Le sage et le protecteur

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Dans « Samba le Berger », une chanson ‘tubesque’ dédiée à la cause des ‘Sans-Papiers’africains en France, l’artiste sénégalais Wasis Diop rend sous la forme d’un clin d’œil évocateur (l’image du soldat noir défilant sur les Champs-Elysées au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité) un rapide mais vibrant hommage aux tirailleurs sénégalais. Ce fut l’occasion de se rappeler que les musiques africaines n’ont pas toujours donné une grande place à ces moments difficiles de l’histoire coloniale.

« Vous Tirailleurs sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort
Qui pourra vous chanter…. ? « 
Léopold Sédar Senghor, Hosties noires, Seuil, 1948.

La grande épopée des « poilus » africains dans les guerres françaises durant ce siècle a inspiré moins de chants populaires en Afrique qu’on ne le croit. Certes, il existe quelques pièces musicales devenues célèbres à travers l’Afrique de l’Ouest, comme la « geste » de Bouraïma Dieme, qui a nourri l’imaginaire des griots casamançais. Mais au-delà du griot, qui, souvent, est limité au niveau de son public, la musique n’affiche pas le même foisonnement créatif que dans le domaine par exemple de la poésie face à l’histoire complexe et tragique du tirailleur. Dans la chanson urbaine et actuelle, les exemples marquants ne sont pas légion. Il y a eu bien sûr le petit clin d’œil de Wasis Diop. Mais on retiendra surtout le succès durant ces vingt dernières années d’un Ancien Combattant passé au moule tragi-comique du congolais Zao : un hommage sans précédent, apprécié de toute l’Afrique, jusque dans les îles de l’Océan Indien.
L’image du sage, apôtre de la paix
« Ancien Combattant » est un titre qui joue principalement sur deux registres. Dans un premier temps, il reprend avec humour et intelligence un langage supposé être celui du tirailleur (français approximatif, à moitié ‘retourné’) pour décliner une vérité essentielle en ouverture du morceau. Celle de ces anciens soldats utilisés hier par le colonisateur et qui vivent leur après-guerre dans une misère insoutenable. « Moi pas besoin galon… », donnez-moi du riz à la place, sous-entendu ‘donnez-moi de quoi survivre’. Quand on se retrouve avec une pension de ‘moins-que-rien’, sans parler des autres privilèges, la rancœur vous guette. « Moi pas besoin galon… » répond donc à toutes ces dynamiques symboliques entamée par la France d’aujourd’hui (Giscard, Mitterrand, Chirac…) pour se racheter à coup de médailles auprès de ses « anciennes chairs à canons ».
C’est à travers la figure du sage qui parle en expert de l’iniquité de la guerre que la chanson de Zao vient redonner de l’estime au soldat tirailleur d’hier. Le cri que lance en musique le personnage d’Ancien combattant contre la guerre que nous rapporte cet artiste au discours panafricaniste ressemble en tous points à celui que ruminent les anciens « poilus » d’Afrique, revenus de tout. Ainsi, ce vieux centenaire de Dakar, El Hadj Adama Diagne, qui a guerroyé en 14-18 et qui répétait sans cesse aux journalistes : « la guerre, ce n’est pas bon… » Zao a les mêmes mots, reprenant ce regard du sage, plein d’humour, qui retrace à ses petits-enfants ses aventures de militaire en indexant la bêtise humaine. El Hadj Adama Diagne raconte que « c’était terrible ! Ce n’était que des cadavres ! Il y avait des morts partout ». Zao donne force à cette conviction de l’inhumanité de la guerre : « Quand venant la guerré mondi-o / Tout le monde est cada-v-ré ». Les victimes innocentes, la faim, la haine… autant d’images fortes qui sous-tendent le discours du tirailleur chantant face à un monde qui se déchire. L’Ancien Combattant ici se veut apôtre de la paix universelle. Il prétend d’ailleurs parler toutes les langues et fait la leçon à tous les peuples, pas seulement aux Africains.
Au nom de la mémoire, tirez ailleurs
Plus récemment, un titre composé par le Sénégalais Idrissa Diop remue l’histoire d’une toute autre façon. Bien avant son compatriote Wasis Diop, il clame l’indignation des communautés immigrées en France face à la montée des discours extrémistes. Son texte tente de rappeler la figure héroïque du tirailleur à ceux qui pointent du doigt les Africains installés dans l’Hexagone. Idrissa Diop rappelle le sacrifice et en appelle au souvenir face à la recherche de boucs émissaires qui expliqueraient les malheurs du pays. « Tire en l’air / Tire ailleurs / Pas sur les enfants des Tirailleurs ». On appréciera l’humour de cet appel à ne pas confondre les cibles en établissant un lien de parenté symbolique entre l’immigré soldat / sauveur des temps de guerre [« Ces combattants portaient vos couleurs / Alors… vous oubliez la leur / Quand ils tombaient au champ d’honneur »] et l’immigré civil / victime de xénophobie, tous deux venus d’Afrique [« Aujourd’hui vous les regardez sans chaleur comme une erreur / Vous voudriez les voir ailleurs / Vous les nommez envahisseurs / Les enfants des Tirailleurs »].
Pour Idrissa Diop, le tirailleur devient de fait le garant du respect dû aux nouvelles générations issues de l’immigration africaine dans une France en proie à l’intolérance. Un saint protecteur. Non dans le sens d’un ‘prêté pour un rendu’mais pour restituer une mémoire nécessaire à la marche du monde. Oublier cette « dette de sang » équivaut pour la France à mépriser les victimes de ce sacrifice. Refuser ses droits à la diaspora africaine, c’est aussi oublier que cette histoire fut… Un parallèle qui prolonge ce vers de Senghor, repris au ‘Mémorial de l’Armée Noire’à Fréjus : « Passant, ils sont tombés fraternellement unis pour que tu restes français ».

* »Ancien Combattant » de Zao (Black Music). « Tire Ailleurs » d’Idrissa Diop (Remark Records). « Samba Le Berger » de Wasis Diop (album « Toxu » – Polygram). ///Article N° : 1219

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