Le Sergent noir

De John Ford

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Quelque part dans un microcosme hollywoodien où la politique du producteur autoritaire et cinéphile régnait en maître. Aux alentours, quelques vétérans roulaient leur bosse inlassablement sans se soucier du « star-system », rejetant les scénarios alambiqués, flonflons d’un accordéon macabre, celui de la créativité indigeste, allant finalement jusqu’au bout de leurs envies. Parmi eux, le cow-boy John Ford, irlandais de cœur et américain d’esprit, balançant des images classiques sur un écran pur, narrant des historiettes dans le seul but de filmer la construction d’un Etat, terre d’accueil, nourriture quotidienne et tristesse enfouie : l’Amérique.
Westerns, comédies, drames historiques, une pléthore de genres l’ont servi à dessiner une filmographie dont l’un des principaux objectifs fut de peindre les contours les plus nobles de l’âme humaine. Les années passèrent, les guerres se multiplièrent, les mouvements sociaux reprirent leurs droits donnant à Ford, l’œil aux aguets, l’opportunité de réaliser des films qui devinrent des témoignages surprenants d’une race de metteurs en scène ayant connu l’âge d’or des studios et le déclin de ceux-ci. De Vers sa destinée où il rendait hommage aux valeurs républicaines du président Lincoln à La Prisonnière du désert (surprenante réalisation qui annonçait le pessimisme ambiant de l’ultime décennie fordienne), l’auteur irlandais signera près de 150 films.
Il existe une énigme dans l’œuvre fordienne qui fut régulièrement soulevée et jamais résolue tant le comportement étrange du cinéaste peut nous laisser parfois sceptique. Doublé du syndrome Jekyll & Hyde, Ford peut commettre des maladresses impressionnantes (Mogambo avec sa vision colonialiste d’une Afrique exotique) et des œuvres teintées d’un humanisme irréprochable (Les Cheyennes). Lorsqu’il réalise Le Sergent noir, il est âgé de 66 ans – un détail d’importance pour lire ses derniers films, La Prisonnière du désert étant son chant du cygne. Au fil des ans, Ford est devenu un homme tranquille qui s’est mis volontairement en dehors de la route semée d’étoile tracée par Hollywood. Déçu par ses contemporains, blessé dans son amour-propre, le cinéaste bougon refuse de voir la réalité en face et s’enferme dans une solitude désarmante ou l’alcoolisme ne tardera pas à le rejoindre. Ford n’a jamais compris l’intérêt d’une guerre, n’a jamais participé aux mouvements anti-indiens (« Soyons juste. Nous les avons mal traités. C’est une véritable tache dans notre histoire. Nous les avons roulés, volés, tués, assassinés, massacrés, et, si parfois, ils tuaient un homme blanc, on leur expédiait l’armée« ) et rejette cette Amérique médiocre, puritaine et submergée par les lois des médias. Et comme tout romantique abandonné, Ford réglera finalement ses comptes avec quelques hérauts de la chienlit.
Dans Le Sergent noir, Ford met en scène Braxton Rutledge, un sergent-chef noir, accusé injustement du viol d’une jeune fille blanche et du meurtre de son père. Lors du procès, il sera défendu par son supérieur blanc, le lieutenant Cantrell. Nous sommes en 1960 et ce genre de scénario ne peut pas laisser indifférent le cinéaste roublard qui va très vite se réapproprier la construction narrative quitte à se focaliser essentiellement sur ce héros noir. Ses propos sont clairs : le racisme est l’un des fléaux de l’humanité. Très vite, nous sommes happés par l’enquête policière que développe ce western tout en restant pantois devant la charge au vitriol que déploie Ford contre les préjugés raciaux. Hormis le discours de tolérance du film, il faut voir de quelle manière Ford filme l’acteur Woody Strode, ce grand gaillard, robuste, recroquevillé dans son coin, attendant l’issue finale et fier de bout en bout. Ford refuse de le mythifier, l’élevant plutôt au même rang que ses collègues blancs, lui redonnant des lettres de noblesse, perdues au cours de ce combat judiciaire.
Tout comme le lieutenant Cantrell, Ford se prend d’affection pour Braxton Rutledge et refuse qu’on le compromette. Il croit en lui, ne l’enfermant pas dans les stéréotypes, et admet sans problème la présence indiscutable des minorités dans la société américaine. Geste louable mais parsemé d’une sensation légèrement désagréable. Ford défend le Noir mais ne le filme jamais comme une personne évoluant dans cette société blanche comme il ne l’a jamais fait avec les Indiens dans ses westerns précédents. Plus encore, le soldat noir n’a pas droit à la parole. Il ne peut se défendre et est obligé d’accepter la main tendue de son supérieur blanc pour prouver son innocence. Le Noir, aussi libre qu’il y paraît, ne peut s’intégrer que si le Blanc lui prête main forte. On ne dépasse pas ce schéma de pensée qui marque encore aujourd’hui le cinéma hollywoodien.
Ce hors-champ implacable déroute et est finalement perçu comme ambigu. Même si Ford peut paraître dépassé face à cette nouvelle réalité qui s’impose en 1960 avec le mouvement des droits civiques, même s’il reste encore dans une idée sociétale passéiste, il n’en reste pas moins conscient de tout ce chamboulement. Le Sergent noir en est la preuve.

///Article N° : 6845

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