à propos de Trop de soleil tue l’amour

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Mongo Beti

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Auteur d’une dizaine de romans et de plusieurs essais, Mongo Beti est à côté de Tchicaya U Tam’si, l’écrivain bantou le plus prolixe et le plus important. Son oeuvre éminemment politique et subversive s’inscrit toujours dans un contexte socio-historique de l’Afrique. De sorte qu’à travers ses romans, on peut lire l’histoire contemporaine de l’Afrique (pour plus de précisions sur l’auteur, lire le long entretien publié dans le n°14 d’Africultures).

Depuis Ville Cruelle jusqu’à votre dernier roman Trop de soleil tue l’amour, votre oeuvre me semble caractérisée par une certaine culture de l’insolence. Quelle est l’origine de cette insolence ?
Il s’agit du constat d’un critique. Je n’ai pas l’impression d’être insolent. Du moins, je ne m’en rends pas compte. C’est peut-être dans mon caractère. C’est comme quelqu’un qui est grand ou petit. Il ne se rend pas compte de sa taille. Ce sont les autres qui lui donnent conscience de sa grandeur ou de sa petitesse. C’est pareil pour l’insolence. J’ai grandi dans un climat de contestation. J’ai été au lycée dans les années 40, d’abord scolarisé chez les missionnaires qui m’ont mis très vite à la porte parce qu’il fallait aller à la confession. A l’époque, j’étais très choqué par l’idée de dire mes péchés à quelqu’un. Le fait d’avoir été expulsé très jeune m’a permis d’entrer dans un établissement secondaire laïque juste après la guerre dans les années 1946-47. J’ai passé mon bac en 1951. Puis j’ai eu une bourse. A l’époque, quand on était bachelier, on obtenait automatiquement une bourse pour venir faire des études en France. Dans ces années-là, fin 1940, début des années 50, c’est quand même la grande contestation en Afrique. Il y avait chez nous au Cameroun un grand mouvement, l’U.P.C (Union des Populations du Cameroun), qui était anticolonialiste, progressiste, un peu marxiste. Mon adolescence a un peu baigné dans ce climat de contestation du colonialisme. D’ailleurs, je ne reconnais plus les Camerounais actuels : ils sont mous, nonchalants. Ils ne sont pas à l’image des Camerounais que j’ai connus quand j’étais adolescent. Pour en revenir à votre question, on dit souvent à mon propos que mon écriture est sarcastique. C’est vrai. Ce type d’écriture, je le dois à ma culture française. Pensons à Molière, à Voltaire. Tous ces grands écrivains français qui contestent la société de leur époque, et la ridiculisent.
Le ton de votre dernier roman est juste, la narration est fluide. La lecture très aisée. Mais il me semble que ce livre aurait gagné d’avantage s’il y avait eu des ruptures narratives.
Chacun écrit selon sa technique. La mienne me convient. En fait, c’est une société qui est vue fondamentalement par un mauvais garçon. Mais qui ne l’est pas tout à fait, parce qu’il y a naturellement chez lui une tendance chevaleresque. Par exemple, quand son ami est cocufié par une dame, il prend les choses en mains. C’est lui qui donne le ton du livre. C’est le ton de quelqu’un qui est en rupture avec tout le monde. Il n’est pas dans l’opposition. Il n’est pas avec le pouvoir non plus. Il ne croit pas à l’amour. Il ne croit pas à la capacité des femmes africaines à aimer. Il a tort, parce qu’il les juge à partir d’un certain type de femme, c’est-à-dire la fille libre.
Est-ce pour cette raison que vous avez intitulé ce livre Trop de soleil tue l’amour ?
Ce titre a une longue histoire. Au début, mon livre s’appelait : Les Exilés sont de retour. Un titre qui à mon avis correspondait au contenu du roman. Mais mon éditeur est un homme assez difficile… Remarquez, j’aime ça parce qu’il nous pousse à donner le meilleur de nous mêmes ! Il m’a fait comprendre qu’autant ce titre peut-être éloquent pour un Camerounais, autant il ne parle pas au Canadien ni au Belge, etc. Il fallait donc chercher un autre titre. Cela m’a pris beaucoup de temps. Et il n’était jamais content. Un jour, il m’a dit : envoyez-moi un dernier lot de titres. Et si on ne trouve pas quelque chose de satisfaisant, on choisira dans ce que l’on a déjà. Entre-temps, il m’avait dit : puisque vous avez une culture « jazzistique », cherchez donc dans ce domaine-là. Je lui ai envoyé un lot de titres parmi lesquels il y avait celui-ci, qui l’a enthousiasmé. Il s’agit d’un standard de jazz très connu. On the sunny side of the street (Sur le côté ensoleillé de la rue). Le vers tout entier est : Life can be so sweet (La vie peut-être si belle). Vous savez, au sud des Etats-Unis, les Noirs n’avaient pas le droit de marcher à l’ombre. Le côté ombragé était réservé aux maîtres. Les esclaves devaient marcher sur le côté ensoleillé, qui n’est pas trop commode puisqu’il fait chaud. Les Noirs, par goût de subversion, retournent ce qui était au départ une punition par quelque chose d’agréable. A mon tour, je les contredis un peu en leur disant que la vie n’est pas aussi belle que ça ; c’est un mensonge. La vie n’est pas si belle sur le côté ensoleillé du monde. En Afrique par exemple (le côté ensoleillé du monde), la vie est féroce, c’est la jungle. J’ai dû « tripoter » le titre pour en arriver là !
En tous cas, il sonne bien.
Ce qui sûr, c’est que mon éditeur l’a aimé. Je dois avouer qu’il n’est pas trop explicite. Il est assez énigmatique.
Je crois qu’il a beaucoup de charme, ne serait-ce que parce qu’il y a en toile de fond cette histoire d’amour assez cocasse.
Oui.
Les plus belles pages de votre roman sont à mon avis celles qui traitent de l’exil. N’en livrez-vous pas une vision assez romantique ?
Vous avez parfaitement raison. C’est une vision extrêmement romantique. J’ai vécu trop longtemps en France. Et j’ai pendant longtemps idéalisé mon pays. Il a fallu que je revienne au Cameroun, que j’y vive, pour découvrir l’autre vision de l’Afrique. Oui, j’ai eu pendant longtemps la mentalité du militant anticolonialiste, du militant noir, parce que nous avons été très marqué par le combat mené par les Noirs en Afrique du Sud. C’était un peu la Case de l’oncle Tom : le bon Noir opprimé par le méchant Blanc, puisque pour nous, même les chefs d’Etat postcoloniaux étaient des marionnettes des Blancs. Donc la situation coloniale et esclavagiste continuait. Et c’est lorsque je suis retourné en Afrique, que je me suis aperçu que nous sommes pour moitié responsables de nos malheurs. Il y a une chose qui m’a frappé. Quand on est ici en Europe, on subit ou bien on anime un discours très militant sur le développement en Afrique. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui m’ont amené vers l’Afrique. Je voulais aller en Afrique, faire du développement dans mon village, creuser des puits, peut-être construire des écoles. Des gens m’avaient promis de l’argent ici en me disant : on va t’aider. J’arrive au Cameroun, je m’aperçois que ces grands discours plein d’impatience qu’on débite ici n’ont aucune prise sur la réalité. En ville, les jeunes diplômés qui ont fait des études supérieures en Europe vivent comme s’ils étaient en France. C’est-à-dire comme s’ils faisaient partie d’une bourgeoisie française ou américaine. Ils ont de belles résidences, ils mangent bien, ils courent derrière les femmes, etc. Ils n’ont pas du tout cette inquiétude que nous avons ici à savoir : comment l’Afrique va-t-elle évoluer ? Il y a une sorte d’indifférence des élites à l’égard des populations pauvres. Car à côté des élites corrompues et insouciantes, on voit des gens qui ne peuvent pas aller à l’hôpital parce qu’il n’y a pas d’équipements, des enfants qui ne peuvent pas aller à l’école, parce que les parents n’ont pas d’argent, des filles qui se prostituent par ce qu’elles ont faim, etc. Mais ça ne fait rien à cette « bourgeoisie ». J’ai été très déçu. Je me suis retrouvé dans ce mécanisme où j’étais une sorte de roue dentée qui va trop vite, alors que le reste roule lentement. Au bilan, j’ai eu des accrochages avec mes compatriotes. En plus, il y a une chose très étonnante chez les « bourgeois » du Cameroun. Ils prennent de l’argent dans les banques camerounaises et le placent ici au lieu de l’investir chez eux. Je ne me fais plus d’illusions sur les exilés. Disons qu’il y a un fantasme collectif : les gens estiment que parce que nous revenons d’exil, nous allons peut-être faire mieux que ceux qui sont restés au pays.
Il y a dans ce roman, une misère des élites. On le voit par exemple chez les gens qui prétendent être des élites, et qui ne sont pas en mesure d’écrire correctement la langue française
C’est vrai qu’il y a une fausse élite, qui possède des diplômes, parfois truqués. Le Camerounais est très fort dans ce qui est faux. Cette misère n’est pas facile à montrer. En ce qui concerne leur rapport à la langue française, les gens m’ont reproché que ce n’est pas notre langue. Si on demandait à un Blanc d’écrire dans notre langue, en serait-il capable ? C’est un sophisme. Je leur rétorque : quand vous êtes dans une voiture, vous ne dîtes pas cette voiture n’a pas été inventée par mon père. Vous dîtes plutôt : j’ai une voiture, il faut que je la conduise dans les meilleures conditions et le mieux que je peux. Pour le français, c’est pareil. Il y a ce laxisme chez les élites africaines. Alors quand vous les prenez en flagrant délit, ils disent qu’il faut leur laisser le temps. Nous ne sommes pas comme les Blancs. Ce genre de sophismes traîne chez cette élite. Effectivement, c’est l’une des raisons qui font que les Africains n’ont pas beaucoup de rigueur. Par exemple, ils reprochent au président de ne pas avoir une transparence dans sa gestion. Ce qui est vrai. Ils n’en ont pas non plus. Ils croient que la démocratie, le développement vont venir comme des phénomènes automatiques. Ils ne comprennent pas que la démocratie, c’est à la fois un effort collectif et un combat individuel, ne serait-ce que contre le tribalisme. Et surtout, les hauts fonctionnaires ne sont jamais dans leur bureau. Il y a même ceux qui ne vont jamais au travail et touchent un salaire pour lequel ils ne fournissent aucun effort. Quant à la corruption… Je vais souvent au port de Douala. C’est incroyable ! Vous déclarez une marchandise. La douane envoie un inspecteur pour vérifier la conformité. Il vous dis : je vais vous faire un rapport sur ma visite, mais donnez-moi 10 000 FCFA. Il en est de même pour la police. Quand vous la sollicitez, elle vous répond : nous ne sommes pas équipés. Donnez-nous de quoi acheter l’essence. Voilà la mentalité du fonctionnaire camerounais. Cela dit, cette misère à laquelle vous faites allusion est plus morale qu’intellectuelle.
Il n’y a pas eu beaucoup de héros dans notre Histoire. Le seul qui a existé a été tué dans le maquis. Or, tous les peuples ont besoin de héros, de modèles Le peuple français, qu’il le veuille ou non, se réfère un peu à partir de De Gaulle pour prendre l’exemple le plus récent. Ensuite viennent Clémenceau, Louis XIV, etc. C’est ça qui définit leur identité. Ce sont des modèles qui font que la France a une identité de grande nation dans le monde à partir d’un certain nombre de valeurs. Nous, on ne les a pas. Donc, ce dont les gens ont besoin, c’est l’éducation. C’est qu’on leur inculque certaines valeurs comme la loyauté, la tolérance, etc.
Les critiques insistent sur le fait que vous situez toujours vos livres dans le contexte socio-historique de l’Afrique. De sorte qu’on peut y suivre le cheminement de l’histoire politique contemporaine de l’Afrique.
Oui. J’essaie. C’est gentil…
Est-ce à dire que chez vous le politique est indissociable de l’écrivain ?
Pas du tout. J’ai été marqué par des écrivains français comme Balzac qui est le modèle incontournable, ou Zola. Je crois appartenir à cette inspiration sociale. Richard Wright ma également marqué. J’ai choisi cette esthétique pour évoquer les problèmes africains. Cela dit, il y a des écrivains que j’admire – Flaubert, Madame de Lafayette – qui n’ont pas cette inspiration sociale.
Ecrirez-vous un jour un essai traitant de votre poétique qui pourrait être une sorte de legs à la jeune génération ?
Oui, c’est très important ce que vous dites. Mais je n’y avais jamais pensé ! Il faut l’avouer : je l’avoue. Vous savez, je commence à me sentir vieux. J’ai encore beaucoup de choses à dire sous la forme romanesque. J’ai signé un contrat avec mon éditeur. Je n’étais pas forcé de le faire. Mais je l’ai fait. Il me faut donc honorer mes engagements. C’est-à-dire écrire deux romans pour constituer une trilogie avec Trop de soleil tue l’amour. Évidemment, si un jour je sens que mon inspiration romanesque commence à tarir, je dirai alors ce que j’ai tenté de faire. Non pas pour que les gens fassent comme moi, mais pour qu’ils comprennent pourquoi j’ai écrit des romans militants. Je ne fais pas de l’art pour l’art. Je suis né dans un contexte où il était peu concevable qu’un écrivain ne soit pas militant. Des faits m’ont choqué, m’ont marqué, surtout au moment de la deuxième guerre mondiale où les Africains ont été malgré eux mis à contribution d’un effort de guerre sans instruments, sans équipements. Je l’ai vu. On saisissait les gens de force dans les cases au point qu’au bout de quelques temps, les gens ne dormaient plus dans leurs cases. Alors, dès que j’ai pu m’exprimer, j’ai dû dire la révolte des Africains contre ces mauvais traitements. Il se trouvait d’ailleurs que ça correspondait à mon tempérament.
Vous êtes considéré par les critiques comme un écrivain classique, mais en même temps, vous ne cessez de critiquer la francophonie en tant qu institution. N’y a-t-il pas là une contradiction ?
Vous avez dit le mot. La francophonie est une institution néo-coloniale. Je l’ai souvent critiquée, parce qu’en dépit du nombre d’institutions qui se réclament de la francophonie (les universités de langue française, etc.), venez voir sur place : il n’y a pas de bibliothèques à Yaoundé. Or, si ces gens-là militaient véritablement pour la langue française, ils commenceraient par doter les Francophones des instruments qui font que la culture française soit diffusée. Je n’arrive pas à le croire : ma librairie est la première librairie au Cameroun ! La seule vraie librairie depuis les indépendances. Celle qui existait avant était dirigée par un Libanais qui était très proche des premiers nationalistes. Dès que le premier dictateur camerounais est arrivé au pouvoir, il l’a chassé.
Quant à mon rapport à langue française, je n’ai aucune relation mystique avec elle. Je ne suis pas Senghor. Le français est l’instrument qu’on nous a imposé. Il faut donc en tirer le meilleur parti. C’est tout. Pour moi, l’avenir appartient au multilinguisme. Dans des villes comme Yaoundé, on voit des enfants qui sont capables de parler le beti, le français et les langues de leur camarades de jeux. Quand l’utilisation de la langue française devient politique, je combats la francophonie, mais lorsqu’il s’agit d’un outil de communication, je la défends.
J’ai été surpris de constater que votre dernier roman est écrit dans une langue populaire.
Vous savez, à Rouen, au lycée Corneille où j’enseignais, on m’a souvent reproché l’usage d’une langue qui n’était pas très « catholique ». J’ai toujours été immergé dans cette « société populaire », soit comme étudiant, soit comme résident à Belleville, plus précisément à la place des Fêtes au numéro 203. D’autre part, mes beaux-frères parlent cette langue. Avec eux, on cause toujours ainsi. Enfin, il y a dans le roman un personnage qui a été clochard à Paris. Une des choses qui m’a frappé au Cameroun était de constater que les exilés qui ont longtemps vécu ici parlaient la langue populaire parisienne. Certains traitaient parfois leurs copains de bougnouls
Malgré son ton humoristique, l’impression qui se dégage de ce roman est celle d’un continent à la dérive. Est-ce qu’on peut aujourd’hui espérer de l’Afrique ?
Je ne suis pas mon propre critique. C’est aux critiques de dire si mon roman est pessimiste ou pas. Je suis optimiste pour l’Afrique. Un peuple opprimé se libère toujours. Regardez ce qui se passe au Timor oriental. Il y a à peine deux ans, personne ne croyait à l’idée de voir un jour ce pays devenir indépendant. Mais les Timoriens ont résisté. Tôt ou tard, l’Afrique se libérera du néocolonialisme et des tyrans. Elle inventera de nouveaux dirigeants. Il y a déjà eu l’exemple de Thomas Sankara au Burkina Faso, qui était par ailleurs un ami personnel. Regardez par exemple ce qui passe à l’heure actuelle chez notre grand voisin : le Nigeria. D’une certaine façon, nous allons nous libérer. Je cite souvent une chose que j’ai faite dans mon village quand je suis rentré au pays. Tous les jeunes étaient en ville. Ils essayaient de trouver du travail ; bref, il y avait toutes sortes de situations précaires. Je leur ai dit de revenir au village. Mais je les ai prévenu que je n’avais pas d’argent à leur donner. Nous avons cultivé le maïs. Et tenez-vous bien, ce maïs a trouvé preneur tout de suite à Yaoundé et à Douala !

///Article N° : 752

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