Photographier l’entre-deux

Entretien d'Érika Nimis avec François-Xavier Gbré

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Ayant grandi dans le nord de la France, marqué par un passé industriel désormais en friches, François-Xavier Gbré est préoccupé par le devenir du patrimoine architectural et monumental des villes qu’il photographie. Dans sa toute dernière série, travail en cours, Mali Militari, consacrée aux projets de développement urbanistique à Bamako, Gbré interroge en filigrane la responsabilité des pouvoirs politiques et militaires dans l’effondrement du pays.

Pourquoi avoir posé vos valises au Mali ?
Ma femme a des origines maliennes, nous nous sommes rencontrés au Mali. La situation était très tendue à ce moment en Côte d’Ivoire, nous nous sommes installés un peu plus au nord. Nous avions l’envie commune de travailler et de créer des projets sur le continent.
Qu’est-ce qui a d’emblée attiré votre regard de photographe dans ce pays ?
Bamako, la capitale malienne, est une ville en mutation profonde. Je m’intéresse à des lieux chargés historiquement, abandonnés, dans l’attente d’une transformation. Je cherche un entre-deux, un lien entre passé et futur. C’est ainsi qu’en 2009 je découvre la piscine olympique du stade Modibo Keita qui est alors en pleine rénovation par une entreprise chinoise plus de quarante ans après sa construction par l’ex-URSS. Ce sont mes premières photographies réalisées au Mali.
Parmi tous les projets de construction qui essaiment Bamako, vous vous êtes intéressé au chantier de l’Avenue des Armées à la gloire des anciens combattants. Pourquoi ce choix ?
J’ai commencé à photographier le quartier de Sotuba en 2009. La chaussée submersible était praticable et les passants s’arrêtaient pour regarder les premières étapes de la construction du troisième pont. De retour à Bamako en 2011, je me suis empressé d’aller voir l’édifice achevé et fraîchement inauguré. La réalisation d’un pont transforme inévitablement les quartiers alentour, c’est cette mutation qui m’intéressait. Dans le prolongement du pont, j’ai découvert le chantier de l’Avenue des armées. J’en ai photographié d’autres mais la symbolique et les aberrations qu’il concentre en ont fait mon favori. J’ai été interpellé par le décalage esthétique et l’acte de construire ces monuments alors que l’intégrité territoriale du pays s’en trouvait fortement menacée.
Vous avez entamé cette série intitulée Mali Militari alors que le Mali s’enfonçait dans une crise sans précédent, marquée par le coup d’état militaire en mars 2012 et la scission du pays en deux. Peut-on dire que Mali Militari est une métaphore de la crise malienne ?
En fait, quand j’ai commencé à photographier cette avenue en construction fin 2011, nous avions peu d’informations provenant du nord Mali. On sentait bien que quelque chose se préparait mais la situation était très floue. Sur ce chantier, j’ai trouvé ce même flottement, une incertitude. J’y suis allé régulièrement jusqu’à son inauguration le 20 janvier 2012, jour de la fête des armées. Deux mois plus tard, avec le coup d’état, les photographies ont pris une autre dimension. Dans un contexte où l’actualité se focalise sur les faits, l’avancée des islamistes, le contrôle des villes, le nombre de morts, j’édite une série de photographies en établissant un parallèle entre la situation au nord et cette avenue dédiée à l’armée. Bien plus tard, des habitations ont été éventrées de part et d’autre de l’Avenue des Armées afin de pouvoir élargir la route. Quelques photographies réalisées en 2013 viennent s’intégrer à la série pour leur esthétique de théâtre de guerre. Entre construction et destruction, le paysage a des airs de champs de bataille. Souvent les chantiers s’éternisent faute de financement et l’on ne sait plus très bien si l’ouvrage est en cours ou s’il a subi des dommages. Il y a de la confusion, on ressent une certaine tension alors que les conflits ne touchent pas directement la capitale.
J’ai ensuite photographié des fresques à proximité du Palais présidentiel à Koulouba. Elles retracent 150 ans d’histoire avec des scènes de bataille menées pendant la colonisation, des portraits de militaires français, de chefs africains… Ces illustrations viennent nourrir la narration avec toujours la préoccupation du mode de représentation de la force militaire, de la puissance politique. On peut parler de métaphore, de fable aussi. Ce qui m’intéresse est la combinaison d’images et de signes capables de refléter la complexité du sujet.
Comment avez-vous vécu cette crise ? Avez-vous été tenté de témoigner comme photoreporter, comme vous l’aviez fait en Côte d’Ivoire dix ans plus tôt ?
J’ai eu quelques expériences heureuses en presse par le passé. Plus tard j’ai développé une démarche bien différente du photoreportage, loin de l’actualité immédiate. Une agence m’a contacté pour me demander des photos de djihadistes. J’ai bien sagement décliné.
Dans cette série, vous avez photographié en particulier « le pont chinois » qui résume à lui seul le nouvel ordre géo-économique mondial, marqué par l’écrasante présence asiatique…

Le pont de l’amitié sino-malienne est effectivement mon point de départ. Inauguré le 22 septembre 2011, jour du 51e anniversaire de l’indépendance du Mali, il symbolise un trait d’union entre l’Asie et l’Afrique. Un édifice de 1 616 mètres de long et d’un coût de 30 milliards de francs CFA est un cadeau conséquent. L’État malien offrira en retour chantiers de grande envergure et exploitation minière. Françafrique ou Chinafrique, la question reste la même : quand l’Afrique sera-t-elle indépendante ?
Vous avez récemment quitté le Mali en crise pour vous installer en Côte d’Ivoire (où vous aviez déjà vécu en 2003-2004), un autre pays traversé par la division et la guerre civile qui se redresse lentement. Comment ce retour pour ainsi dire aux sources se passe-t-il ?
La population a énormément souffert et tous les maux sont loin d’être réglés. Même si l’insécurité demeure, le pays tente de se reconstruire. « Découragement n’est pas ivoirien », disait Félix Houphouët-Boigny.
Dans un récent numéro de la revue Artpress (1) qui présente le renouveau de la scène artistique abidjanaise, on peut découvrir votre travail sur le monument des Martyrs photographié avant et après sa profanation (2004 et 2013). Qu’est-ce que ce diptyque représente pour vous ?
Il résume dix ans de crise au bout desquels la notion de démocratie demeure fragile. Ce monument a été érigé en 2001 en hommage aux victimes qui ont lutté pour le respect des urnes. C’est un symbole fort, indépendant de tout bord politique.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le travail que vous avez présenté à Cotonou lors de la biennale Regard Bénin en 2012 ?
Lors de l’exposition We Face Forward (2), Stephan Kölher a découvert mon travail. Il m’a parlé d’un lieu au Bénin qu’il faudrait que je photographie. Quelques semaines plus tard, je découvrais l’imprimerie nationale de Porto Novo. J’ai dressé un portrait du lieu (3). C’était une magnifique expérience. L’imprimerie a ensuite été nettoyée pour devenir un lieu d’exposition pendant la biennale. J’ai présenté les photographies à Cotonou, à deux endroits différents, c’était une manière d’amener un peu de Porto Novo à Cotonou.
On vous présente souvent comme un artiste nomade « dans un perpétuel entre-deux ». Comment ce nomadisme influence-t-il votre pratique photographique ?
Mes recherches sont naturellement liées à mes expériences personnelles. Où que je sois, je cherche des éléments en rapport avec mes travaux précédents. Ensuite je crée des passerelles entre ces différents lieux. Parfois les collectes d’images deviennent cohérentes après plusieurs années.
D’où vous vient cet attrait pour les friches urbaines ? Pourquoi cet attrait pour ces lieux délabrés ou en devenir ?
J’ai grandi dans une région sinistrée par la crise industrielle et textile en particulier. J’ai vu ces vieilles usines se vider, se détériorer et aujourd’hui se transformer en loft de haut standing. Finalement, c’est cet entre-deux, ce moment charnière qui m’intéresse. Aujourd’hui, dans ce monde où la prolifération d’images donne accès à tout et à tout le monde, il me plaît à témoigner de cette absence, de ces vides et de leurs possibles.

Voir [Le site de l’artiste]

(1) Franck Hermann Ekra, « ABIDJAN-CHANTIERS : topographie d’une scène transafricaine », Art press, numéro 402, Juillet-Août 2013.
(2) Voir [le site de cette exposition collective] sur l’art contemporain d’Afrique de l’Ouest qui a lieu à Manchester durant l’été 2012
(3) Voir [la présentation de ce travail] sur l’imprimerie nationale du Bénin
///Article N° : 11884

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Les images de l'article

The head, Sotuba, Bamako, Mali, 2011

© François-Xavier Gbré
Republic of Mali, Sotuba, Bamako, Mali, 2012
© François-Xavier Gbré
Avenue des armées #2, Sotuba, Bamako, Mali, 2013
© François-Xavier Gbré
The tree of saviour, Bamako, Mali, 2013
© François-Xavier Gbré
The assault, Sotuba, Bamako, Mali, 2011
© François-Xavier Gbré
Bataille de Sansanding, 1865, Koulouba, Bamako, Mali, 2013
© François-Xavier Gbré

Untitled, Sotuba, Bamako, Mali, 2013

© François-Xavier Gbré




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