Tchicaya U Tam’si, poète tout cru et tout nu

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Vient de paraître dans la collection Continents noirs, chez Gallimard, sous la direction de Boniface Mongo-Mboussa et avec l’aide des Services culturels de l’ambassade du Congo, la première série des œuvres complètes de Tchicaya U Tam’si. Il était tant de (re)découvrir la plume virevoltante, sensuelle et libre d’un poète qui a compté parmi ses admirateurs plusieurs écrivains dont Sony Labou Tansi qui s’est délesté de son nom Martial Ntsoni, pour signer son œuvre entière du pseudonyme hommage que nous connaissons.

Depuis quelques années, circulent de funestes théories au sujet de la poésie. Les journalistes, les intellectuels de tout bord et parfois les poètes eux-mêmes montent au créneau pour décrier, sur fond de statistiques commerciales, la marginalisation de la poésie sur l’échiquier littéraire. En 2012, Amaury de Cunha, journaliste au Monde, se demandait malicieusement si l’heure du « dernier vers » n’était pas arrivée avant de voir dans de nouvelles pratiques populaires, le slam notamment, une survivance de cet art qui se mourrait dans le « monde littéraire ». Deux années auparavant, alarmiste à sa manière, le poète et oulipien Jacques Roubaud décriait, dans les colonnes d’un autre monde, Diplomatique celui-là, cette tendance grandissante à tout qualifier de poésie, même ce qui n’en avait que l’air. Dans un chapeau anti fiche bristol, réduisant la poésie à la « ferblanterie » pour employer le terme d’Albert Cohen, Roubaud dénonce adroitement cette « poésie que l’on s’évertue à voir dans un coucher de soleil, dans le slam, dans les convulsions scéniques d’un artiste et à ne pas voir là où [elle]se trouve : dans un tête-à-tête du poète avec la langue » (1), ce que nous révèle justement la carrière poétique de Tchicaya U Tam’si et qui justifie, s’il en était besoin, l’utilité de cette compilation.
Le parcours que nous présente le critique Boniface Mongo-Mboussa, dans l’ordre que « l’auteur lui-même aurait souhaité » (p. 16) démontre toute sa pertinence. On peut suivre, recueil après recueil, les chemins arpentés, depuis les années d’apprentissage, jusqu’à la maturation explosive de cette écriture. On reconnaît avec une douce émotion les tâtonnements d’une plume scolaire, engluée dans la rime et l’hémistiche, parfois trop dépendante des modèles romantiques, qui l’ont certainement accompagné dans la découverte du lyrisme. En effet, depuis les Contemplations, il est difficile de croiser un poème qui commence par « demain » et qui parle de fleur sans y lire une référence hugolienne. (p. 26) Si le Quasi una fantasia (1955) est encore consensuel, Crépusculaire laisse sourdre un besoin de grand air ; le poète veut prendre le large et se libérer des contraintes mécaniques ; il veut trouver de l’amplitude. C’est donc dans ce deuxième recueil qu’il s’autorise, dans ce qui a tout l’air d’un moment d’anticonformisme libérateur, une percée vers une poésie plus personnelle. Dans le poème Largo (p. 57) qui rappelle donc le tempo majestueux (mais aussi le large) le poète ose un autre chemin. En disant son ras-le-bol, il s’ouvre à une nouvelle parole, découvre ses ennuis qui « l’empoisonnent, le désole, l’affole et l’étonne ». Il cherche donc à s’en libérer. On reconnaît avec le vers libre, toute la puissance poétique de Tchicaya U Tam’si, mais aussi sa propre identité de poète qu’il célèbre dans son mémorable Signe du mauvais sang (p. 64) qui clôt le recueil. Le premier vers ne laisse aucun doute sur la nouvelle conscience/confiance du poète : « je suis le Bronze l’alliage du sang fort qui gicle quand souffle le vent des marées saillantes. » Ce texte n’a pas perdu que ses rimes régulières, les vers sont également refondus dans un ensemble qui ne tient du poème que par son unique souffle, le tête-à-tête avec les mots, l’histoire, la terre. Le poète trace des lignes imaginaires sur l’histoire de la traite et de l’esclavage ; sans s’apitoyer il se voit « splendide ! Par un clair de lune du coton blanc dans [les]narines noires » ; il se réclame d’Orphée réduisant au silence les chacals par son chant à sa « Terre hantée » dans laquelle il s’inscrira et s’établira désormais, « à travers temps et fleuve ». Ce titre qui ouvre Feu de Brousse (1957) instaure un lien indéfectible entre le poète (son peuple, puisqu’il parle à la première personne du pluriel) et son fleuve. Aussi longtemps que ce dernier existera, lui aussi sera. Élément statique et intemporel, signe d’espoir, le fleuve est une garantie de survie dans une histoire tumultueuse. Comme dans The Négro speaks of Rivers de Langston Hughes, de tout temps, il restera « ce fleuve et l’arc-en-ciel ». (p. 73)
Mais au-delà de ces multiples inscriptions dans une terre, une race dans des combats de libération et les déceptions de toute une vie, nous avons surtout la chance de rencontrer un poète dans sa simplicité. Le titre, extrait d’au sommaire d’une passion (p. 179), traduit bien cette dynamique. Ce poème dans lequel il est question de naissance et de généalogie mais aussi d’apparition sans fards ni artifices ne saurait mieux nous introduire dans cette renaissance du poète qui se livre encore à ses lecteurs avec une force inaltérable. Que ce soit pour dire son mal-être (« j’ai l’âge des fossiles/mon mal ne guérira personne […] deux braises sur mon cœur/oh donnez-moi vos yeux pour mon cœur arable », p. 116) ou pour rendre hommage à Lumumba traqué dans Kinshasa la violente, les mots d’U Tam’si gardent toute leur saveur. N’est-ce pas là le propre des classiques ?
En attendant donc la sortie des autres volumes, refamiliarisons-nous avec l’œuvre première de ce grand nom de la littérature francophone et profitons d’avoir tout à portée de main pour voguer de page en pages dans l’univers contrasté du poète avant de poursuivre le voyage chez le romancier et le dramaturge. S’il peut s’avérer ardu de plonger dru dans l’œuvre entière de Tchicaya, les préface et appendice que propose Boniface Mongo-Mboussa offrent aux lecteurs des balises pour naviguer dans ces eaux poétiques et se repérer dans ce : « un bric-à-brac si l’on veut, une espèce de ruée, d’écoulement, [cette]lave qui descend d’une colline qui ne choisit pas un itinéraire et vraiment ramasse tout sur son passage. » (p. 15)

Tchicaya U Tam’si, J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, coll. Continents noirs, Paris, Gallimard, novembre 2013

1. Jacques Roubaud  » Obstination de la poésie : un art qui résiste à sa dénaturation « , Le monde diplomatique, 01/2010, n° 670, p. 22-23.///Article N° : 11883

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