Léonora Miano, Le souffle des femmes

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Avec l’Autre langue des femmes, paru chez Grasset ce mois de septembre 2021, Léonora Miano offre une réflexion essentielle et une magnifique respiration dans la vie de la pensée.

L’introduction constitue sans doute autant un essai sociologique que politique et philosophique, la promenade qui lui succède, au milieu de grandes figures de femmes venues de tout le continent africain, est à la fois un témoignage livré de la grande Histoire et un recueil de légendes, souvent très peu connues et qui, sous la plume de l’auteure, prennent toutes la dimension de textes fondateurs. Elle part du constat que la place des femmes subsahariennes n’est pas acquise dans l’imaginaire et les représentations des peuples, en partie parce que les sociétés néocoloniales échouent encore à proposer une culture nouvelle qui pourrait être la rencontre heureuse et équilibrée entre un héritage ancestral et les apports européens.

Il n’est pas possible de raconter l’histoire de l’Afrique sans tenir compte du rôle des femmes, pas seulement parce qu’elles représentent comme partout la moitié de ses habitants, mais tout simplement parce que l’histoire ne s’est pas faite sans elles. Et pourtant, les sociétés néocoloniales se placent d’elles-mêmes devant une aporie : la tradition reléguée au second rang et un modèle d’importation imparfaitement imité. C’est d’autant plus vrai que des femmes, cette fois du côté occidental, voudraient plaquer sur les sociétés néocoloniales un « modèle », né dans un contexte donné et propre à ne revendiquer de droits que dans cette société particulière. Il n’y a absolument aucune (bonne) raison pour la femme subsaharienne de se soumettre à l’injonction féministe occidentale et, comme le rappelle avec clarté et évidence Léonora Miano, « l’universel est ce que les humains portent en eux du fait de leur humanité. Tout le reste est spécifique. »

Le féminisme, la revendication d’une égalité entre les sexes, d’ailleurs douteuse dans la mesure où elle n’est pas libératrice en elle-même ni même forcément souhaitable en touts points, n’a rien, dans son émanation occidentale et sa définition déclinée aujourd’hui en si nombreuses chapelles qu’elles deviennent illisibles, d’universel. Il serait bien plus essentiel de revenir à la féminité et à la masculinité, principes ou attributs qui ne se confondent pas avec le sexe féminin ou masculin.

L’autre langue des femmes que l’auteure appelle de ses vœux se définirait alors comme une « pratique alimentée par le respect, l’empathie, la volonté de valoriser l’autre, l’acceptation de son vécu comme source d’apprentissage ». Elle souligne aussi que jusque là l’aboutissement principal des féministes occidentales fut de reproduire le même rapport de verticalité avec les femmes subsahariennes que celui qu’elles subissaient elles-mêmes de la part des hommes occidentaux. Toutes ces réflexions sont justes et frappées au sceau de l’évidence, mais elles sont affirmées avec une limpidité dépourvue de tout bellicisme. Léonora Miano ne part en guerre contre personne, sauf peut-être contre les mots, quand ils sont galvaudés, employés à mauvais escient ou de manière abusive. Par tout moyen, elle cherche l’harmonie et l’accord, pariant sur l’intelligence du lecteur, la capacité réflexive des hommes aussi bien que des femmes et une forme d’utopie qui est à la fois vision du monde et projet politique. C’est peut-être cela le souffle chaud et merveilleux de ce bel essai, chercher une tentative de réconciliation sans une once de naïveté ou de complaisance.

Disons-le tout de suite, toutes les femmes dont il est question ici ne sont pas grandes, en tout cas, elles sont loin de toutes incarner le rôle consensuel que certains leur prêtent un peu légèrement et elles ne sont pas strictement des héroïnes au sens restreint et vertical où on l’entend couramment. Moins et plus que cela à la fois, elles portent toutes en elles des ombres puissantes, éclairées de temps en temps par une lumière aveuglante. Certaines figures sont plus connues, d’autres simplement ignorées, pourtant, ce que constate l’auteure, c’est qu’à la moindre exhumation, on ne manque pas de les célébrer au prétexte qu’elles sont africaines et femmes de pouvoir. Et alors ? Seraient-elles pour cela exemptes de défaut ? Ne serait-il rien que quelques-unes de ces icônes, de ces égéries porte-drapeaux du panafricanisme fussent infanticides, émasculatrices et eussent exercé des gouvernements tyranniques ?

Faire héritage, s’incorporer l’histoire, en bâtir force et légende, se souvenir de ce qui a été, ce n’est pas abolir toute clairvoyance et esprit critique. Poser au contraire un regard intransigeant – ce qui n’empêche ni de le faire avec bienveillance ni de contextualiser les événements – se souvenir que chaque être humain, héros ou bourreau, est double, aussi bien moi, lecteur ou lectrice qui découvre cette autre langue des femmes, que ces figures elles-mêmes, parce que toute beauté est dans ce mélange sublimement illustré par le Hugo de la Légende des siècles. Il est tentant de les énumérer, poème elles-mêmes, de faire résonner leurs noms pour appeler le lecteur à aller déchiffrer leur langue, ou, s’il le préfère, à se promener entre les chapitres comme dans un livre d’histoire(s) qui, sans exhaustivité, bien sûr, couvre tout le continent et toutes les époques. Tassi Hangbe, Abraha Pokou, Njinga Mbande, Amina de Zaria, Araweelo, s’il ne s’agit pas de les évoquer toutes ici, il ne faudrait surtout pas laisser de côté les plus ombrageuses au profit des plus logiquement consensuelles. Choisissons la première de toutes, sans doute une des plus connues. D’autres écrits ont célébré la reine mythique du pays qui deviendra le Rwanda et dont la jouissance donne naissance au lac Kivu, mais il faut mentionner aussi, comme un héritage que les femmes doivent également à la souveraine, le kunyaza, autrement dit la stimulation du clitoris et des parties extérieures de la vulve pour favoriser les sécrétions vaginales par l’homme, avec, dans une autre mesure, le gukuna, qui lui est lié de manière plus rituelle pour préparer les jeunes filles au mariage et qui correspond aux modifications du corps féminin parfois pratiquées. Voici comment, avec une subtile ironie, Léonora Miano raconte l’histoire de cette princesse qui se languissait de son époux, parti à la guerre, comme c’est si souvent le cas dans les contes.

Le courage, en effet, n’est pas toujours là où on l’attend :

 Or, la chair, contrairement à ce qu’en disent ceux qui parlent sans savoir, loin d’être faible, est une puissance despotique. La souveraine ne put qu’entendre les appels stridents que lui lançait son corps. Il fallut trouver le moyen d’éteindre l’incendie qui promettait de ne laisser d’elle qu’une dépouille calcinée, quand il importait de rester vive et fraîche pour accueillir, d’un jour à l’autre, le repos du guerrier. N’écoutant que son devoir, elle désigna un des gardes chargés de sa sécurité, le priant, à la manière des reines, de la soulager sur-le-champ. (…) Bien des questions taraudaient le jeune homme qui ne put introduire, dans l’orifice offert, la verge qu’il avait pourtant raide. Lucide pour deux, il ne put calmer le tremblement de sa main, ce qui l’amena à tapoter le pourtour du sexe de la femme, le clitoris saillant et, aussi, cette partie appelée « petites lèvres » par ceux qui voient dans la vulve une bouche prête à les dévorer. Les caresses involontaires du jeune homme ne manquèrent pas d’efficacité. La reine déborda de plaisir, le torrent de sa jouissance donnant naissance au lac Kivu. Le phénomène ne put évidemment être dissimulé. Toutes les femmes de la contrée voulurent connaître la même félicité. Celle-ci leur reste acquise à l’heure où nous parlons. (p. 66-67)

À l’autre bout du livre et pour répondre à la juste injonction de l’auteure de « se fréquenter davantage [et]d’apprendre les unes des autres », cette première reine fait pendant à ces femmes du peuple fang-beti, réparti entre Cameroun, Gabon et Guinée équatoriale, qui pratiquaient le rite clitoridien du mevungu, alliant massages, étirements, célébration et manifestations d’admiration pour s’attirer la puissance et la fécondité. Pourquoi nous arrêter sur ces deux évocations ? Parce qu’elles jouent d’échos et de complicités souterraines bien sûr, mais aussi parce qu’elles replacent le corps souverain au centre, elles le révèrent et le chérissent. La féminité loge là, avant tout, dans la force que l’on détient en chacune de nous sans avoir besoin de la confronter ou de la faire jaillir d’une confrontation avec la masculinité.

Les femmes, belles et puissantes en elles-mêmes, n’ont besoin de personne et, s’il est dans ce livre tourné évidemment vers les deux sexes, un message plus spécialement adressé aux femmes, ce pourrait être celui-là : connaissons notre intimité singulière, rencontrons-nous les unes les autres, faisons corps (à tous les sens du terme) pour apprendre à notre tour, parce que c’est la seule envie que l’on puisse avoir en refermant ce formidable essai, à parler l’autre langue des femmes.

Annie Ferret

Léonora Miano, L’Autre langue des femmes, éditions Grasset, 2021

 

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