Des intellectuels copistes

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Gaston Zossou, ministre de la Culture de la République du Bénin

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Gaston Zossou, ancien professeur d’anglais, vient de publier aux Editions L’Harmattan un essai, Au nom de l’Afrique,* un réquisitoire féroce sur une Afrique malade de la corruption, de son intelligentsia stérile, du mimétisme. Par son ton à la limite du pamphlet et son audace critique, ce livre s’apparente à Si l’Afrique refusait le développement (1991) d’Axelle Kabou. Il tranche avec notre dossier : nous vous invitons à en débattre (courrier des lecteurs sur www.africultures.com ou par courrier postal).

Monsieur le Ministre, pourquoi ce livre ?
J’y ai réfléchi depuis des années, mais je dois dire qu’il y a eu comme une accélération de ma réflexion quant j’ai occupé un certain nombre de positions – positions que je considère comme étant des points d’observation privilégiés. Je suis de métier entrepreneur agricole. En Afrique, en tout cas au Bénin, l’entreprise agricole c’est un peu l’économie, le pays en miniature : avec tout ce qu’il renferme de difficultés, de blocage, de besoin d’efficacité, donc de déficit de compétences. J’ai été conseiller du président de la République, chargé des relations avec la société civile. C’est ce que j’appelle des points d’observation particuliers, particulièrement féconds, d’où je crois avoir constaté comme un blocage, comme une organisation des choses pour que ça ne tourne pas ! Je pense que nos pays, les pays africains au sud du Sahara, sont dirigés par une administration publique, par un bataillon de fonctionnaires, dont le réflexe est de défendre le statut quo dans un contexte où le salut se situe dans le changement. Disons que la maturité de ma réflexion sur le sujet est survenue à cette phase là où j’ai vu, où j’ai senti les choses telles que j’ai éprouvé le besoin de les écrire, de les consigner.
Justement, de la part de quelqu’un occupant la position qui est la vôtre, on reste surpris par le ton de ce livre : critique, pamphlétaire, satirique voire ironique.
C’est une critique saine qui vient de l’intérieur.
Mais le ton n’est-il pas un peu en décalage avec votre statut de ministre ?
Non, pas du tout. Je me sens libre en tant que personne qui pense, en tant que citoyen. J’avais le droit et le devoir d’exercer ma raison, ma réflexion. Je dis ce que je pense ; ça peut être en décalage avec les institutions, je l’assume. Je ne jouis pas d’une position politique élective, je suis ministre au gouvernement ; je suis donc un peu un sous-traitant du pouvoir politique qui a été accordé par le suffrage populaire à quelqu’un d’autre. C’est à lui qu’il revient d’exercer sa responsabilité et de voir si l’ouvrier qu’il a dans ses rangs mérite toujours d’y être. Jusqu’à ce jour, de mon point de vue, ça se passe plutôt bien. Le plus embarrassant est que je suis porte-parole du gouvernement, je ne suis pas que ministre : je suis chargé de parler au nom d’une réalité vivante, au nom d’un droit politique, celui de mon pays, et je me sens parfaitement à l’aise.
Vous n’êtes pas tendre avec les « intellectuels ». Que leur reprochez-vous ?
Je crois que j’ai été clair, même un peu dur. Je reproche à ceux qui ont la prétention de se faire appeler « intellectuels » chez nous d’être en fait des maîtres copistes. Ils ont le privilège d’être les distributeurs agréés, les concessionnaires d’une culture qui n’est pas la nôtre. Et, ça les rend, de mon point de vue, incompétents pour régler nos problèmes. Leur échelle de valeur n’est pas la nôtre. Leur expérience n’est pas la nôtre. Dès lors que c’est le cas, moi je les déclare incompétents et je me permets de le dire. Je me suis ainsi amusé à dire que nous sommes peut-être le seul pays d’Afrique au sud du Sahara où l’on s’habille chaud pour qu’il soit nécessaire de climatiser. Et quand il n’y a pas le courant électrique, c’est comme une invalidité collective : on arrête de travailler parce que le climatiseur ne fonctionne pas. Je ne comprends pas que le grand nombre puisse se concerter pour être bête, et je le dis simplement. Je ne suis pas philosophe marginal, je ne suis pas Diogène, je suis un citoyen, j’ai des préoccupations politiques, j’entends appartenir à la société. Et pour appartenir à la société, il faut payer son lot de conformisme. Je le paye, mais j’habite vraiment la maison et j’entends non dicter ma loi à la maison, mais crier fort mes sentiments à la maison.
Que proposez-vous ?
Pour moi, c’est assez clair. Au plan technique, je n’ai pas eu la prétention d’entrer dans les détails. Si la prise de conscience est intuitive, la résolution des problèmes relève de la compétence technique. C’est donc plus sectoriel. Je n’ai donc pas la prétention d’apporter telle solution, mais j’ai pour ambition de partager un certain nombre d’idées cardinales. La première : je pense que la vertu comme le vice descend du haut de pyramide vers la base. Il faut déjà que nous soyons bien dirigés. D’autres ont parlé d’élitisme, pour moi il ne s’agit pas d’élitisme, il s’agit simplement de la nécessité pour un groupe d’être bien conduit. Je sais qu’il y a une critique naïve de la classe politique qui dit : « la politique c’est sale », moi je dis : une mosquée est dirigée par un imam, une paroisse par un curé, une boulangerie par un boulanger, l’Etat qui est l’agrégat de tout ceci a besoin d’être dirigé, il est nécessaire que le groupe soit dirigé. Et je pense que plus la qualité de la direction est élevée, plus on a de chance d’emprunter les meilleures directions.
L’époque dite démocratique en Afrique n’est-elle celle de la défaite des intellectuels ? Longtemps les intellectuels ont critiqué les régimes en place, pensant qu’il n’y avait pas l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. On a eu entre temps un certain nombre d’intellectuels parmi les plus brillants à la tête des Etats, mais l’expérience s’est avérée amère…
Vous ne parlez pas des intellectuels, vous parlez plutôt des gens hautement scolarisés. J’appelle intellectuel celui qui a pour fonction de réfléchir, d’aller à la quête du mot, à la quête du vrai de manière constante et passionnelle, de manière presque monomaniaque. Ceux qui font carrière pour avoir fait l’université, les rentiers des diplômes d’école ne sont pas pour moi des intellectuels. Ils ont ingurgité des connaissances, des savoirs-faire qui dans bien des cas n’ont pas de prise sur la réalité. Ils se font appeler intellectuels, c’est un abus de langage. Ils sont instruits, ce sont des cadres, mais être intellectuel, c’est avoir pour fonction la réflexion. On ne peut pas avoir pour fonction la réflexion et se tromper avec autant de constance que ce qu’ils font.
Prenons par exemple quelqu’un comme Edem Kodjo ou encore Paulin J. Houtondji.
Houtondji est un grand intellectuel. J’ai envie de m’incliner en le respectant en tant qu’intellectuel de grande qualité. Et ce n’est pas de la démagogie. J’ai lui remis un manuscrit de ce bouquin, et je l’ai supplié qu’il accepte de le présenter. Parce que pour moi rien que d’en parler c’est une consécration. Je ne mélange pas les vrais intellectuels avec ceux qui ont appris le système métrique.
Nous sommes à l’époque dite démocratique et vous la contestez d’une certaine manière puisque la façon dont elle fonctionne n’est pas celle que vous auriez souhaitée. Quelle est l’alternative ?
En matière de politique, l’héritage de la communauté humaine est si important que presque personne ne peut innover. Mais on peut se permettre d’attirer l’attention du groupe sur des solutions qui de mon point de vue sont plus proches de l’efficacité. S’il est vrai que les élections visent à choisir les meilleures directions possibles pour notre communauté ! J’ai parlé du piège démocratique ; j’ai dit que c’est le dernier piège dans lequel nous allons tomber. C’est le filet dans lequel le fils de l’oiseleur nous prendra. Parce que, dans un pays comme la France, la Grande-Bretagne, dans les pays anciennement développés, si je puis dire : c’est un homme, une voie. En proportion du relèvement du niveau de scolarisation des populations, donc de leur capacité à synthétiser des informations et à se formuler des jugements, à quoi sert-il d’inviter le paysan de Louomé à se prononcer sur un programme d’ajustement structurel, sur la sociale-démocratie, sur la gauche, sur la droite. Il n’y comprend rien du tout. J’ai écrit qu’inviter le paysan illettré voter, c’est m’inviter moi à un colloque de médecins pour opérer les yeux au laser. Je n’en sais rien du tout. Si j’y vais quand même, j’y exercerai un droit de bêtise. Si j’y occupe un fauteuil, c’est un fauteuil de gaspillé. Pourquoi ne pas laisser le citoyen agir dans son cercle de compétences ? Je donne juste un exemple : le villageois qui choisit le chef du village, il connaît les critères de performance du village ; si c’est le grand grenier, il le sait ; si le champ est bien propre, il le sait ; si c’est la demi-douzaine d’épouses, il le sait ; il choisit son chef en fonction des critères de sa communauté. Mais quand vous l’invitez à se prononcer sur l’Autre à la capitale, qui a fait un gros diplôme quelque part et qui vient tenir un discours dans une langue qu’il ne parle pas, qui manipule des concepts qu’il ne connaît pas, vous l’invitez à se tromper. Et c’est précisément parce que chacun sait que nos paysans que nous faisons voter n’ont aucune compétence, qu’on s’adresse à eux. C’est ça le discours politique tribaliste, régionaliste, etc. Chacun se détermine un stock naturel de partisans dont il précise les contours. Vous comprenez qu’il y a un gros risque à conduire le Peuple sur de tels instincts.
Il faudrait donc que le développement précède la démocratie. Est-ce que la palabre ne peut pas être un palliatif de la démocratie que vous dénoncez ?
Non, je ne suis pas romantique par rapport aux choses de chez nous. Je crois à la démocratie formelle, rationnelle, mais je voudrais que l’on ne fasse intervenir personne en dehors de sa zone de compétence, sa zone d’analyse.
Ne faut-il pas songer à une démocratie parlementaire ?
Je pense que ceux du village choisissent leur chef ; ceux-ci se retrouvent dans un collège pour choisir un maire, ils ne seront plus tous des illettrés. Ce sera peut-être le petit instituteur, l’infirmier du coin, le paysan qui a réussi qui sera le maire de la commune. Et en montant un peu plus le niveau peut se relever. Toujours est-il qu’à chaque étage ceux qui prennent les décisions connaissent les critères de performance de cet étage-là. Et on ne s’amuse pas à les amener à se prononcer sur ce sur quoi ils n’entendent rien .
J’ai apprécié la comparaison que vous opérez dans votre livre entre la démarche volontariste, agressive de l’Occident et celle de l’Afrique. L’Afrique a t-elle une part de responsabilité qu’elle ne veut pas assumer par rapport à son statut actuel ?
Disons que ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est la responsabilité, son aptitude à endosser, à dire c’est moi plutôt que l’autre, à dire c’est moi plutôt que l’environnement. Je crois en la responsabilité. Je n’aime pas que l’on situe les problèmes en dehors de soi. Et personnellement, je situe le problème en moi-même. J’ai dit : les peuples du monde ne sont pas coupés entre-eux. Toutes les fois où ils se sont rencontrés, ça a été des rencontres viriles, pour ne pas dire des rencontres inhumaines. Les Autres sont donc arrivés ici, avec des moyens technologiques plus élevés. D’avoir franchi les océans c’est déjà impressionnant. Si on a rangé son fétiche pour adopter le christianisme, c’est bien parce que le fétiche n’est pas aussi élaboré. Toute l’administration céleste dont on nous parle dans les livres saints ne se retrouve pas dans nos panthéons tribaux à nous. Quand ça entre en contact avec quelque chose de plus élaboré, ça tombe. Quand ça tombe, il y a des conséquences, et pas seulement culturelles mais économiques aussi. Quand je renonce à mon dieu, quand je renonce à mon prénom, à ma langue pour adopter ceux des autres, en fait, je me vends à l’Autre : l’Autre prend possession de moi, me fait prisonnier, et me confie à moi-même mon gardiennage parce que ce qui me tient, c’est un nouvel état de mon esprit. Plus besoin de chaînes, ça a été très clair. Au départ on a éprouvé le besoins de déplacer les esclaves d’Afrique vers les Amériques ; et puis ensuite, ça a paru trop spectaculaire, trop forcé, et on a décidé de les laisser sur place, dans son indigénat, et de les y rejoindre avec une bonne administration. Et sur place on a présuré. Et puis on est arrivé à un moment où on a compris que l’état d’avancement du travail fait sur l’esprit des Africains ne nécessitait plus une présence physique, une intervention de proximité ; on l’a laissé seul mais après avoir réussi un magnifique travail sur son esprit. On est loin de l’esclave déporté : il est chez lui, mais il est bien tenu. Moi, je rêve toujours que nous allons guérir de toute cette tare, du jour où nous allons nous confier à notre intelligence, à notre fierté, à notre culture. Ce livre se termine par une dérive spirituelle où je décrète que ce sera bon demain.
On met souvent en avant nos anciens royaumes aussi fort que ceux des Blancs.
Oh la, la…ça c’est le discours des intellectuels romantiques. Si ces royaumes étaient robustes, avec des armées organisées, des outils de guerre, de la balistique, si ils avaient su lire des cartes ou faire des ogives, ils auraient résisté. Moi je veux qu’on accepte sa part de responsabilité, sa part de saleté. Mais ensuite, il faut se laver. Se rendre compte par exemple qu’il fait chaud dans cette salle, tout le monde le peut ; mais contrôler la température dans cette salle, c’est une question de compétences. Si on présente dans un village une bouteille de vin avec son bouchon, et qu’on demande aux gens du village comment on fait pour en sortir le liquide, la majorité va dire casser la bouteille et de le sortir par le fond ; une petite minorité va dire d’enfoncer le bouchon dans la bouteille, et une personne sur un million va inventer le tire-bouchon ! Et une fois inventé, dix milliards de personnes vont pouvoir l’utiliser. Je suis convaincu que la vérité n’est pas aux mains du premier venu. C’est cela ce que les autres appellent l’élitisme. Mais, ni Dieu, ni la nature ne livrent la vérité et la sagesse à la foule.
Votre allusion à l’architecture est intéressante. Marc Ferro en parle aussi dans son livre sur les colonisations.
Je crois que le climat nous a joué un tour fondamental. Disons que l’écart thermique dans les pays froids a rendu service. Le besoin de contrôler tantôt le chaud tantôt le froid a attiré l’attention sur l’architecture. L’écart thermique chez nous est très réduit sinon inexistant. L’hostilité de la nature a forcé les autres à la réflexion et au travail sur deux fronts principaux : l’architecture et le contrôle de l’énergie. Chez nous, comme c’est à peu près pareil, on a rien fait. Maintenant, pour en revenir à aujourd’hui. Je ne veux pas qu’on me raconte qu’une case ronde, sans fenêtre, couverte de chaume est une spécificité culturelle : c’est une contre-performance technologique en matière de construction et d’habitat. Pour moi, le robinet est supérieur au marigot. Le néon est supérieur à la lampe de peau. Maintenant, je crois que la culture existe. Nous avons des choses de chez nous. Nous avons nos contes, nos chants, nos danses, nos rythmes, nos chorégraphies, ce sont des choses exceptionnelles, et ce d’autant plus qu’elles ont survécu au temps sans avoir été consignées, mises au frigo, rien que par leurs qualités intrinsèques. Il me semble qu’au delà de la technique, de ce qui vise à résoudre les problèmes matériels des hommes, les peuples ont un esprit et qu’il peut parler même lorsqu’ils sont dans un état délabré. Là-dessus, les cultures, les proverbes, les litanies, les incantations de chez moi valent les alexandrins de Racine, de Molière etc. Nos proverbes sont de l’intelligence concentrée, des vérités ultimes. Cela, il faut le préserver. C’est un patrimoine intangible.
Le livre commence d’une façon très critique et se termine d’une façon lyrique.
Je parle de la qualité de la classe politique. Je dis que quand le monde paysan s’éveillera, il éveillera le monde entier. Je suis convaincu que notre système éducatif, qui est une catastrophe, est un saupoudrage de dix mille condiments pour une constipation garantie. J’ai fait une proposition de réforme éducative qui vise ceci : que l’éducation et la satisfaction des besoins de compétence se regardent ; c’est-à-dire que : plus une communauté est pauvre, plus son école doit être proche de la résolution de son problème de création de richesses. L’école devrait ouvrir les yeux sur son économie et se demander où manque-t-il le maçon, le charpentier, le garagiste, le sociologue rural. L’école ne peut pas être dans notre pays une fantaisie, un luxe, être indifférente à l’état de l’économie par rapport à la disparité qu’il y a entre les besoins de compétences et les problèmes à régler. Dans notre pays, sur cent écoles secondaires, 95% sont d’enseignement général et un petit 5% est dit technique. Je pense que l’on devrait inverser cet état. Ce qu’on appelle enseignement général, c’est de la contemplation, alors que le technique est le règlement du problème. Et lorsque nous aurons résolu les problèmes, nous pourrons nous occuper de choses plus élaborées.

* Gaston Zossou, Au nom de l’Afrique, Préface de Emile Derlin Zinsou, ancien président de la République du Bénin, Paris, 2000, L’Harmattan, 180 p.///Article N° : 1535

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