Lëk Sen : La course du lièvre de Ngor

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Le chanteur Lëk Sen s’est fait remarquer par son goût sûr et un engagement réel. Il le prouve avec Hope inna Afreeka, un projet de soutien aux enfants de l’île de Ngor, où il est né.

C’est un « bad boy » au caractère bien trempé, mais sincère et pétri de talent et de conviction. Lëk Sen ou Puppalëk Sen, à la sauce jamaïcaine, est un rappeur et chanteur sénégalais, issu de l’île de Ngor, à quelques brasses à la nage de Dakar… Son pseudo, Sen, il le tient de son patronyme sérère (1) : Sène. Quant à Lëk, leuk en wolof signifie le lièvre. « Ma grand-mère me surnommait le lièvre. C’est un animal emblématique de l’intelligence. Il n’a pas de force comme le lion. Mais comme il est rusé, il arrive à ne pas se faire attraper et à faire sa petite vie. Je me sens comme ça. Je ne suis pas costaud mais je me débrouille ! »
Si, à ses débuts, un hip-hop hardcore l’a nourri, depuis son avant-dernier opus : Tomorrow, son cœur bat de plus en plus pour le reggae. Il en use les codes et en a même repris le patois. Cette vibration ne l’a pas quitté, depuis sa prime enfance : « Dans mon village, on vivait dans l’amour du reggae music, de tout ce qui est naturel, la pêche. Irie ! On baignait dans cette culture roots au quotidien. Pas besoin d’aller en Jamaïque, de dreadlocks ou d’une grosse barbiche pour être un rastaman. L’empereur Hailé Selassié des rastas est éthiopien. Je suis né en Afrique donc je le suis ! »
Dès lors, dans une telle ambiance, pas étonnant que le jeune de Ngor ait embrassé la musique à treize ans : »Dès le réveil, j’entendais jouer « live and direct« . On faisait des jams avec des percussions, pour se sentir vivants, ne pas rester sur nos problèmes. La musique te permet de rester calme. Ça remplace les pilules contre le stress, ça permet de voir plus loin, rêver, avoir de l’espoir. On a besoin de ça ! »
La musique est sa force
Dans sa quête d’évasion, avec des amis d’enfance, il forme le crew SSK, qui signifie : la musique est notre force ! « Je parle lébou et wolof. Mais musicalement, on ne sonnait pas comme un groupe sénégalais. On valorisait l’Afrique en rappant sur de l’Afro Beat. On est africains et fiers de l’être ! Notre rap est africain. On refusait les codes américains du genre « my nigga » On abordait les thèmes de la misère, la façon dont les politiciens ont sacrifié notre jeunesse. Le Sénégal n’est pas drôle pour les jeunes. On a peu de moyens d’expression. Faut avoir de l’oseille sinon personne ne te cause ! »En 2007, grâce au coup de pouce d’une ingénieure du son française, SSK enregistre son premier album et atterrit finaliste au concours RFI. Ensuite, tout s’emballe : « On a fait un show en Guinée-Conakry. Un an plus tard, je me suis posé en France. Mon enfant est né. J’ai appris la guitare. J’ai commencé à composer. Ça m’a donné une autre vision de la musique. Je ne me sens plus rappeur mais plutôt artiste folk, musique acoustique, blues, reggae… » En 2010, il sort l’album Burn, en forme d’hymne au continent : »J’ai appelé Julia Sarr, une sista que je connais depuis longtemps, et Amadou Bagayoko, d’Amadou et Mariam, sur l’album. Je vis, je chante, je respire pour l’Afrique, pour sa libération. Il n’y a que ça qui m’intéresse. Je suis en France pour apprendre, prendre les bonnes énergies et retourner en Afrique pour partager ça avec mes frères ! »

Sortir de l’ornière
Mais Lëk Sen n’hésite pas à faire de l’auto-critique sur certains fléaux qu’il dénonce : « Au-delà des problèmes sociaux, le plus grand fléau c’est l’ignorance. Il y a beaucoup de gens qui n’ont aucune idée de ce qu’est leur propre vie. Ils rêvent peu. Il faut sortir de l’esclavage mental. Beaucoup croient qu’ils sont nés pour souffrir. Ils restent dans ce fatalisme et ne bougent pas ! Nos politiciens se foutent vraiment de notre gueule. Mais s’ils ont cette attitude, c’est dû à notre passivité. Les gens ne connaissent pas leurs droits ! »Il n’est pas plus tendre envers certains travers de son pays : « Notre musique nationale, le Mbalax, devient une musique sans âme, comme le coupé décalé. C’est juste festif. Les chanteurs ne disent que des choses sans intérêt. Les jeunes ne savent plus le danser. Les filles montrent leur sexe avec vulgarité. Ce sont des artifices ajoutés à notre culture. »Même constat sur la religion : »Ça ne me dérange pas en soit. C’est ce qu’on fait de la religion qui me dérange. Plein de jeunes suivent un mouvement sans savoir pourquoi. C’est dangereux. Je suis fier d’être sénégalais mais on a beaucoup de travail pour se libérer et être nous-mêmes. On n’a pas besoin de suivre des idéologies comme des moutons ! »
« La société nous met en cage !« 
Aujourd’hui, le bouillonnant Lëk Sen a mûri musicalement et ça se sent dans son deuxième album, Tomorrow, quiinclut des invités anglophones : « J’ai fait la première partie de Clinton Fearon en Allemagne. C’est un « papa ». On était dans le même label. Le contact est passé entre nous. J’ai obtenu un featuring avec Harrison Stafford de « Groundation » et « Blitz the Ambassador », « Blitz the ambassador » représente sa culture ghanéenne à New York. On a le même combat ! »Sur le fond, l’artiste ne s’est pas adouci, abordant des sujets universels, comme l’argent, dans Maney : « Ce sont les racines du diable. Certains se tuent pour obtenir de l’argent. D’autres ont envie de mourir parce qu’ils n’en ont pas. D’autres en ont trop ! L’argent est la base des guerres, des génocides. Ça rend le monde malade. La dignité est plus forte que l’argent car elle permet de vivre plus longtemps. » Dans un autre texte, Ndobine, il milite pour la liberté : « C’est le nom d’un petit oiseau dont on a coupé les ailes. C’est le reflet de la société qui met des oiseaux en cage pour « faire joli ». On oublie que l’oiseau est sur cette terre pour une raison. Il est censé voler et être libre. J’ai fait ce morceau car certaines personnes en emprisonnent d’autres. Ils oppressent avec leurs lois, leurs systèmes. Quand un noir cherche un boulot, on lui propose d’être balayeur, alors qu’il a peut-être un diplôme d’ingénieur. Ces jugements de valeur sont pesants comme une prison. Au Pôle Emploi, on te parle trop souvent sans considération. On te fait sentir que tu es différent ! »
L’espoir par les enfants
Comme il est décidé à ne pas se contenter de se plaindre et d’agir, Lëk Sen vient d’achever un album auto-produit, à vocation solidaire : Hope inna Afreeka«  »Ça parle des enfants abandonnés. Au Sénégal, des petits sont confiés à des charlatans censés les éduquer. Quand est-ce que ça va s’arrêter ? »Il y a quelques mois, pour aider les enfants de son village Ngor, il a créé l’association Jahsen Création. »On a des contacts sur place avec la municipalité pour favoriser la création d’une école de musique. Je ne gagnerais rien sur l’album. Tous les gains de la tournée seront au profit des enfants. »Pour une fois, le visage de Lëk Sen, le rebelle, s’éclaire d’une expression attendrie : « Ce que je récolte en soutenant les enfants n’a pas de prix ! »

En savoir plus :
En concert le 29 novembre 2013 au Zèbre de Belleville à Paris, au profit des enfants de Ngor
[www.leksen.com]
[jahsencreation.wix.com/jahsencreation]

1. troisième ethnie du Sénégal après les Wolof et les Peuls///Article N° : 11885

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Les images de l'article
L'album Hope Inna Afreeka de Lëk Sen © Jahsen Création




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