Le Souci de l’autre (care) chez Buchi Emecheta

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Une lecture de quelques romans de Buchi Emecheta proposée par Dorcas Akande sous l’angle de la notion paradoxale de « care » qui se situe entre le « soin » et le « souci de l’autre ».

Introduction (1)
La question du « Souci de l’autre » (Care) n’a pas encore eu l’attention qu’elle mérite dans l’œuvre de l’écrivain nigériane Buchi Emecheta. Cette notion peut prendre diverses options, soit qu’on l’aborde du point de vue d’une éthique qui ait comme priorité non seulement la notion d’identité individuelle comme « souci de soi » au sens de Michel Foucault, mais aussi qui renforce cette identité lorsqu’elle est fragmentée par diverses appartenances. On aborderait aussi la question du Care sous l’angle des études sur le Genre (Gender) pour montrer comment la question du souci ne peut faire l’économie de la hiérarchie sociale des sexes. On pourrait aussi poser la question du Care en tenant compte de la dimension raciale dans le souci : que veut dire prendre soin de l’autre dans une atmosphère interraciale où le poids de l’histoire et l’inflation des mots brouillent les pistes ? La notion de Care pourrait aussi être entendue en tenant compte des classes sociales impliquées dans cette relation de soins. Et on pourrait multiplier les angles d’approche pour cette notion, mais ce qui nous semble important et que Buchi Emecheta montre, c’est qu’il y va de la coexistence des Sujets au sein des formations sociales. La question générale est de savoir comment Emecheta articule-t-elle cette notion de « Souci de l’autre » dans son œuvre qui, le plus souvent, est abordée en tenant compte du carcan tradition versus modernité ? Pour répondre à cette question, nous interrogerons, sans les isoler de leur contexte d’énonciation, d’une part le thème de la rencontre dans son roman The Rape of Shavi, ensuite la question ardue de l’adoption / hospitalité à travers son roman The New Tribe et enfin le rapport de la parole et du souci des autres à travers l’annonce dans le roman La dot. Les trois modalités de la coexistence sus-mentionnées – rencontre (I), hospitalité (II) et parole (II), outre la teneur éthique qu’elles peuvent comporter, introduisent Emecheta parmi les penseurs des défis de notre modernité africaine.
I. La rencontre : affrontement, méfiance et « souci des autres »
Dans The Rape of Shavi (2) peut d’abord paraître comme un théâtre où les cultures de l’ouest s’affrontent celle de l’Afrique. Mais tenons compte de cette lecture facile, Wole Soyinka nous met en garde contre une lecture de type dualiste : « dans les notes de l’Auteur à la préface du texte The King and the Horseman, les lecteurs ne doivent pas tomber à bras raccourcis sur ce qu’ils considèrent comme un clash des cultures… » (3) Les ancêtres du peuple Shavi vivaient à Ogbe Asaba et furent esclaves de plusieurs rois Kokuma. Ils travaillèrent dur et sans rétribution jusqu’à ce qu’un jour un enfant naquît d’une esclave qui porta le nom de Shavi. L’esclave, selon la légende, pleura pendant une période d’extrême sécheresse et il se mit à pleuvoir. Elle ne fut plus sacrifiée aux Dieux mais fut la proie sexuelle du fils du chef et donna naissance à Shavi. Cependant, bien qu’elle eût des relations de sang avec la noblesse, il fut toujours regardé comme un esclave. Cette histoire devint donc le récit fondateur du peuple Shavi jusqu’au jour où un « oiseau de fer » (avion) venu d’Europe avec des gens étranges fit un accident chez les Shavi. Après cet accident d’avion, un certain Asogba, enfant du chef, vit que, parmi les survivants il y avait une femme qui essayait de prendre soin de son enfant blessé. Naturellement, les Shavi étaient-ils des animaux ? ils étaient méfiants vis-à-vis de ces êtres étranges qui avaient la peau blanche. Fallait-il s’approcher d’eux ? Fallait-il les aider ? Sont-ils potentiellement hostiles ? Sont-ils humains ? Surmontant la méfiance de son père, Asogba dit : « supposons que ces personnes soient en danger, supposons qu’elles soient des réfugiées comme nos ancêtres dans les temps les plus reculés ? Supposons qu’elles aient besoin d’aide ? Souviens-toi père, tu m’as enseigné que nous sommes tous des réfugiés sur cette terre » (4)
Ce qui est essentiel ici c’est que le souci des autres et l’humanité de ces êtres étranges ne se découvrent que dans la fragilité et le besoin. Emecheta donne ici une leçon : c’est dans la fragilité et la souffrance qu’on rencontre aussi le spécifiquement humain qui se situe au-delà des cultures. Devant la souffrance, la douleur et la mort, l’humain se dé-couvre (au sens d’enlever la couverture culturelle, linguistique, hiérarchique etc.…) et tend la main. Mais cela est-il toujours le cas dans cette période où l’Afrique connaît l’afflux des réfugiés ?
II. L’hospitalité dans la question de l’adoption des enfants
Comment se passe la transmission ? Que veut dire « adopter » un enfant ? Et comment l’adoption passe-t-elle de la question charnelle (avoir un même sang !) à celle de la parenté ? Si l’adoption pose aussi la question de l’imbrication entre nature et culture, au-delà, elle nous situe dans la problématique du « souci de l’autre » (Care). Dans ce souci, quels sont les différents défis ? Buchi Emecheta dans son roman « La Nouvelle Tribu » raconte l’histoire de l’adoption et surtout celle d’une recherche de l’identité. Tout commence par l’histoire triste d’un couple qui ne peut pas avoir d’enfant. Le mari, un jeune pasteur qui s’est marié pour son travail puisqu’il lui fallait, pour sa nomination, qu’il fût marié aux yeux de sa hiérarchie et de ses paroissiens. « Arthur Arlington… devait laisser cette partie de Devon pour un poste dans la petite ville maritime de St Simon… Il devait y aller comme vicaire local, une grande promotion pour un homme de trente-neuf ans qui n’a pas encore fait ses preuves dans la profession. Il sentit qu’il avait besoin d’une femme comme Ginny, sensible, posée pour l’aider » (5). Le couple se marie, et le mari montra un intérêt très limité pour sa femme, puis finalement s’accommoda de la situation. Deux problèmes ne tardèrent pas à se poser : la maternité et l’accueil. S’agissant de la maternité, le couple apprit qu’il ne pourra pas avoir d’enfants. Un jour, un certain Julian trouva un nourrisson abandonné et qui, enveloppé dans un lange pleurait. Le nourrisson fut remis au couple qui prit les précautions nécessaires et contacta les assistants sociaux, qui, finalement, optèrent pour l’adoption. Le petit Julian fut adopté par / chez les Arlington. Les services sociaux convoquèrent un jour le couple. La convocation donna des frissons à Ginny, mais finalement on leur proposa d’adopter un deuxième enfant vu la qualité du traitement qui fut réservé au premier. Un problème tout de même : cet enfant était Noir. Qu’allait-on faire du premier ? Que dira l’entourage ? Et que dira l’enfant une fois qu’il sera grand ? Comment lui expliquer tout le processus sans provoquer en lui des effets psychologiques dommageables ? Le couple prit sur lui d’adopter le petit Noir qui eut ainsi une sœur, un père et une mère blancs. Les enfants sont scolarisés et à l’école où la délicatesse faisait défaut ; l’enfant finit par demander à ses parents qui il était. Et au détour d’une explication sur un événement tragique qui se passait en Afrique, les parents prirent des distances avec lui de manière inconsciente à travers une explication.
Sans continuer à narrer le reste, Buchi place devant nous à la fois des critiques, des problèmes et des énigmes concernant la question du « souci des autres ». D’abord, la critique de la vision instrumentale de l’altruisme. Le futur vicaire se marie moins par amour pour Ginny que pour « meubler » sa fonction, « le fait qu’il doit laisser ce coin de Devon pour un poste dans la petite ville balnéaire de St Simon, a hâté sa décision… Il sentit qu’il avait besoin d’une femme comme Ginny, sensible et posée pour l’aider… Arthur sentit qu’en mariant Ginny, il faisait tout simplement la volonté de Dieu » (6). La question du souci de l’autre trouve une faille ici. Qu’est-ce qui fonde la liaison matrimoniale dans la famille Arlington ? Le souci, non de la personne mais de la profession est l’une des critiques que semble adresser Buchi à travers cette situation. Que veut dire « le souci de l’autre » dans la relation de mariage ? Et comment notre modernité confronte-t-elle le souci matrimonial et celui de la profession ? Ensuite, Buchi offre au lecteur les problèmes posés par la bureaucratie dans la relation d’accueil. Le problème se pose ainsi : peut-on aujourd’hui s’adonner aux autres sans rencontrer la bureaucratie, chargée d’encadrer notre élan d’altruisme ? Quand les Arlington voulurent adopter le petit Noir Chester, Arthur, le mari, posa des questions relatives à la bureaucratie, Ginny montra un sacré mépris de la bureaucratie en privilégiant le « souci de l’autre ». « Au même moment, Arthur envisagea une autre épreuve bureaucratique s’ils devaient adopter officiellement Chester. Il trouva, plus que sa femme, assez dur de se faire scruter interminablement sur leur santé, leur relation, leur situation financière et leur capacité émotionnelle » (7). Le mari ajouta la raison supplémentaire qui serait la réapparition de la mère du petit Chester, toutes choses pour décourager sa femme à adopter. Elle lui répondit : « Nous traverserons ce pont une fois que nous y serons« . (8) Le souci de l’autre est ici en jeu. Et la leçon que Buchi voudrait donner ici au lecteur est que : le « souci de l’autre » passe par-dessus les barrières bureaucratiques et autres considérations économiques. Il y a un aspect volontariste lié à cette tension vers l’autre qu’est « le souci ». L’attitude du mari est propre à notre modernité : l’alibi bureaucratique qui justifie la faillite du « souci de l’autre ».
Si Emecheta, à travers le personnage de Ginny, loue l’engagement de celle-ci pour l’autre – c’est elle qui pousse presque le mari à accepter l’adoption -, elle critiquera sévèrement l’hospitalité à travers la question cruciale de l’identité. Qui suis-je ? Un épisode nous est relaté concernant le petit Chester. Il y a eu dans son école la fête des Rois Mages et son père l’a habillé comme l’un des Roi Mages venus d’Orient. En cherchant à expliquer ce qu’est l’Orient, Ginny, avec ses bonnes intentions, avança au jeune Noir qu’il n’était pas des leurs. « ‘ Chester, le roi de l’Orient !’. En retournant à la maison avec ses parents, Chester glissa sa main dans celle de Ginny et demanda :’qu’est-ce que l’Orient maman ? »il signifie l’Est, de là où viennent les rois Mages’…’qu’est-ce que l’Est, poursuit-il. Ginny fut silencieuse pendant un moment et puis dit,’L’Afrique, c’est à l’Est, de là où viennent tes gens’ » (9) Comment à partir de l’hospitalité entre-t-on dans un rapport de pitié face à autrui, moins pour le grandir que pour le diminuer. Le trouble qui, par la suite, fut le lot de Chester traduisait le sentiment d’isolement dans lequel il était plongé. De ce fait, l’acte d’adoption devient un déni. « Au lit cette nuit-là, il pensa aux mots de sa mère.’Tes gens’. Il pensait que les Arlington étaient ses gens. Le sentiment de non-appartenance ne fit que se renforcer » (10).
III. L’annonce : le « souci de l’autre » par la parole
Emecheta s’est penchée sur ce qu’on pourrait appeler la condition féminine. Dans La Dot, nous voyons comment une jeune orpheline Aku-Nna est tour à tour victime de la cupidité de sa famille et d’un conservatisme social de très mauvais aloi. Autour de la dot, se greffent plusieurs étapes qui impliquent une réflexion sur le « soin de l’autre »(Care).
D’abord la question de l’annonce. Comment prend-on soin de l’autre quand on annonce une nouvelle susceptible de le (la) bouleverser ? L’annonce est souvent un acte de langage illocutoire qui fait réagir l’un des interlocuteurs de la chaîne de la communication. La problématique si importante de l’annonce implique que dans toute relation de soin, la dimension communicationnelle est essentielle. Deux annonces retiennent notre attention dans ce roman ; l’annonce de la maladie et celle du décès. Ezechiel Odia, un ancien combattant de la deuxième guerre mondiale, à qui sa femme a donné deux enfants ; une fille Aku-Nna et un garçon Nna-Nndo Odia est malade, son pied gonfle. Ce mal est le résultat de la guerre et, depuis la fin de celle-ci, les traitements qu’il reçut furent autant sommaires qu’inefficaces. Odia va annoncer à ses enfants son absence pour cause de maladie. Comment va-t-il s’y employer ? D’abord, l’annonceur va utiliser un style très indirect : « Ils veulent que j’aille à l’hôpital pour me faire examiner le pied. Je n’en aurai pas pour longtemps. Je serai de retour pour le souper ». (11) Ce style a pour fonction d’atténuer la charge émotionnelle qu’aurait sur les enfants une annonce de la maladie du père. « Ils veulent… », qui ? Le narrateur ne précise pas. Dans tous les cas, il est question de laisser planer le flou dans cette annonce afin de ne pas heurter les enfants qui pourraient croire à un abandon de la part de leur père. Celui-ci n’est pas revenu vivant de l’hôpital. Comment annoncer son décès à des enfants ? L’un de leurs oncles, Uche, se chargea de la mission. Bien qu’il eût comme habitude de fouiner dans les affaires des autres, ce soir-là il resta silencieux et annonça aux enfants que leur père Nna ne rentrerait pas. « Votre Nna ne rentrera pas ce soir. Il va rester quelque temps à l’hôpital. Ils essaient de trouver ce qui ne va pas avec ses pieds pour qu’ils s’enflent comme ça… Il n’y restera pas pour beaucoup de temps, mais il vaut mieux qu’ils trouvent la cause maintenant. Je resterai avec vous jusqu’à ce que votre Nna revienne, c’est lui qui le veut ». (12) Uche sait très bien que le père de ces enfants est mort mais il leur dit « un mensonge salvateur » qui véhicule en substance ce message : l’absence du père ne veut pas dire un désert autour de vous… la société a résolu le problème de votre protection.
Ensuite, il faut signaler un autre épisode, à savoir celui de « Ma Blackie », la femme de Nna qui est allée se faire soigner à Ibuza. On lui avait dit que son mari ne se portait pas bien et qu’il n’y avait rien de bien grave. « Ma Blackie avait envoyé un télégramme d’Ibuza, leur demandant de confirmer la rumeur qui lui était parvenue selon laquelle son mari était malade. Les membres de la famille de Nna qui étaient à Lagos avaient décidé de ne pas lui dire la vérité… ils lui firent dire de ne pas s’inquiéter, qu’on s’occupait bien de ses enfants« . (13) Sur le plan superficiel, une certaine éthique condamnerait cette utilisation du mensonge, mais le problème que ce dernier pose est de savoir si une vérité qui foudroie vaut mieux qu’une vérité qui, précédée d’un mensonge qui est un temps de latence et de préparation, fera une révélation accompagnée par l’assistance des autres ? Une autre annonce qui traduit le souci de l’autre : quand on vous apprend une mauvaise nouvelle, la société Ibo ne vous laisse pas tout seul, l’accompagnement de la personne éprouvée traduit le souci des autres. Le lien d’accompagnement, dans ce cas, dépasse de loin la simple proclamation de la vérité qui laisserait le récepteur du message dans sa solitude.
Le même souci de tact va se manifester au moment même où les enfants sauront le décès de leur père. On entoure l’annonce de dispositions affectives. Leurs tantes, Uzo et Marie, leur oncle Uche et Mari Arinze entourent presque l’annonce. Tante Uzo recommanda à la jeune fille de préparer son souper et de le manger avant qu’elle ne lui raconte l’histoire promise : « Uzo la regarda longuement avec insistance… Je croyais t’avoir dit de te dépêcher parce que je voulais te raconter une histoire ce soir« . (14) Cette délicatesse d’esprit montre que la vérité en elle-même n’a de valeur que si elle est accompagnée de ses modalités pratiques d’appropriation. Après avoir mangé, la jeune fille comprit, à travers les attitudes de ces visiteurs impromptus, que son père était décédé.
Après l’annonce, la relation de soin se traduit dans ce roman par le manque de doigté dans les relations familiales. Une fois de plus, Emecheta pointe du doigt le machisme Ibo. Ma Blackie, la femme de Nna, fut dotée chèrement et en toute récompense elle n’a donné qu’un fils et une fille de Nna. Ce dernier, et avec l’accord de la famille, envoie Ma Blackie à Ibuza pour se faire soigner, se réconcilier avec les divinités afin de donner naissance à un autre enfant qui soit un garçon. C’est une exigence. La compensation de la dot payée est non seulement de donner des enfants mais surtout qu’ils soient des garçons. « On lui conseillait (Ma Blackie) fortement de porter toute son attention sur la tâche importante qu’on l’avait envoyée accomplir au pays : se concilier les bonnes grâces de la déesse de la rivière Oboshi pour qu’elle lui donne d’autres fils et d’autres filles. Elle ne devait surtout pas s’occuper de sa famille restée à Lagos« . (15) Est-il possible de négliger les enfants existants au profit de ceux qui, éventuellement, doivent naître ? En vertu de quel principe admettre l’équation féminité égale maternité ? Que serait-il advenu si Ma Blackie, bien qu’ayant été dotée très chèrement, n’avait pas eu d’enfants, mériterait-elle de la considération dans cette société-là ? Le souci de l’autre impliquerait qu’un être humain, une femme dans ce cas, a une dignité indépendante de sa « productivité » en termes de fécondité.
– Le dernier point des relations impliquant le souci de l’autre est relatif à la prise en charge de la « fragilité » d’autrui. Aku-Nna, devenu orpheline, va néanmoins à l’école non seulement pour s’instruire mais aussi pour se préparer à un éventuel mariage. Dans cette situation elle est prise entre deux feux : d’abord sa famille qui ne cherche qu’une occasion pour ne plus payer ses études afin de la marier, ensuite son maître d’école qui est amoureux d’elle. La jeune fille qui commençait une idylle avec son maître est surprise par ses menstrues. Il se pose dès lors un problème grave ; si ses parentés, qui n’attendent que cela pour l’enlever de l’école et la marier à tout prix, le savaient, elle cesserait de s’éduquer et deviendrait, comme la plupart, une femme au foyer frustrée, parce que ne l’ayant pas choisi. Que fait le jeune Maître d’école amoureux ? Laissant de côté ses désirs, il entreprit de « couvrir » cette jeune élève / fiancée afin qu’elle puisse continuer à aller à l’école. « Akum est-ce que tu peux me dire ce qui t’arrive ? Ne dis à personne encore, attends que l’examen soit passé » (16). Le Maître alla chercher des comprimés pour la soulager et lui donna un pull-over pour se cacher. Cette compréhension en vue de l’émancipation intellectuelle de cette jeune orpheline traduit le « souci de l’autre » dans une société Ibo qui est lourdement machiste. Tout se passe comme si, à travers ce souci qu’a le Maître pour sa jeune élève, il voulait la soustraire de par son éducation scolaire aux affres de l’ignorance et de la dot qui lient.
Conclusion
Les Etats africains postcoloniaux ont connu entre autres péripéties, les coups d’Etats, des guerres civiles et des déplacements de populations. La République Fédérale du Nigeria n’a pas échappé à ces cassures. La partie orientale fit sécession sous le nom de Biafra. La guerre dura de 1967 à 1970. Le gouvernement sécessionniste du Biafra tomba et les forces gouvernementales fidèles au gouvernement central du Nigeria firent un embargo sur les vivres en direction du Biafra. Des populations furent affamées et l’événement fit parler de la fragilité des nouveaux Etats africains, de la convoitise des grandes puissances et surtout des ambitions des leaders postcoloniaux. Emecheta, dont la famille souffrit de cette guerre, va écrire un récit qui commence par un avertissement à peine voilé : « Il est déjà temps de pardonner, bien que seul un fou pourra oublier ». (17) La pensée d’Emecheta est justement celle qui ne cède pas à l’irénisme où le souci des autres se ferait dans un monde pacifié ignorant les conflits de classe, de sexes et de religions. Emecheta, à travers cette notion de Care attire d’abord l’attention des Africains sur la notion de rencontre. Dans une Afrique qui est parcourue par plusieurs courants de pensées, dans ces déplacements massifs des populations dus aux guerres et intempéries naturelles, et dans ce déversement massif des populations asiatiques en Afrique et après l’aventure des rencontres coloniales, comment envisager aujourd’hui des nouvelles modalités de rencontre dans des cultures dominées ? Au-delà de l’affrontement des cultures et à la marge des incompréhensions et violences, y a-t-il un terrain sur lequel le spécifiquement humain se reconnaît ? Emecheta répond par l’affirmative dans The Rape of Shavi. S’agissant de l’hospitalité, le « souci des autres » n’exclut pas la distance, et c’est ce que l’expérience de l’adoption nous donne avec The New Tribe. En ce qui concerne la parole le souci des autres passe par les actes de langage performatifs, et tout se trouve dans la manière dont nous gérons notre parole. La parole vivifie et tue, l’annonce vivifie et peut tuer, Emecheta nous le montre à travers La dot.Rencontrer, accueillir et échanger des paroles, voilà le cadre hors duquel la notion de souci des autres n’aurait aucune pertinence en Afrique.

1. Note du traducteur. La notion de Care est difficilement traduisible dans la plupart des langues latines dans la mesure où il y a un flottement entre le terme « soin » en général et celui de « souci de l’autre »
2. Buchi Emecheta : The Rape of Shavi, Georges Braziller Inc.1985
3. Wole Soyinka : Death and the king’s Horseman, Methyen, 1975, p. 65
4. Buchi Emecheta : op.cit. p.12
5. Buchi Emecheta ; The New Tribe, Heinemann, 2000, p.1 Traduction : Jean-Godefroy Bidima
6. Ibid. p. 1-2
7. Buchi Emecheta ; The New Tribe, Heinemann, 2000 p. 7
8. Ibid. p. 8
9. Ibid p.12
10. Ibid. p.12.
11. Buchi Emecheta ; La Dot, Paris, Gaïa Editions, 10/18,1998
12. Ibidem p. 22
13. Ibidem p. 26
14. Ibid. p. 38
15. Ibid. p. 26
16. Ibid.p.138
17. Buchi Emecheta ; Destination Biafra, Heinemann, 1982, p. VII.
Traduit de l’anglais par Jean-Godefroy BIDIMA

Bibliographie

Buchi Emecheta ; Destination Biafra, Heinemann, 1982
Buchi Emecheta : The Rape of Shavi, Georges Braziller Inc.1985
Buchi Emecheta ; La Dot, Paris, Gaïa Editions, 10/18, 1998
Buchi Emecheta ; The New Tribe, Heinemann, 2000
Wole Soyinka ; Death and the king’s Horseman, Methyen, 1975///Article N° : 9656

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