Le rôle des écrivains dans la société angolaise

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La littérature angolaise, après avoir soutenu la lutte d’indépendance, dut se détacher du pouvoir pour vivre une existence autonome. Ce ne fut pas tache facile.

En Angola, dans les conditions de crise d’unité nationale (ce qui veut dire d’identité) où l’indépendance a été proclamée, la littérature ne pouvait que susciter l’intérêt des politiques. D’ailleurs, la littérature angolaise moderne a été toujours très proche de la lutte pour l’indépendance, de telle sorte que certains considérèrent l’activité littéraire, notamment celle du mouvement « Vamos Descobrir Angola » (1948) ou celle de « Mensagem » (1951), comme l’antichambre de la lutte de libération nationale. Ainsi, le mouvement de libération avait déjà compris l’importance de la littérature pour la construction de l’identité nationale et la légitimité du pouvoir. La littérature ne pouvait donc qu’être une cible du pouvoir, par séduction ou par négation totale.
Mais, si le contexte de l’indépendance angolaise va provoquer une restructuration du champ littéraire, les clivages établis ont plutôt suivi l’histoire du politique que des voies proprement esthétiques et littéraires. Les écrivains se sont davantage positionnés les uns par rapport aux autres selon des critères politiques que littéraires, qui, même s’ils sont déjà présents, ne s’imposeront que plus tard.
Dans ce jeu entre l’affirmation de l’autonomie du champ littéraire et l’envie de son contrôle par le pouvoir politique, un moment décisif dans l’espace géographique légal de l’Etat angolais, fut en 1976 lorsque le Ministère de l’Education et de la Culture, dirigé par le poète de « Prométhée », décida d’élaborer une sélection de textes littéraires pour l’enseignement national secondaire et dut faire le choix « politique » de savoir s’il fallait y inclure des poèmes de Viriato da Cruz.
L’opinion dominante des cadres du ministère ainsi que celle du ministre António Jacinto était d’inclure le poète des « venida de alcatrão« . Néanmoins, même si cela peut paraître étonnant, ce n’était pas l’avis du Bureau Politique du MPLA. Leur intention était de faire payer à titre posthume au poète Viriato da Cruz les déboires de l’homme politique Viriato da Cruz. Pour le régime, le grand poète de l’angolanité et de la modernité était un poète maudit; pas par son discours littéraire mais par ses positions politiques dans les années 60 au sein du mouvement de libération national, notamment son opposition au « coup de force » qui avait conduit Agostinho Neto à la présidence du MPLA.
António Jacinto obtiendra néanmoins auprès d’Agostinho Neto, président du parti-Etat et maître de toutes les rouages de l’espace politique officiel, la présence du poète des « Makesu » dans la sélection littéraire. Dans un de ces débats que l’on appelait « Quartas-feiras na União » (Les mercredis à l’Union), António Jacinto expliqua que pour le poète de Sagrada Esperança, (Sacrée Espérance), « Viriato da Cruz avait fait trop de mal au « Movimento » mais il était incontestablement un grand poète et de ce fait ne pouvait pas être exclu« .
Cette publication prit ainsi une importance symbolique imprévisible et rendit le pouvoir politique perméable à l’idée que l’espace littéraire pourrait disposer d’une autonomie relative, même si, à l’époque, certains des plus grands noms de la littérature angolaise avaient pris leurs distances et étaient marginalisés, voire voués à l’ostracisme avec la violence coutumière au MPLA pour résoudre ses contradictions politiques ou de personnalités.
C’est dans ce climat à la fois de luttes intestines au sein du pouvoir politique et de recherche de structuration d’un champ littéraire autonome que naît l’Union des Ecrivains Angolais. Cette association se cherchait une légitimité pour représenter tous les écrivains angolais et se définissait par ailleurs comme l’organisation des écrivains défendant la Révolution – une contradiction en soi que cachait mal l’esprit fédérateur qu’elle voulait jouer. Elle allait chercher à libérer cet effort de restructuration du champ littéraire et ménager une relative autonomie à l’espace littéraire, notamment face au contrôle du parti unique et de l’Etat ainsi qu’aux efforts redoublés des élites politiques pour instrumentaliser la littérature et les écrivains.
Ainsi, si le pouvoir politique progressait vers la radicalisation du régime de « dictature démocratique révolutionnaire » comme transition pour le socialisme scientifique (objectif du MPLA pour la société angolaise après la troisième Réunion Plénière de son Comité Central, en décembre 1976), l’Union des Ecrivains refusait « le réalisme socialiste » comme option littéraire officielle.
Ce pouvoir qui croyait que la « révolution » était une totalité qu’aucune extériorité ne pouvait venir limiter – car ontologiquement elle est un prius même antérieur à l’Etat – était séduit par l’idée de réaliser une unité collective sur la base de la « dictature démocratique révolutionnaire », c’est-à-dire moulée dans une idéologie dont le décor était le marxisme-léninisme, mais avait, en réalité, emprunté à l’autoritarisme colonial ses principales méthodes et institutions : le monopole de l’activité politique par le parti unique ; la police secrète chargée de mener la répression sanglante et de pousser à la délation ; l’étatisation des moyens d’information (plus grave encore : c’est le parti unique qui contrôle les moyens d’information). Ce pouvoir va aussi développer un discours populiste et moraliste condamnant les valeurs dites « bourgeoises » et va se servir des hommes de lettres, des artistes et des autres cadres pour élargir sa base d’appui et lui conférer une certaine crédibilité, tout en développant un contact mystique avec les masses populaires pour les captiver et se pénétrer de leur légitimité.
Ce pouvoir va essayer de tout contrôler par peur de voir se développer une quelconque élite autonome ; il va bâtir une « philosophie » populiste et anti-intellectuelle pour éviter que les cadres puissent se constituer en contre-pouvoir. Un tel pouvoir politique qui n’a jamais renoncé à la tentation de contrôler le plus étroitement possible toutes les manifestations culturelles ne pouvait que regarder la littérature avec méfiance, à commencer par les cercles littéraires qui commencent, à partir des années 80, à fleurir en dehors des structures du ministère de la Culture et de leurs ramifications, ainsi que des groupes para-officiels liés au parti unique.
Cela n’empêchera pas la littérature d’être un terrain fécond pour la liberté. La Police politique va donc s’y intéresser, non seulement pour la contrôler de l’extérieur, comme elle l’avait toujours fait en réprimant toutes les manifestations qui dépassaient un certain seuil, mais aussi en cherchant à la contrôler de l’intérieur par l’infiltration d’agents au sein des « Brigadas Jovens de Literatura » (Brigades de la Jeunesse pour la Littérature). C’était aisé puisque ces Brigades entretenaient des liens étroits avec le Département de la Défense Patriotique de la Jeunesse du parti unique, c’est-à-dire avec la « Sécurité d’Etat », et puisque la pratique littéraire de ces organisations était si faible que « les toupes à plume » faisaient facilement passer leurs brouillons comme des exercices littéraires.
De plus, les BJL serviront à ces écrivailleurs de rampe de lancement pour chercher à contrôler tout le champ littéraire, soit en infiltrant d’autres organisations littéraires, soit en cherchant à maintenir une suffisante proximité avec leurs membres.
Malgré le poids de ce contrôle politique de la pensée, la littérature va de plus en plus se libérer du champ politique et les écrivains prendre leurs distances vis-à-vis du pouvoir, même ceux qui avaient participé à la lutte armée et qui, au moment de l’indépendance, ont pris des responsabilités dans le pouvoir naissant. Ce fut le cas de Pepetela qui va alors publier son roman Mayombe (1980) qui se situe dans le champ de la littérature critique bien qu’encore à visage réformiste en vue d’une réhabilitation du projet révolutionnaire. Ce sera également le cas emblématique de Manuel Rui avec son Quem me dera ser onda (Ah si je pouvais être une vague) en 1982. Cet ouvrage marque l’avènement de la littérature de l’altérité et pose le problème de l’opposition entre l’utopie du projet révolutionnaire alors en cours et la réalité sociale. La littérature dépasse son caractère immédiat d’instrument idéologique pour mener à travers la métaphore des problèmes du réel quotidien une réflexion sur l’Autre dans un régime autoritaire.
On est alors passé du royaume des certitudes absolues au pays du doute et la littérature est devenue le lieu de l’expression de la différence esthétique, thématique et idéologique. La littérature retrouve sa tradition d’espace autonome avec son inclination à reproduire les comportements contestataires comme les tertulia, clubs de réflexion issus de la société civile, qui affichent leurs distances par rapport aux appareils culturels de l’Etat ou du parti unique. Ce sont les cas d’Ohandanji, co-dirigée par Luis Kandjimbo et Lopitó Feijó, et surtout de cette tertulia qui surgit dans le quartier Ingombota, intégrant un mouvement culturel plus large, Kiximbula (réveiller), et qui a notamment publié la revue « Archote » (Torche), introduisant ainsi de façon délibérée par la défense et la divulgation d’une vision culturelle alternative à la pensée unique une pluralité dans l’espace culturel national. Cette pluralité va être élargie à l’art dramatique, notamment grâce au Groupe de Théâtre de la Faculté de Médicine de Luanda, dirigé par Orlando Sérgio et qui deviendra plus tard le Elinga Teatro, dirigé par Mena Abrantes, mais aussi au mouvement associatif et culturel en général par l’intervention dans le milieu universitaire du journal estudiantin Broncoscópio dirigé par Emanuel Sobrinho et du supplément culturel du Jornal de Angola, dirigé par Américo Gonçalves.
Cette pluralité ne pouvait qu’influencer le champ politique en introduisant une perméabilité relative, mais le plus important est que ce réaménagement du champ littéraire va permettre une reprise des liens avec les mouvements littéraires antérieurs et une relégitimation du littéraire par lui-même. Cela débouchera sur une relégitimation des écrivains « historiques » qui avaient été envoyés au Goulag de l’ignominie nationale à cause de leurs déboires politiques, comme c’était le cas de Manuel Lima. Cela va permettre aussi une ouverture du territoire littéraire à la diaspora angolaise car tous les écrivains angolais, indépendamment de leur appartenance politique, voire, partisane, ou de leur situ vivendi, se sont reconnus droit de cité.
A des vitesses diverses et en des temps différents, presque tous les écrivains vont finir par s’opposer à la pensée unique dans le domaine de la culture et chercher à contribuer à bâtir une nouvelle spiritualité angolaise s’éloignant des thèses du parti unique. Les écrivains, ceux qui appartenaient au champ politique officiel mais qui étaient à la recherche de réponses pour la culture nationale qu’ils ne trouvaient pas dans la doxa (cartilha) des plans quinquenaux, et ceux qui pour des raisons diverses se sont éloignés du régime et de ses idées, ont alors assumé un rôle social très important dans la déconstruction progressive de la société totalitaire, même lorsqu’ils ne s’en rendaient pas compte.

///Article N° : 1260

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