Le rôle du griot

Entretien de Sylvie Chalaye avec Hamadoum Kassogué

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L’oeil pétillant et plein de malice de l’enfance espiègle, la barbe poivre et sel de la sagesse ancestrale, Hamadoum Kassogué est un comédien à la présence étrange. Homme sans âge, Hamadoum Kassogué a ce quelque chose qui fascine les metteurs en scène. La preuve ? Le voilà à l’affiche dans plus de trois spectacles à la fois. Il incarnait Makiadi dans La Fable du Cloître de Caya Makhélé créée au Festival de Limoges en 1997 dans la mise en scène de Patrick Mohr et reprise en mars dernier à Dijon lors du Festival  » Visages d’Afrique  » ; il était également le Coryphée dans la magnifique Antigone d’après Sophocle mise en scène par Sotigui Kouyaté au théâtre de la Commune d’Aubervilliers en janvier et qui sera reprise au printemps aux Bouffes du Nord à Paris. Le voilà dans le rôle de Samory Touré dans cette pièce de Massa Makan Diabaté montée par Marcella Pizzaro et Patrick Janvier : Une Hyène à Jeun, et présentée au Festival des Réalités à Bamako en 1998 et dernièrement au Masa festival dans un quartier populaire d’Abidjan. On le retrouvera bientôt dans une nouvelle mise en scène du Roi Lear de Shakespeare. S.C.

Vous jouez souvent des personnages de sages qui détiennent la parole des ancêtres. Comment expliquez-vous que les metteurs en scène vous confient ce type de rôles ?
Je suis avant tout un comédien et les metteurs en scène mettent sur moi les masques qu’ils veulent. C’est sa capacité de métamorphose qui fait le comédien. Mais peut-être suis-je porté vers ce type de rôle par mon éducation. Je suis Dogon. J’ai grandi avec mon grand-père et avant d’aller à l’école j’ai été initié au Sigui dogon. Au pays dogon, il y a des stades d’initiation quelque soit l’âge. Quand on est initié, on est considéré comme un homme sage.
Dans l’Antigone de Sophocle, ce personnage de conseiller que vous jouez auprès du roi Créon, n’existe pas vraiment.
Quand Sotigui Kouyaté est venu au Mali pour préparer le spectacle, il n’avait aucunement la prétention de monter une Antigone africaine. Sophocle a raconté cette histoire à sa manière. Le même conte, chacun le raconte comme il peut, selon son imaginaire, sa culture, ses procédés narratifs. Sotigui a travaillé en tenant compte des moyens de transmission particuliers de la tradition africaine. Griot lui-même, il connaît très bien la tradition.
Le Coryphée tel que vous l’interprétez est justement plus un griot qu’un personnage du choeur antique.
Dans l’adaptation, il est le conseiller du roi. Les griots d’antan avaient une place très importante auprès du pouvoir. Ils n’étaient pas ces troubadours d’aujourd’hui qui vont et viennent. Le griot, c’est le conseiller, le maître de la parole, l’historien ; c’est le détenteur de l’histoire, de la mémoire du peuple, il connaît tout. C’est un visionnaire aussi, car sa connaissance lui permet de prévoir les choses et c’est sur cette image du griot que Sotigui Kouyaté a travaillé. Quand le griot dit  » la dette contractée par les pères, ce sont les fils qui la payent. « , son rôle est de prévenir, de mettre en garde.
Il n’est pas seulement un conteur, mais a une fonction dans l’histoire, alors que le Coryphée de la tragédie grecque est un relais des spectateurs et ne fait que commenter l’action.
Nous avons voulu donner à ce personnage la dimension du griot ancestral, pas du griot d’aujourd’hui qui sans vous connaître va broder sur vous pour avoir quelques pièces. La tradition des vrais griots est en effet en train de se perdre ; on a oublié leur fonction politique et sociale et ce spectacle était aussi une façon de la réveiller.
Mais le griot n’est-il pas aujourd’hui l’artiste, l’écrivain, le dramaturge ?
Oui, d’une certaine manière.
Et dans La Fable du Cloître de Caya Makhélé, il est un peu question aussi de cette métamorphose à travers Makiadi qui de mendiant se retrouve gardien de la mémoire à la fin de la pièce.
Caya Makhélé a montré la déconfiture de toute l’Afrique. Une Afrique qui perd son identité en jouant à endosser tous les costumes qui ne sont pas les siens, une Afrique qui perd son âme dans le paraître. Makiadi descend aux enfers et subit une initiation qui lui redonnera une place et un statut dans la société alors qu’il avait fui ses responsabilités.
En revanche, dans Une Hyène à jeun, vous incarnez un roi plutôt cruel et aveuglé.
Je joue en effet Samory Touré, cet émir du Wassulu qui lors de la pénétration coloniale a voulu traiter avec les Blancs et a envoyé l’un de ses fils en France pour percer le pouvoir des Blancs. Il a signé un traité sans consulter les siens. Etre roi, ce n’est pas commander seul. Cette pièce montre encore une fois tout le poids du griot, que joue Boubacar Kéïta. Le roi n’est rien sans le griot. Et le griot n’existerait pas sans la classe dirigeante. C’est pourquoi, Djéli, l’ancêtre des griots disait à Sundiata, l’empereur du Mali :  » nous sommes deux à commander l’empire « .
A Abidjan vous jouiez en plein air devant les habitants de Blokos, un quartier populaire. Quelle était la réaction des gens ?
Très émouvante. Car ils n’ont pas l’habitude du théâtre et n’ont pas de recul. Je me rappelle cette femme de 90 ans qui à la fin du spectacle est venue me trouver et m’a dit :  » Mon fils, je t’admire, mais je te hais car tu as fait tuer ton fils.  »
Vous partez bientôt pour la Suisse participer à la création du Roi Lear. Quel rôle allez-vous interpréter ?
Je joue Le Fou. Le Fou du roi. Un fou philosophe bien sûr !

///Article N° : 792

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