Le regard décalé d’un journal de BD

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Plus qu’un simple journal d’humour, l’hebdomadaire Gbich ! est devenu une institution dans toute la Côte d’Ivoire. Sans jamais se prendre au sérieux, ses auteurs de bande dessinée et ses journalistes délivrent chaque semaine leurs messages grinçants. Le conflit débuté en septembre 2002 ne les a pas arrêtés, bien au contraire.

 » Que Dieu nous accorde beaucoup de paix et un peu de réseau. « , suppliait la couverture de l’hebdomadaire Gbich ! daté du 3 janvier 2003. Moins de quatre mois après les événements du 19 septembre, les atrocités des combats et la partition de fait de la Côte d’Ivoire, le magazine annonce dès sa couverture ses opinions sur le conflit : il prend le parti de la dérision et le point de vue de l’homme de la rue. Depuis 1997,  » le journal d’humour et de BD qui frappe fort  » a habitué ses lecteurs à ce traitement différent de l’actualité. Fondé à la fois par des journalistes de presse écrite aguerris et des caricaturistes chevronnés, Gbich ! s’est rapidement taillé une place à part dans les kiosques d’Abidjan Et les ventes ont suivi, faisant de l’hebdomadaire l’une des publications les plus lues et les plus achetées de Côte d’Ivoire.
Plus de 30 000 exemplaires étaient ainsi vendus chaque semaine dans tout le pays, avant le 19 septembre 2002.  » Le journal ne peut toujours pas être distribué dans le nord du pays, explique le directeur de la publication Zohoré Lassane. Du coup le tirage a été revu à la baisse. Mais il y a peu d’invendus sur les 25 000 exemplaires mis en vente en moyenne en ce moment : nous envisageons de remonter le tirage.  »
Rire et réfléchir
Si elle affecte négativement la distribution, l’actualité donne en effet du grain à moudre aux fins observateurs que sont les journalistes de Gbich !. Pas de scoops ni d’informations exclusives dans les pages du journal, mais un savant dosage d’articles, de bande dessinées en une planche et de gags en une case. Les premiers – souvent les plus sérieux – soulignent depuis le début des hostilités la féroce absurdité d’une guerre qui ne dit pas son nom mais frappe de plein fouet les populations civiles. Toujours avec le sourire, ces articles mettent en relief les incohérences d’un système politique, économique et médiatique que le commun des Ivoiriens ne fait que subir. Pourquoi, par exemple, Abidjan connaît-elle une pénurie de gaz alors que le pays est producteur de cette source d’énergie ?
Les bandes dessinées en une planche restent l’apanage des grands héros qui ont fait la réputation de l’hebdomadaire : les Tommy Lapoasse, Sergent Deutogo et autres Cauphy Gombo poursuivent leurs aventures sans réellement se soucier de la conjoncture. C’est tout juste si Cauphy, ce businessman sans scrupules, profite du couvre-feu sonné chaque soir à 19 heures depuis le 19 septembre pour gagner quelques francs CFA en hébergeant un pauvre homme…
Outre la couverture et son grand dessin en couleurs, les gags en une case tournent en dérision les aléas du quotidien. Le couvre-feu, désormais supprimé, a ainsi donné lieu à de nombreux dessins humoristiques : à Abidjan, si on ne pouvait plus aller dans les boîtes de nuit, on faisait la fête dans des boîtes de jour ! Tout y passe : le réseau des téléphones portables régulièrement saturés, la hausse des prix des produits de consommation courante, et la prolifération des rébellions jusque dans les foyers et au sein même de la rédaction du journal.
Au fil des semaines, Gbich ! trace ainsi le portrait rieur et parfois grinçant d’une population qui voit chaque jour ses conditions de vie se dégrader. Médium réactif dans sa production, direct dans sa consommation, la bande dessinée joue ainsi un double rôle social essentiel en temps de guerre. D’abord les Ivoiriens rient. Ils rient de leurs propres malheurs, se voyant si gaiement malheureux dans ce miroir déformant qu’est l’hebdomadaire. Ensuite, ils réfléchissent à leur destinée individuelle mais aussi au sort de la nation, terriblement incertain en ces temps troublés. Gbich ! prend définitivement le parti de l’homme de la rue. En regardant ainsi le conflit par le petit bout de la lorgnette sans jamais se départir d’une salutaire distance comique, le journal entretient le rire pour aujourd’hui et l’espoir en demain.
Dans le climat explosif qu’a connu la Côte d’Ivoire, les prises de position de Gbich ! ne sont pas toujours appréciées :  » Il est arrivé que le porte-parole de l’armée ivoirienne nous interpelle à la télévision pour avoir critiqué l’armée, rappelle Zohoré Lassane. Au plus fort du conflit, nous avions une responsabilité historique vis-à-vis de notre pays. Quand nous estimions le parti au pouvoir responsable de certaines dérives, nous n’hésitions pas à le dénoncer. Tout comme les rebelles à qui nous reprochions d’avoir ouvert la boîte de Pandore. Une guerre, on sait quand elle commence, on ne sait pas quand elle se termine. Pour nous, cette guerre n’aurait jamais dû débuter.  »
Des projets avortés
Et pour l’hebdomadaire, la guerre a débuté à un moment stratégiquement délicat, alors que la publication envisageait d’importants développements. Le premier recueil des aventures de Cauphy Combo est ainsi sorti avec plusieurs mois de retard. Malgré la conjoncture, l’album semble trouver son public et un deuxième devrait paraître au mois de janvier 2004, racontant une histoire inédite de quarante pages dont le héros sera le fils de Cauphy Gombo.
Au chapitre des projets retardés sine die, Gbich ! envisageait d’acquérir en fin d’année 2003 une imprimerie afin de réduire ses coûts d’impression. Et les Abidjanais auraient dû entendre leurs héros favoris après les avoir lus : la station de radio Gbich ! FM n’a malheureusement pas pu voir le jour…
Heureusement, la deuxième édition du festival Cocobulles demeure toujours d’actualité : du 6 au 9 novembre 2003, Grand-Bassam devrait accueillir expositions, ateliers, forums et autres rencontres d’auteurs africains et européens. Durant cette manifestation, Olvis Dabley, directeur du festival, l’association de dessinateurs Tâche d’encre, et le journal Gbich ! entendent bien faire oublier la guerre et redonner a la Côte d’Ivoire sa place de locomotive de la bande dessinée sur le continent africain.

Journaliste indépendant, Sébastien Langevin écrit principalement sur la bande dessinée et l’éducation. Il a coordonné le dossier sur la BD africaine d’Africultures (n°32) ainsi que le numéro spécial de la revue Notre Librairie (n°145) sur le même sujet. Il collabore régulièrement au magazine Phosphore, aux publications de l’Onisep et au site internet Animeland.com, après avoir travaillé quatre ans pour la revue Le français dans le monde.///Article N° : 3117

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