun)
Création Lumière : Herman Tchuenté (Cameroun)
Accessoires : Thomas Serge Famoué (Cameroun)
Réalisation vidéo : Agnès Yougang (Cameroun)
Distribution
Rôles principaux :
Alexandra Eloko (Cameroun)
Harvey Massamba (Congo Brazzaville)
Moïse Ilunga Shambuyi (Rdc)
Le chœur :
Françoise Mouala (Cameroun)
Denis Suffo (Cameroun)
Essomba Ayissi (Cameroun)
Serge Foha (Cameroun)
Achille Gwem (Cameroun)///Article N° : 4648

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