L’édition en langues africaines : regards sur le Sénégal

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Comment vendre un ouvrage dans la langue de son pays quand peu de personnes peuvent la lire ? Au Sénégal, les éditeurs en langues africaines sont encore peu nombreux et la concurrence est forte. Pourtant, ils sont la condition de l’existence d’une production en langues africaines.

L’édition en langues nationales est relativement récente. Avant 1960, on ne relève que quelques initiatives de publication en caractères latins. Après l’indépendance du Sénégal, les initiatives se multiplient, pour donner naissance dans les années 1990 à un secteur professionnalisé, mais resté longtemps marginal. Aujourd’hui, celui-ci connaît une forte croissance. Les cinq maisons d’édition principales – Kalaama, Papyrus, Éditions des écoles nouvelles africaines – Sénégal (EENAS), Associés dans la recherche et l’éducation pour le développement (ARED), Environment and Development Action (ENDA) – appartiennent à des structures diverses : entreprises privées, instituts d’Etat et organisations non gouvernementales. Tous rencontrent des difficultés majeures de diffusion de leurs publications. Le contexte sociolinguistique sénégalais ne facilite pas la tâche des éditeurs : avec ses 36 langues, dont six ont le statut de langues nationales, et une langue étrangère en langue officielle, les initiatives liées aux langues touchent des questions politiques fortes. L’alphabétisation en langues nationales n’est à l’ordre du jour que depuis septembre 2002 (introduction de l’apprentissage des langues nationales au primaire). On compte donc peu de lecteurs, mais également peu d’auteurs potentiels.
Pourtant, ce secteur éditorial cristallise des enjeux fondamentaux pour le développement de la société sénégalaise d’un point de vue économique et socioculturel. Une population lettrée dans sa propre langue apprend plus aisément et réfléchit à partir de ses propres concepts, prend des décisions qui lui sont propres. La production en langues nationales participe donc à la volonté de décoloniser le sens et d’affirmer sa culture.
Face à une production éditoriale majoritairement en français, ce secteur éditorial jeune met en œuvre des stratégies pour s’imposer, alors que les entreprises étrangères cherchent à monopoliser le marché de l’édition en langue française et plus récemment en langues africaines (co-édition d’EDICEF avec la maison d’édition Kalaama, rachat des Éditions des Ecoles Nouvelles Africaines – Sénégal par Beauchemin International).
Vers la disparition de l’édition indépendante en langues sénégalaises ?
Ces sociétés internationales accepteront-elles de publier un ouvrage en joola (une langue parlée par seulement 260 000 personnes au Sénégal) sachant que ce serait moins rentable qu’un ouvrage en wolof ? Actuellement les éditions Kalaama éditent en balante, une langue marginale au Sénégal et sans statut particulier. On peut penser que ce type de prise de risques ne serait pas réalisé par des structures dont l’unique objectif est financier. Si le secteur éditorial en langues nationales ne peut que se développer, il semble crucial que les décisions restent sénégalaises. Des structures telles que le Centre national du livre en France ou l’Académie des langues nationales au Mali participent au soutien des éditeurs locaux et pourraient voir le jour dans d’autres pays. Des lois favorisant les initiatives locales d’édition permettraient de voir se développer les entreprises indépendantes. Les ONG peuvent, elles aussi, contribuer au développement des entreprises d’édition indépendantes grâce à des aides financières ou logistiques. Au moment où le Sénégal s’apprête à s’approprier l’écriture de ses six langues majeures, où des individus choisissent de poser sur du papier les mots  » endémiques  » de leurs langues, il serait dommage de ne voir publier que des traductions de romans ou des ouvrages scolaires. Pour que l’écrit serve à ouvrir des pistes de réflexions et non pas à proposer des directions uniques, une édition en langues nationales indépendante doit continuer à exister.

Bibliographie
Ouvrages :
BLANCHET, Alain, GOTMAN, Anne, L’enquête et ses méthodes : l’entretien, Paris, collection 128, Nathan, 1992
CHEIKH, NDAO ALIOU, Le livre dans la société, Spécial Les métiers du livre, Dakar, éditions Ethiopiques, 1975
LAYA, Diouldé, La tradition orale : problématique et méthodologie des sources de l’histoire africaine, Paris, UNESCO, 1972
MAGATTE NDOYE, Etude de l’offre et de la demande sur les livres scolaires, l’édition et la diffusion – Sénégal, Dakar, édition du Centre du commerce international CNUCED/OMC (CCI), mars 2003
MINISTERE DE L’EDUCATION NATIONALE DU SENEGAL, Le répertoire des manuels de l’éducation de base non formelle, Dakar, 2001
TONDUT, Habib, Pour une politique nationale du livre, création du conseil national du livre au Sénégal, Paris, Unesco, 1986
VERSCHAVE, François-Xavier, Noir silence : qui arrêtera la Françafrique, Paris, éditions Les Arènes, avril 2000
Travaux universitaires :
MOURALIS, Bernard, Littérature et développement : essai sur le statut, la fonction et la représentation de la littérature négro-africaine d’expression française, thèse de doctorat, Université Lille III, 1978
WADE, Assane, L’édition au Sénégal, thèse de doctorat, Université Paris XIII, 2000
Articles :
CISSE, Fodyé,  » Enseignement des langues nationales : solution nouvelle pour les systèmes scolaires africains « , Sud-Quotidien, 4 novembre 2002
FOUCAMBERT, Jean, « Analphabètes de tous les pays qui ne vous unirez jamais », Les Actes de lecture, décembre 2001, n°76, pages 46 à 54
Etudiante en maîtrise à l’IUP Métiers du livre de Grenoble, Sarah Turquety est l’auteure d’un mémoire sur l’édition en langues nationales au Sénégal. ///Article N° : 3198

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